SCENE
MADEMOISELLE KEnBftlAXJ, BLANCHE.
BLANCHE
Comme mon frère m'a regardée en sortant!... Est-ce que vous lui avez donné le prix?
MADEMOISELLE KEIIBRIAM.
Sois tranquille, rien n'est donné... Voyons, ma chérie, qu'as-lu fait, toi, pour le mériter?
BLA.NCIIE, avec moïkitie.
Rien !
MADEMOISELLE KERBRIANT.
Rien! Est-ce bien possible?...
BLA.NCIIE.
C'est que... j'ai fait si peu de chose, si peu...
MADEMOISELLE KERBRIANT.
Allons, courage... dis toujours... Le bon Dieu se contente de peu, et je me garderai bien d'être plus exigeante.
BLANCHE
Et même je n'ai aucun mérite... parce que, voyez-vous, bonne tante, ce n'est pas moi qui ai découvert la bonne action ; c'est la bonne action qui m'a découverte.
MADEMOISELLE KERBRIANT.
Ah! tu piques ma curiosité, et ta modestie est déjà une chose louable et cligne de récompense... Raconte-moi donc de quelle manière une bonne action t'a rencontrée sur son chemin...
BLANCHE
Vous savez, ma tante, quel horrible hiver nous venons de passer...
MADEMOISELLE KERBRIANT.
Oui, un hiver épouvantable; l'Océan a été pris devant Saint-Malo. Les pauvres ont bien souffert!
BLANCHE
Un soir des premiers jours de décembre, j'étais au kiosque du jardin... vous savez, ce kiosque qui regarde la grande route d'Orléans à Paris...
LE l'IUX DE FAMILLE ôlô
MADEMOISELLE KERBRIAM'.
Je connais ce kiosque...
BLANCHE
Lu campagne avait disparu sous une couche de neige, et la neige tombait toujours. On ne voyait que du froid dans l'air; c'était affreux ! Moi, j'étais couverte de mon manteau fourré, et, de temps en temps, je dégelais la vitre avec mon souffle pour voir tomber cette pluie de neige lente, et je me trouvais heureuse en pensant à notre salon boteé si chaud, à noire souper devant un bon feu, à ma petite chambre toute garnie de tapis, de portières et de rideaux. Mon Dieu, me disais-je, que c'est beau et bon l'hiver!... Tout à coup, à travers la neige, je vis une l'orme humaine, toute blanche, qui s'avançait péniblement et qui s'arrêta même devant le kiosque au moment où je m'inclinais sur la vitre. Bientôt j'entendis un prélude de vielle, et une voix douce, qui tremblait de froid, disait ceci :
Dans une riche demeure. Vous, assis près d'un bon l'eu.
Écoutez celui qui pleure; Pour vivre il lui faut bien peu.
A qui travaille
Et meurt de faim
Un peu de paille,
Un peu de pain ;
Au pauvre artiste
Un petit coin;
La nuit est triste,
Paris est loin!
MADEMOISELLE KERBRIANT, émue.
Chère enfant, je désire la suite.
BLANCHE
Je mis Georges, notre cocher, dans la confidence, et il
:,\i Mil VEAU THÉÂTRE DE SALON.
donna l' hospitalité et lonlcs sortes de soins à ce pauvre voyageur, qui, le lendemain, put reprendre la roule de Paris, après un bon sommeil chaud, un bon repas et un peu d'argent... Mais moi, je me dis ceci : La Providence m'a envoyé ce malheureux pour m'apprendre que bien d'autres devaient passer aussi sur la grande route, mourant de toutes les agonies de cet affreux hiver, le froid, la misère, la faim. Celte idée n'a pas été perdue, et tous les soirs, à la même heure, j'ai vu passer dans la neige un protégé de la Providence, un ami du bon Dieu, et j'ai été assez heureuse pour faire toutes les nuits le noble métier d'hôtesse du malheur... Vous pleurez, ma bonne tante! Oh! ne me donnez aucun prix; vos larmes me récompensent bien assez.
MADEMOISELLE KERBRIAKT.
Parle plus bas!... j'entends venir de ce côté. . Personne ne doit connaître ton secret et voir mon émotion.