LOU^E
Et tu les as lus?
AGATHE
Comment aurais-je pu résister à la tentation!
LOUISF.
Mais rauleur, M. Rousseau, dans sa préface, défend aux femmes de lire cet ouvrage.
AGATHE
Voilà pourquoi je l'ai lu. Si M. Rousseau ne veut pas qu'on lise ses livres, il ne doit pas les imprimer.
LOUISE, à part.
Ah! ce maudit ouvrage fera mon malheur!... Agathe, tu prends dans la maison des libertés qui sont peu de mon goût!
AGATHE
Pardonnez-moi, madame, ce soDldes habitudes de couvent] je me corrigerai. Nous avons été élevées ensemble au couvent des Ursulines de Vaugirard. Vous étiez simple pensionnaire. J'avais un grade de plus, j'étais sœur novice et je pouvais devenir abbesse avec des protections. Et voilà qu'un beau jour il plaît à Monsieur de Taris de fermer le couvent et de faire semer du sel dans le jardin. Me voilà, ruinée! je tombe sur le pavé de Vaugirard. Votre belle main daigne me ramasser, et vous me nommez votre dame de compagnie. Celte haute dignité ne peut me faire oublier, après dix mois, mon ambition d'abbesse, et si ma parole est quelquefois un peu légère, c'est epic je me crois encore votre supérieure en herbe, dans notre couvent.
LOUISK.
Ah! ce maudit couvent! Quels souvenirs il m'a laissés!
AGATHE
Des souvenirs charmants !
LOUISE
Affreux! Une supérieure trislc comme un saule pleureur, vieille connue le pont Neuf, et qui nous défendait de parler même au parloir, où on ne recevait epic les femmes.
AGATHE
Aussi les cousins, les parents, les fiancés des jeunes pensionnaires se sont bien vengés.
Oui! Une ^engeancc qui a fait tomber sur nous, pauvres innocentes, loulcs les histoires calomnieuses inventées par le faubourg Saint-Germain, à tel point qu'il ne nous est pas permis de dire que non- étions du couvent des Ursulines. Une
femme est bien malheureuse d'avoir quelque chose à cacher quand elle est sans reproche.
AGATHE
Ali ! Voilà une nuance de délicatesse qui vous honore, niais que je ne comprends pas.
Parce que tu ne connais pas mon mari.
AGATHE
Après dix mois de mariage, vous le connaissez déjà, vous?
LOUISE
D'abord, je sais qu'il m'aime...
AGATHE
Ah !
LOUISE
Cela paraît te surprendre?
AGATHE
Moi!... Oh! non. J'ai dit Ah! parce qu'il faut toujours dire quelque chose dans une conversation à deux.
LOUISE
Oui... il m'aime... comme je veux être aimée... Malheureusement...
AGATHE
Ah ! Il y a un malheureusement !
LOUISE
Il e^t jaloux.
AGATHE, éroiic.
Déjà!
Depuis dix mois.
AGATHE
Depuis le jour des noces?
LOUISE
Avant.
AGATHE
Mais vous n'aviez pas de cousin?
LOUISE
Mon mari est dévoré de la pire des jalousies, la jalousie du passé !
AGATHE
Il aime le luxe en toute chose, je le reconnais bien là.
LOUISE
Et s'il entendait parler du couvent des Ursulines...
AGATHE
Eh bien , c'est la plus innocente histoire du monde. Tous ces jeunes gens, frères, cousins ou fiancés, ont voulu se venger de la supérieure, et de son parloir muet. . .
LOUISE
Destiné à des femmes. ..
AGATHE
Et ils ont pris d'assaut le jardin, à neuf heures du soir, pour donner un bal et un souper, comme faisaient leurs pères, sous la Régence...
Et les colombes effrayées se sont envolées vers le colombier...
AGATHE
Comme ne faisaient pas leurs mères...
LOUISE
Il n'est resté au jardin que les vautours...
AGATHE
Qui ont bu du Champagne, comme des mousquetaires... Je n'ai qu'une chose à me reprocher...
LOUISE
Moi aussi.
AGATHE
Un rien...
LOUISE
Moins que cela.
AGATHE
Après celte orgie de vautours garçons, la curiosité d'Eve m'a poussée vers une banquette du jardin, où j'ai vu un bon bourgeois ivre qui dormait, et qui s'est tout à coup réveillé en sursaut parce qu'une forte pluie est venue mettre de l'eau dans son vin.
LOUISE
Moi, j'ai enlr'ouvert la lucarne d'une salle basse, et comme je penchais mon oreille pour écouter, une bouche invisible a effleuré ma joue... .
A1ATHE.
Un bec de vautour.
LOUISE
Et j'ai refermé la lucarne...
AGATHE
Sans demander bis.
LOUISE
Tu connaissais l'histoire...
AGATHE
Ah! voilà deux beaux crimes, en vérité! Si le siècle de Louis XV n'avait que cela sur la conscience, il irait droit en paradis.
LOUISE
Ah ! Si tu connaissais mon mari ! et si tu savais qu'il a des doutes déjà... et que ce maudit livre, la Nouvelle Héloïse, va réveiller des soupçons...
Comment!... M. Rousseau, qui loge là-haut, perché à Montmorency, a mis l'histoire du couvent des Ursulines dans son roman qu'il défend de lire au lecteur?
LOUISE
Il me semble qu'il y a une allusion.
AGATHE
Ah ! J'ai santé la page probablement. On lit si mal un livre défendu; c'est une pomme volée chez le voisin, on en laisse là moitié.
LOUISE
Chut ! mon mari.