LE COMTE, LA COMTESSE
Us sont assis.
LA COMTESSE, lisant avec empbase.
■ « Un silence de tombe régnait dans la salle byzantine, où se passait cette scène de désolation et de mort. Le féroce madgyare tenait toujours son poignard levé sur la belle Herzogévina, et ses yeux avaient la couleur du golfe d'A-
nitOS, lorsque la tempête... » (S'apercevant que le comte s'e.-t
endormi.) Vous dormez?
LE COMTE, bondissant.
Non... c'est la sieste... du soir!
LA COMTESSE
Vous dormez à huit heures !
LE COMTE, regardant sa montre.
Oui... je retarde de quatre heures !.. C'est la faute de ton roman; il est ennuyeux comme une histoire !
LA COMTESSE
Nous avons épuisé tous les romans qui amusent...
le comte, prenant un journal.
Voyons les théâtres...
LA COMTESSE
On joue partout la même pièce depuis deux mois. . .
LE COMTE, parcourant le journal.
Oui, nous connaissons tout cela.
LA COMTESSE
On ne peut aller au théâtre que douze fois l'an.
Vraiment les soirées d'hiver sont d'une longueur inhabitable !
LA COMTESSE, avec môlaneolie.
Armand, après deux ans de mariage, vous avez déjà fait connaissance avec l'ennui !
LE comte, s'asseyant auprès de la comtesse et lui prenant vivement la
main.
Oh ! ma chère Clarisse, ton reproche n'est pas mérité; il m'est allé au cœur comme un coup de poignard. .le t'aime comme je t'aimais le jour de nos fiançailles, et comme je t'aimerai toujours...
LA comtesse, avec tendresse.
Je le sais, je le sais, mon ami.
LE COMTE
Mon Dieu! que veux-tu?... Il faut bien faire la part de l'humaine nature. L'ennui a ses entrées dans les meilleurs ménages. L'amour le plus vif a souvent besoin de régime. Philémon et Baucis ont échangé bien des bâillements dans leurs tête-à-tête avant d'être métamorphosés en arbres.
1 lysse adorait sa femme, et il l'a abandonnée vingt ans pour
faire des tours de jongleur et construire des chevaux de bois. Brutus adorait Porcia, et il la quittait toutes les nuits pour aller conspirer dans des clubs d'aristocrates. La fable et l'histoire citent une foule de ces époux qui mouraient d'amour l'un pour l'autre, et vivaient dans un divorce perpétuel en s'occupant des affaires d' autrui, si bien qu'en étudiant la vie de ces amants du mariage, je me regarde comme un époux accompli, moi qui perds la respiration lorsque ton souffle n'arrive pas jusqu'à moi.
11 embrasse la comtefse.
Te voilà pleinement justifié, pas un mot de plus... et maintenant, monsieur, vous allez m'obéir.
LE COMTE, se levant.
C'est mon devoir de mari.
LA COMTESSE, allant regarder par la fenêtre.
Je vais faire avancer votre coupé, parce qu'il pleut, et vous irez passer deux heures à votre club d'aristocrates, comme Brutus.
LE COMTE
A mon club ! Oh non ! je refuse ce congé de deux heures ! A mon club ! Il faut y faire le quatrième cyprès à un tombeau de whist ; ou entendre un concert de boursiers exécutant des lamentations sur la baisse de la rente ; ou regarder deux joueurs de billard qui s'escriment stupidement pour tourmenter une boule d'ivoire avec une perche de bois ! Merci ! j'aimerais mieux embrasser le métier de Robinson. Clarisse, permets-moi de te désobéir.
LA COMTESSE
Il est cependant affreux de penser que deux jeunes mariés qui..,
LE COMTE
S'adorent...
LA COMTESSE
Qui s'adorent, osent s'avouer hautement que les soirées d'hiver sont bien longues. C'est l'ennui qui a fait celte découverte, ce n'est pas l'amour !
L'ennui est une maladie originelle, avec laquelle nous naissons tous, et il n'y a pas de vaccine contre celle-là!
LA COMTESSE
Mais enfin, dis-moi, Armand... nous ne sommes pas les seuls jeunes mariés qui nous aimions...
LE comte, Lésitanl.
F.li ! lium !.. probablement il y en a d'autres.
LA COMTESSE
VA que font-ils, ces autres, dans leurs heures...
LE COMTE
D'ennui... Tu n'oses pas prononcer ce vilain mol?
LA COMTESSE
Oui, le soir !
LE COMTE
I.li bien, les autres jeunes époux, lorsqu'ils ont conjugué le verbe aimer jusqu'à l'infinitif, trouvent un sujet de querelle, et se disputent jusqu'à minuit.
LA COMTKSSE.
Et sur quoi?
LE COMTE
Sur lonl!
LA COMTESSE
Quelle horreur ! Se disputer quand on s'adore !
Simple question de pendule... On a ensuite une autre ressource... Sais-tu à quoi servent les domestiques?
LA COMTESSE
A ne pas servir.
LE COMTE
Très-bien ! Il faut donc leur trouver un emploi ; et les jeunes époux les mieux élevés ne craignent pas d'engager tous les soirs une discussion avec une femme de chambre ou un intendant. C'est un drame joué en famille. Les maîtres sont assis dans un fauteuil, les domestiques sont debout; les maîtres ont toujours raison ; les domestiques aussi ; le silence du salon est rompu par des éclats de voix, et les heures volent jusqu'à minuit comme si elles n'avaient que cinq minutes. Tes bons amis, M. et madame de Fronzac, se sont mis à ce régime, et s'en trouvent bien : ils ont dix domestiques, une troupe complète, ce qui leur permet de varier le répertoire. Souvent même, les voisins sont invités, et ils se mêlent dans la discussion. Il y a dans ce personnel un cocher qui a servi un avocat et qui parle à l'heure comme au Palais de justice. On ne le fait jouer que le dimanche, parce que l'ennui est double ce jour-là!
LA COMTESSE, riant.
C'est comme ma femme de chambre, Brigitte, qui est folle du théâtre et qui prend toujours le diapason de l' Ambigu- Comique ou de la Gaîlé pour mesurer de la mousseline ou me donner mon chapeau, mon chàle ou mon manchon.
LE COMTE
Que parles-tu de la femme de chambre ! L'épidémie est
lu NOUVEAU THÉÂTRE DE SALON.
générale ; le drame a pénétré partout, l'accent des coulisses s'est infiltré dans tous les salons. Il y a dans presque tous les ménages des scènes domestiques terribles, dans lesquelles la femme prend la voix et les gestes d'une actrice célèbre, pendant que If mari arpente le salon comme Mélingue, en s'écriant : « Malédiction! il faut que mon destin fatal s'accomplisse jusqu'au bout ! »
LA COMTESSE, riant.
Mais ce drame ne dure pas toujours?
On baisse le rideau à minuit, comme au théâtre. Alors, le mari adoucit tout à coup sa voix, et tend la main à sa femme, en lui disant, toujours sur le ton des coulisses : « Cbèrcange, pardonnons-nous nos torts ; faisons renaître l'azur après la tempête, et redisons ensemble cette parole des anciens : Les orages de la jeunesse sont les orages du printemps; une beure de pluie, un jour de soleil. »
LA COMTESSE
Et le lendemain?
Le lendemain il pleut encore. Ces orages de printemps durent toute la vie, de huit beures à minuit !
LA COMTESSE
Mais lu me fais trembler, Armani; je te reconnais de belles dispositions pour jouer le printemps et la pluie. Eli bien , j'avoue que je n'aimerais pas ce jeu; il a un coté sérieux qui me ferait trop (le mal.
LE COMTE
C'est comme la lance d'Achille ; elle blesse et elle guérit.
LA COMEDIE CHEZ SOI. Il
LA COMTESSE
Oui, mais elle a le tort de blesser !
LE COMTE, à part.
Oh ! quelle idée lumineuse !
LA COMTESSE
Armand, tu fais des à parte, comme dans les comédies?
LE COMTE, Oublie Ce détail. (Brigitte entre avec une lampe qu'elle dépose sur
guéridon.) Je te laisse avec ta femme de chambre , elle peut irauser un quart d'heure, ne fais pas la sottise de t'enuuyer !