LE COMTE, CORINNE
CORINNE
Une accusée doit être entendue.
LE COMTE
Eh bien, mademoiselle, je vous écoule... mon sursis est expiré... Mais c'est le juge qui demande à l'accusé sa justification.
CORINNE
On m'a dit une chose incroyable.
LE COUTE
Alors, il faut la croire.
Vous donnez voire démission ?
LE COMTE
Le conseil est, assemblé... et voici la lettre qui annonce ma détermination au roi.
CORINNE
Dieu soit loué! tout n'est pas perdu !.. Celte démission, vous ne l'enverrez pas.
LE COMTE sonne, l'huissier entre.
Portez cette lettre au palais... au premier ministre.
CORINNE
Non, non. . arrêtez!
LE COMTE, à l'huissier.
Obéissez...
CORINNE
Ali ! vous êtes un ingrat! vous tombez au niveau des hommes vulgaires ! C'est la raison qui abdique chez vous ! une comédienne, qui se plaît aux intrigues du théâtre et du monde, souffle la calomnie à votre oreille, et vous croyez cette femme, et vous ne me croyez pas, moi !
LE COMTE
,1e n'ai aucun regret de mon action, les âmes hautes ne se contentent pas d'un malheur incomplet. Corinne, vous avez donné votre amour à un autre; n'essayez pas de le nier, je le sais, pareille infortune est assez vulgaire. Mon ambition politique vient de subir un échec, catastrophe assez commune en diplomatie. Ce n'était pas suffisant. Le roi pouvait encore me maint» nir dans les régions inférieures du pouvoir, et celte auguste laveur était sans doute une consolation et un adoucissement. Mais... mais vous ue m'aimez pas, et que m'im-
porle le reste. Non, j'ai voulu savourer toutes les tortures de l'orgueil humilié. Si j'ai brisé mon avenir, si j'ai brisé l'ancre d'espérance qui me sauvait après le naufrage, je suis flétri clans mon amour-propre, repoussé clans mon amour, ruiné clans ma fortune, renversé dans mon ambition, il me reste au moins cette joie fatale que l'homme trouve dans le malheur accompli.
Et si Ton vous rendait tout ce que vous avez perdu, l'accepteriez-vous?
LE COMTE
Que voulez-vous dire?
CORINNE
Christian, vous aviez en moi une amie, croyez-le bien.
LE COMTE
Une amie! l'amante d'un autre!
COItlNNE.
D'un autre!... Ah!... vous vous obstinez bien à ne pas me connaître... Je n'appartiens à personne et je vous en donnerai aujourd'hui même une preuve évidente... Mais.... vous qui doutez ainsi de moi... vous qui m'accusez... vous saurez un jour ce que ce cœur que vous avez méconnu renferme de dévouement et d'amour... Oui... Je voulais que l'homme qui m'avait fait connaître le véritable amour n'eût jamais le regret de m'a voir aimée... Je voulais lui rendre le service que tout homme aimé est en droit d'attendre de la compagne de sa vie, je voulais l'aider dans sa tâche... et j'aurais réussi... Votre aveuglement obstiné, votre jalousie vulgaire ont tout renversé. Quand je vous ai aimé, je vous croyais plus grand.
Corinne... Quel langage!... Ce ton de sincérité dans vos paroles...
CORINNE
Après les paroles, l'action... Oubliez tout... je vous en conjure. Quel était le triple but de votre ambition?
Mais
Répondez ! D'abord le mariage du prince de Finlande et de la duchesse, n'est-ce pas?
Oui.
Voilà le contrat signé de la main du prince et scellé de ses armes.
Hein !
Le traité qui rend la Finlande à la Suède, les diamants de la reine Ulrique? Ce contrat vous les assure ; vous le savez ?
Oui.
CORINNE
Les douze millions de la France? La caution de la llussio vous en promet la restitution ; voici la lettre de l'ambassadeur de l'impératrice Catherine.
•JirJ NOUVEAU THEATRE DE SALON.
l>uis-jc croire? Oh!... c'est le prince?... Guide/ vos présents, ils nie déshonorent.
Monsieur le comte, je sais qui vous êtes, cl sachez qui je suis. La main qui a reçu ces présents était pure quand elle lis a reçus, elle est encore pure quand elle vous les offre. l'renez-les sans crainte, ils ne vous llélriront pas... Celui qui nie le* a donnés a tiouvé sa seule récompense dans une bonne action... Ne vous mettez pas au dessous de lui par une injuste soupçon et un odieux refus... Ce qu'ils me coûtent, mon cœur seul le sait, cl il ne me reproche rien... Ce soir je vous quille... et je mets un monde entre vous et moi... C'est la condition qui m'a l'ail obtenir ces présents.
LE COMTE
Corinne... Ah!... s'il en est ainsi, reprenez-le-... Tout avec votre amour... sans votre amour, rien.