‹ Nouveau théâtre de salonChapitre 84 sur 132 · AT II K NAIS · texte numérisé non relu

AT II K NAIS

Mais au moins celle-là est bonne fille; elle ne se mêle pas de nous; elle n'est pas femme à faire des avances à Jupiter, pour lui donner une distraction, lui dérober sa foudre, et la lancer sur une pauvre mortelle qui cherche un mari dans un bois de myrtes...

RHODINA

Comme cela s'est vu dernièrement à Rhodon dernièrement, mon pays. La belle Amulia a été foudroyée, dans un bois de myrtes, en plein soleil. Tout le monde a dit : Le coup part de Diane.

On ne se trompait pas.

RHODIKA.

Cette déesse a bien changé de caractère ; nos mères et nos aïeules nous disent que Diane était plus douce autrefois : les femmes légères ne craignaient pas la lune en plein midi.

C'est l'orgueil, c'est l'orgueil qui a changé le caractère de Diane. Écoute, Rhodina... jusqu'à présent, Diane n'avait point de temples; les sculpteurs refusaient de faire sa statue, à cause des sages étoffes qui ennuient le ciseau ; on ne sculptait que des Vénus, c'était plus léger. Tout à coup, il s'est trouvé un artis-te très-riche, qui a subi des malheurs domesliques à faire courber le front d'un homme, et, pour se venger des femmes, il a bâti à ses frais, là, vis-à-vis, dans notre ville d'Éphèse, un temple à la chaste Diane, un temple

où Vénus est traitée connue la dernière des mortelles par des choristes veufs et bien payés. Depuis ce moment, Diane a perdu la lète comme une parvenue; elle emprunte à Jupiter sa foudre et à Junon son paon. Gardons-nous bien.

BHODUU.

Quelle terrible voisine nous avons là!

ATHÉNAÏS

Ce palais que nous habitons, je ne l'ai pas choisi, vrai! on me l'a donné, je l'ai pris. C'est un présent de Crinias, ce riche trafiquant d'étoffes de Milet. Il devait m'épouser, mais il a eu la délicatesse de mourir avant notre hymen.

r.IIODINA.

Quel homme charmant!

ATHÉNAÏS

Oh! je n'ai qu'à me louer de lui, depuis sa mort. J'ai failli être veuve, et c'est une triste condition depuis le fatal exemple qu'a donné Artémise.

RHODINA

Oh! celle-là a gâté le métier de veuve !

ATHERAÏS.

C'est vrai !... Toutes les femmes n'ont pas le courage de dévorer à leur repas les cendres de leurs maris.

RHODINA

J'aime mieux les raisins de Corinthe.

Or, ayant échappé au veuvage, je veux choisir lin illu>tre mari et quitter Kphèse pour habiter ma belle île de Mytilène, où Diane n'a pas l'ombre du crédit.

GLOIRE LT AMOIK. 213

RHODINA

Je soupçonne ma douce maîtresse Athénaïs d'avoir du penchant pour ce jeune et charmant Éphésien qui porte le nom du fils de Vénus...

Pour Éros? Tu te trompes, Rhodina ; il a un défaut redoutable.

RHODINA

Il ne vous aime pas assez?

Il m'aime trop.

RHODINA

Le mariage le corrigerait.

Peut-être... Regarde Orphée, il a été incorrigible celui-là ; sa femme le croyait tranquille quand elle fut morte, son mari est venu la chercher aux enfers.

L'importun!... Alors, je tournerai mes soupçons sur le jeune statuaire de Milo...

ATHÉNAÏS

Scopas... Oh ! c'est un grand artiste ! Il pourrait me donner la moitié de sa gloire, mais je crains l'amour des sculpteurs; ils aiment mieux leurs statues que leurs femmes, et il leur manque toujours un modèle, disent-ils, pour terminer un bras ou un menton. C'est suspect... Au reste, je n'ai point fait de choix encore ; la précipitation est la mère du repentir.

21V NOUVEAU TUEATRE DE S \l un.

Cependant vous choisirez un |>en plus tard ; le gynécée est triste sans l'amour.

Par Vénus Lesbienne, la plus amoureuse des Vénus, je te jure que je n'aime pas l'amour !

RHODINA, avec un vif mouvement, "

Dieux immortels! quel blasphème! Et qu'aimez-vous donc alors?

ATHÉNAÏS

J'aime la gloire.

RHODINA

L'un n'empêche pas l'autre.

ATHÉNAÏS

Tu es une enfant. Oui, l'un empêche l'autre. Je vais le citer cent femmes de Rhodon, de Milet, d'Ephèse, qui sont belles comme les filles de l'Olympe de Phidias, qui ont aimé comme les nymphes de l'Arcadie, et dont le nom ne sera pas prononcé une seule l'ois quand la vieillesse aura blanchi leurs cheveux noirs. Ce qui est triste, le voici, Ithodina : c'est d'être abandonnée par la déesse Ilébé aux joues de rose ; c'est de prendre rang parmi les matrones ridées; c'est d'obtenir la vénération railleuse des jeunes gens; c'est de s'entendre dire dans la foule : « Bonne vieille, laissez donc passer ces jeunes filles qui vont au leuiplc de Guide concourir pour le prix de la beauté. » Je veux prévenir mes derniers jours de ces tristesses; je veux conquérir la gloire, cette grande chose de mon pays, la seule beauté qui soit sans vieillesse, la seule passion qui nous conserve des adorateurs jusqu'à la tombe et nous fasse vivre après notre mort. Je veux entendre dire dans la foule : « Jeunes lilles qui allez à Guide, inclinez-

GLOIRE ET AMOUR. 21g

vous devant cette vieille femme ; elle a concouru polir le prix «le la gloire, et vos couronnes de roses se flétrissent aux rayons de sa couronne d'or. »

Je suis une enfant, vous avez dit vrai. Jusqu'à ce moment, j'avais cru que la gloire était une chose grecque uniquement inventée pour I homme, et que la femme avait été beaucoup plus favorisée par les dieux, qui lui avaient laissé l'amour.

L'amour! toujours l'amour! Connais-tu un nom plus vulgaire que celui-là ?

Ah! j'aime les choses vulgaires, moi! j'aime l'amour. Être femme, être jeune, être belle ; avoir les hommes à ses pieds, rois ou esclaves ; humilier les plus orgueilleux, dompter les plus forts, épouvanter les plus braves et ne donner son amour qu'au plus jeune, au plus timide, au plus charmant. Voilà la vie, voilà la gloire ; et si on est deux à vieillir ensemble, on ne s'en aperçoit pas : on est toujours jeune quand on s'aime toujours; l'amour à deux n'a jamais les cheveux gris. Philémon et Danois ont eu vingt ans jusqu'à leur mort.

Ah! Rhodina, mou ingénue! on voit que lu ne connais l'amour que par les fables d'Athènes et les chansons de Paphos! L'amour était bien beau quand il était seul, avec sa mère divine, mais l'homme est venu, et l'amant a défiguré l'amour.

UHODIXÀ.

Eh bien, moi, je le prends tel qu'il est; je laisse la gloire

2 h; route AU THEATRE de saxon.

aux héros, et il y ;i chez nous tant de héros historiques et fabuleux qu'ils se nuisent l'un l'autre et ensevelissent leur gloire avec eux dans leur tombe. La postérité n'aura pas assez de mémoire pour retenir tant de noms. La gloire, c'est le sillon éblouissant que le vaisseau trace sur la mer Ionienne; le sillon disparaît avec le vaisseau, il ne reste que la mer : c'est la postérité.

ATIIÉNAÏS.

Écoute, tthodina, je te permets de parler ainsi quand tu es seule avec moi, mais devant le statuaire Scopas et devant le jeune Éros, garde-toi bien de médire de la gloire... Voici Scopas ; j'entends la loule qui salue son nom. Tu vois que la foule n'est pas de ton avis.

RIIODINA.

Tant mieux ! je dois avoir raison.

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