SCÈNE VIII
LE COMTE, puis LA COMTESSE.
Le comte croise les bras et prend une altitude sombre.
LA COMTESSE
Mon Dieu ! quel air sinistre! Tu ressembles à une tragédie C11 robe de chambre. (Elle va s'asseoir devant le guéridon.) Ah ! tu
ne m'as pas attendue pour prendre le thé?
LE COMTE, d'un ton sec.
Non!
LA COMTESSE
Ah ! bon, noire drame continue... Quel non lugubre !
LE COMTE
Non!... C'est la syllabe qu'un homme sensé devrait toujours avoir à la bouche.
LA COMTESSE, riant.
Même le jour de son mariage?
LE COMTE
Surtout ce jour-là.
LA COMTESSE
Mais on lui fermerait la porte de l'église.
-,i NOUVEAU THÉÂTRE DE SALON.
LE COMTE
Et on ne lui ouvrirait pas celle de l'enfer.
LA COMTESSE
C'est laque vous logez le mariage?
Oui, et je ne lui lais jamais changer de domicile.
LA COMTESSE
-Mus, mou cher mari, sur quelle herbe de célibataire avezvous marché?
LE COMTE
J'ai marché sur voire tapis, souillé par les génuflexions d'un homme.
LA COMTESSE, à paît.
11 sait tout! ne lui apprenons rien.
LE COMTE, montrant le stick.
Madame, reconnaissez-vous ceci ?
LA COMTESSE
Non !
LE COMTE
- Voire bouche a dit : non ! votre trouble a dit oui... Hecon* naissez-vous les armes gravées sur ce pommeau ?
l.A COMTESSE, d'une voix ûmue.
Non !
LE COMTE
Deux lois oui... Madame, vous avez introduit chez vous, eu mou absence, le duc d'Albonza, et il est caché en ce moment dans le pavillon du jardin ;
LA COMTESSE, se laissant tomber sur un fauteuil.
Monsieur, vous avez été dupe des apparences, je jure que..
LE COMTE, l'interrompant.
Ne jurez pas, n'ajoutez pas le blasphème au crime. Vous allez paraître devant Dieu.
LA COMTESSE, se levant furieuse.
Mais c'est affreux ! monsieur, ce que vous faites là ; vous êtes à la fois tyran, juge et bourreau; vous accusez, vous condamnez, vous exécutez ! et nous pauvres femmes, nous n'avons pour nous défendre ni avocats, ni prolecteurs. Othello trouve un mouchoir de poche et il poignarde sa femme pour ce mouchoir.
LE COMTE
Et il se tue après.
LA COMTESSE
Ce qui ne ressuscite pas sa femme !
LE COMTE
Ce qui excuse le coup de poignard. J'aurai aussi la magnanimité d'Othello; vous allez voir.
Il ouvre un tiroir à droite et prend une petite boîte. LA COMTESSE, d'un ton lugubre.
Mon Dieu ! que va-t-il se passer d'horrible en ces lieux !
LE COMTE
Madame, veuillez bien vous asseoir, et me servir du thé.
il s'assoit à coté de la comtesse, ouvre la boite et la secoue dan^ la théière. L.V COMTESSE.
Monsieur, vous n'êtes pas un gentilhomme français ! Les tyrans de Padoue étaient vos ancêtres.
LE COMTE, servant le Lue.
Madame, l'heure des insultes est passée, l'heure de la mort demande le silence et le recueillement; suivez mon exemple, (n )>oit.) Et réconciliez-vous avec Dieu.
LA COMTESSE
Moi, jeune, riche, heureuse, enviée et innocente, moi, mourir comme une femme coupable, et laisser une tache d'infamie sur mon nom ! Oh! je me révolte contre cet odieux code du droit conjugal ! je vais faire un appel à toutes les femmes; je serai le Spartacus de mon sexe : nous brûlerons ce code que nous n'avons pas signé; cette charte domestique faite par vous et pour vous; sans nous et contre nous; ce tarif conjugal dont vous êtes les unités, et dont nous sommes les zéros ; cette loi draconienne qui donne aux hommes la liberté et aux femmes la servitude... Votre horrible législation est vieille de six mille ans; il est lemps qu'elle meure, elle est morte ! Que toutes les femmes se lèvent à ma voix, et deiiKiiu nous conduirons les funérailles de votre loi dans la vaste tombe où sont déjà inhumées les injustices du passé conjugal !
LE COMTE
Madame, je porte déjà la mort dans mon cœur, et rien n2 coûte à qui va mourir. (Tirant un poignard.) Ne donnons pas au monde le scandale d'une exécution sanglante. Résignez-vous à. mourir sans bruit, comme moi. Si vous dites un mot de plus, si votre obéissance est en retard d'une minute, ma main est prête, et ce poignard frappera.
Moment de silence. — Le cornle prend une attitude menaçanle. La comtesse hésite quelques instants, puis elle boit la tasse de thé,
LA COMTESSE, après avoir lui.
Malédiction sur le meurtrier !
LL COMTE
Maintenant L'infâme complice va recevoir aussi sou châti-
ment ! (il va prendre une boîte de pistolets dans un coin du salon.) Madame, quand vous entendrez sous cette fenêtre une détonalion d'arme à feu, vous donnerez une larme à votre amant, le traître d'Albonza sera mort.
Le comte sort.