‹ Nouveau théâtre de salonChapitre 16 sur 132 · SCENE II LE BARON, LÉONARD · texte numérisé non relu

SCENE II LE BARON, LÉONARD

LE BARON, pompeusement.

Bonjour, monsieur le puits de science.

LÉONARD, à part, avec un soupir.

11 me croit un puils!

LE BARON

Je viens de très-bon matin vous annoncer une grande nouvelle... aujourd'hui, je fiance mon neveu Charles à mademoiselle Yolande de Frontézac. Je viendrai faire la cérémonie des fiançailles ici, mais très-secrètement, parce que toutes les nobles mères des châteaux voisins me demandent mon neveu pour leurs filles en sevrage. Le père de la petite fiancée est à la guerre d'Amérique. La mère est en province et m'a confié Yolande pour la faire nourrir dans mon château, par une nourrice Cauchoise qui nourrit admirablement bien. Il me faut comme marraine di-.crèle quelque villageoise stupide...

LÉONARD

C'est aisé à trouver.

Parfait! Les fiançailles précoces sont un usage de famille dans notre illustre maison. J'ai été fiancé à l'âge de sept mois à mademoiselle Frédégonde de Cascatelli, qui n'était pas née : lorsqu'elle naquit, c'était un garçon, et je fus fiancé à mademoiselle Désirée des Chaudes-Terres, qui, par une imprudence de sa mère, mourut avant sa naissance. On me fiança

une troisième fois à mademoiselle Roxelane de Châteauterne, âgée de deux ans; mais lorsqu'on me la présenta, l'avanlveille des noces, selon l'usage de notre famille, je la trouvai si inhabitablement laide, que je jurai de la rendre malheureuse toute sa vie si on me forçait à l'épouser. Ma dernière fiancée, épouvantée de mon serment, se fit religieuse, et moi je me fis garçon à perpétuité.

LÉONARD

Vous étiez né pour être heureux.

LE BARON

Ce mot eit profond, monsieur Léonard. Vous êtes plus qu'un savant; vous êtes un philosophe de l'école de M. de Voltaire.

LÉONARD, ^'inclinant.

Monsieur le baron, je suis trop ému pour vous remercier.

LE BARON

Voyons; êtes-vous content de mon petit Charles? puis-je le voir? est-il levé?

LÉONARD

C'est un enfant qui promet de grandir... 11 a passé la moitié de la nuit avec sa grammaire, et il se lèvera fort tard. Mes leçons lui profitent beaucoup pour le sommeil.

LE BARON

Et le latin, marche-t-il ?

Le latin marche très-bien.

LE BARON

Et le grec ?

LÉONARD

Comme le latin.

LE BARON

Parfait ! voilà deux langues qui n'ont jamais pu entrer clans ma bouche.

LÉONARD, il part.

Tant mieux ! ,

LE BARON

Et l'histoire? Mon neveu possêde-t-il un peu d'histoire?

LÉONARD

Oh ! pas mal.

LE BARON

Ancienne?

LÉONARD

Très-ancienne. L'histoire, c'est comme le vin; plus elle est vieille, et plus les jeunes élèves la boivent avec plaisir.

LE BARON

Parfait! Monsieur le savant, je. vous enverrai quatre bouteilles de chambertin pour récompenser cette réponse... mais n'en faites pas boire à mon neveu.

LÉO.NABB.

Oh ! soyez tranquille, monsieur le baron ; je boirai tout voire présent, pour vous obéir.

Vous admirez sans doute M. Jean-Jacques Rousseau, de Genève?

LÉONARD

M. Jean-Jacques Rousseau! Parbleu! j'ai cent fois causé avec lui au café Procope, (ù pan) où jetais garçon.

Page 1