SCENE IV
Là COMTESSE, LE COMTE.
Le comte a quitté son négligé de la première scène; il e~t habillé avec
une suprême élégance; il a caché ses cheveux noirs sous une perruque blonde et il a des favoris et une barbe de la même nuancer La comles-e le recarde entier avec stupéfaction et le reconnaît.
LA. a HTESSE, riant.
Que signifie ce dégiiisemenl? Tu vas au bal masqué, déguisé en blond?
LE COMTE
Bon ! elle n'a pas compris! Mais à quoi sert l'intelligence?
LA COMTESSE
Ali ! j'y suis !
LE COMTE
Enfin !
Il dépose son -ii<k J l'angle «le la console. LA COMU SSI
Fais lever le rideau.
LA COMTE
Je commence... Madame la comtesse, je viens vous présenter mes hommages, à une heure indue, après le couvrefeu, mais vou> excu-uitz 1 homme le plus affairé de Pari-. .1 • suis accablé de loisirs occupés. J'ai présidé aujourd'hui deux commissions ; nous voulons intro 'luire en France la race che-
LA COMÉDIE CHEZ SOI. io
valine siminole, pour nous affranchir du croisement anglais, et élever l'hémioiie à la dignité de cheval. Deux résultats superbes! mais que de travail pour les atteindre !... Et le cher comte. . . je ne le vois pas. . . il est an club ?
LA C0MTESSI-.
Oui, monsieur le duc. Mon mari passe toutes ses-soirées au club, comme tous les jeunes maris d'aujourd'hui.
Quelle habitude déplorable! Aujourd'hui, les clubs sont les hospices de nos jeunes vieillards. Les clubs ont promulgué la loi de M. Isambert, ils ont rétabli le divorce.
LA COMTESSE
Ah ! les pauvres femmes sont bien à plaindre sous le régime de cetle nouvelle loi!... et vous, monsieur le duc, êtesvous sociétaire de quelques clubs ?
LE COMTE
D'un club sérieux. Je suis président de Locomotive-Club. Nous nous occupons de l'amélioration des races des locomotives. Dans deux ans, il nous faudra cinq heures pour aller de Paris aux bords du Rhin.
LA COMTESSE
C'est superbe ! . . . Et le soir, de quoi vous occupez-vous ?
Le soir, notre club est fermé ! Nos jeunes maris restent auprès de leurs femmes, et les célibataires travaillent au coin de leur leu. Moi, j'emploie mes soirées à organiser des courses de locomotives, à la Marche, pour le printemps prochain.
LA COMTESSE
Monsieur le duc n'est pas marié?
LE COMTE
Ilélas ! non !
LA COMTESSE
Monsieur le duc a de la répugnance pour le mariage ?
LE COMTE
Non, madame : mais deux choses m'ont toujours manqué,
LA COMTESSE
Lesquelles ?
LE COMTE
Le temps et la femme.
LA comtesse, éclatant de rire.
Le temps! cela se conçoit, vous êtes l'homme le plus occupé de Paris, avec vos améliorations de chevaux, d'hémiones et de locomotives; mais la femme, la femme! cela ne se conçoit pas. Toutes les femmes de l'univers sont à Paris.
LE COMTE
Paris est pour moi un désert.
Mais quel idéal impossible avez-vous rêvé?
LE COMTE
Mon idéal existe. . mais...
LA COMTESSE
Ali ! il y a un mais !
LE COMTE
Un mais colossal comme les louis Notre-Dame.
L\ COMTESSE
On ne peut pas le démolir pour cause d'utilité parlieu-
ln..v->
LE COMTE
Non; il est déclaré inviolable par la loi. Mon idéal est marié.
LA COMTESSE
Ah ! je m'incline devant cette raison.
LE COMTE
Maintenant, vous connaissez toute l'étendue de mon malheur.
LA COMTESSE
Et vous n'entrevoyez pas clans l'avenir quelque espoir de veuvage ? Le mari de votre idéal est-il jeune?
Il a toutes les qualités d'un mari éternel; trente ans, la vigueur, la santé, l'insouciance, la richesse et la sottise. Avec cela on peut se marier en sixièmes noces, comme Henri VIII et Barbe-Bleue, après avoir enterré tous ses rivaux.
LA COMTESSE
Quel phénomène de mari vous avez rencontré là ! et vous oubliez une chose... aime-t-il sa femme?
Il l'aime d'un amour bourgeois, comme on aime dans une petite ville de province, un amour d'habitude, qui ne subit aucune variation, comme un thermomètre empaillé; un amour qui voit fleurir les lilas ou tomber la neige sans s'apercevoir que l'almanach a changé de saison.
LA COMTESSE
Eh! mon Dieu! sa femme se contente peut-être de cet