‹ Nouveau traité de médecine et de thérapeutiqueChapitre 24 sur 52 · NOMBRE TOTAL · texte numérisé non relu

NOMBRE TOTAL

des débits.

Hectolitres d’alcool pur.

Millions

d’habitants.

Litres

d’alcool pur.

Simultanément avec ces mesures, le prix de l’alcool doit être élevé si on tient à en éviter l’abus ; c’est dans les cas de ce genre seulement que l’impôt peut avoir une réelle utilité. Toutefois, comme ces moyens ne suffisent pas encore pour combattre l’éthylisme, il est nécessaire d’en chercher d'autres, et c’est alors que se pose pour notre pays la grave question du monopole de la vente des alcools, qui, dans certains Etats, a eu pour effet la diminution sensible des graves désordres résultant des excès de boissons spiritueuses.

Le traitement doit viser deux points principaux: 1° la lutte contre les manifestations de l’éthylisme ; 2° la suppression totale de l’alcool dans le but d’éviter le retour des accidents.

Cette dernière mesure est avant tout prophylactique. Mais, comme la thérapeutique ne peut annihiler ou neutraliser la cause du mal, et comme celle-ci est souvent passagère, bien qu’un bon buveur ne chôme guère et qu’il ait presque toujours de l’alcool dans le sang, il en résulte que c’est surtout aux effets de ce dernier qu’il convient de s’adresser. Au reste, ainsi que dans un grand nombre de maladies internes dont la cause ne peut être atteinte, nous sommes réduits à combattre ici les etlets.

La quinine, dit-on, tue la plasmodie de la paludose ; mais sur quelle preuve s’appuie-t-on, quand on voit les accidents paludéens se

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reproduire au bout de plusieurs années après l’emploi prolongé de ce médicament?

Le mercure, ajoute-t-on, détruit l’agent de la syphilis; mais, là encore, il s’agit d’une simple hypothèse, puisqu’on ne nous en donne pas la preuve, et que nous voyons les manifestations de celte maladie reparaître au bout de vingt ans, au dire même des partisans de cette doctrine, chez les individus traités d’une façon suivie et intensive. En conséquence, rien d’étrange à ce que le traitement que nous préconisons ici ne vise que les manifestations de l’éthylisme, et, comme celles-ci ont pour siège plus spécial le système nerveux et le tube digestif, c’est surtout à ces systèmes que doit s’adresser notre médication.

L’insomnie, les rêves, les cauchemars et un certain degré d’agitation étant les principaux troubles nerveux de l’éthylisme dans sa première phase, il convient de les combattre, dès leur début, de façon à éviter la fatigue et toutes les conséquences fâcheuses qui peuvent en résulter. Les narcotiques et les antispasmodiques nous offrent à cet égard des agents d’une grande valeur; ce sont : le chloral, les opiacés et les bromures alcalins.

Le chloral est l’agent auquel nous avons généralement recours, en raison de la facilité de son administration et delà sûreté de son action. Nous le prescrivons, suivant l’intensité du mal, à la dose de 3 à o grammes, chaque soir dans le lit, en deux ou trois fois à un quart d’heure d’intervalle au plus, soit en potion dans un julep gommeux de 150 grammes, soit en solution dans de l’eau ou dans une tasse d’infusion de tilleul orangé, soit encore, pour en dissimuler l’âcreté, dans un sirop de cerises ou de groseilles. Afin d’aider son action, nous y ajoutons assez fréquemment de 15 à 20 gouttes de laudanum de Sydenham ou encore de 30 à 40 grammes de sirop de morphine.

Le but à atteindre est de procurer au malade un sommeil de six à septheures sans interruption, ce qui suffit à faire cesser l’agitation et à ramener, au bout de quelques jours, le calme et le bien-être. Néanmoins il importe de continuer ce médicament jusqu’à ce que le malade parvienne à dormir naturellement.

Dans le cas où, malgré des doses élevées, le sommeil réparateur tarde à se produire, il m’est arrivé d’injecter un demi ou un centigramme de chlorhydrate de morphine pour le produire et d’éviter ainsi un délire aigu, menaçant; mais j’ai soin de ne pas répéter ce moyen pendant plus de deux ou trois jours.

Les opiacés ont eu, avant le chloral, une vogue méritée, à la con- -dition d’en élever la dose de façon à faire dormir les malades. Mais ces agents, qu’il s’agisse d'extrait thébaïque, de laudanum ou de morphine, sont plus difficiles à manier et certainement moins efficaces que -el chloral. Depuis l’année 1873 où j’ai commencé à user de l’hydrate

de chloral chez les alcooliques, il m’est toujours arrivé d’avoir à me féliciter des bons effets de ce médicament qui, à mon sens, n’est pas estimé à sa valeur, sans doute parce qu’il n’est pas toujours administré à dose massive et suffisante, et que, dans ces cas, il excite au lieu de calmer.

La dose d’extrait d’opium qu’il convient d’employer chez les éthyliques ne doit pas être moindre de 0gr,15 à 0gr,*20.

Une dose inférieure est le plus souvent insuffisante et, de même que le chloral, au-dessous de 3 grammes, loin de calmer, elle est plutôt une cause d’agitation pour le patient. C’est ici le lieu de rappeler un axiome que nous avons proclamé autrefois, à savoir que : sans la connaissance de la dose il n'y a pas de science thérapeutique. Une dose dangereuse, par exemple, pour des sujets sains, devient absolument nécessaire dans des conditions différentes. La dose d’un médicament, en un mot, n'a rien de fixe; elle doit varier, non seulement avec la nature du mal, mais encore avec l’état du malade, son âge, ses habitudes, etc.

Ce précepte est particulièrement applicable dans les cas d'accès de délire aigu où le but à atteindre est de faire dormir le malade, le sommeil étant la condition nécessaire de la guérison, sans quoi la mort est presque certaine dans l’espace de douze, vingt-quatre ou quarante-huit heures.

Après avoir reconnu que la camisole de force tuait à peu près sûrement les malades en proie à ce délire, j’en arrivai peu à peu à recommander leur isolement dans un lieu approprié, obscur, à l’abri des impressions extérieures, et à leur faire prendre du chloral jusqu'à ce qu’ils dorment. Une dose de 4 à 5 grammes avec 50 grammes de sirop de morphine leur est tout d'abord administrée, et si, au bout d’une demi-heure, il n’y a point de sommeil, deux autres grammes de chloral sont administrés, et la môme dose, s’il est nécessaire, est encore renouvelée au bout d’une demi-heure, ou même plus tôt, suivant le degré d'agitation, sans arriver à dépasser toutefois 9 à 10 grammes.

Les bromures alcalins n’ont jamais l’efficacité des opiacés, ni surtout celle du chloral ; cependant, ils peuvent être associés à ce dernier, comme dans le bromidia, ou même à ces deux moyens simultanément. Ils ne doivent pas être dédaignés, d’ailleurs, dans les cas légers, chez les individus naturellement nerveux.

La digitale a été préconisée autrefois, principalement parles médecins anglais, et cela à des doses très élevées ; mais elle n’a jamais l’efficacité des moyens précédents et son emploi doit être abandonné, si ce n’est dans certains cas où elle peut être un adjuvant utile lorsqu’il s’agit de calmer un cœur par trop agité.

L’emploi de la strychnine, préconisé d'abord en France par Luton et Lecuyer, a été usité dans l’alcoolisme chronique, tant en Russie

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qu’en Amérique, sous forme d’ingestion ou d’injection sous-cutanée, et principalement dans les accès de delirium tremens , par un certain nombre de médecins qui lui attribuent une sorte d’action d’arrêt.

Notre expérience à cet égard laisse à désirer; mais il nous est impossible d’admettre que ce moyen puisse avoir l’efficacité du cbloral, du moins dans les accès de délire alcoolique où la plupart du temps le sommeil s’impose, sans quoi le malade est perdu. La strychnine pourtant nous paraît avoir son utilité, et nous en faisons généralement usage dansl’alcoolisme chronique, autant contre les troubles digestifs que contre les désordres nerveux, non dans le but de calmer les malades, mais pour rendre du ton au système musculaire et améliorer l’état des fonctions digestives.

C’est ainsi, d’ailleurs, que l’a compris le Dr Combemale (1), qui voit dans cet agent, en injection sous-cutanée à la dose quotidienne de 3 à 5 milligrammes jusqu’à apparition des premiers symptômes de saturation (sensations de fourmillements dans les extrémités), un adjuvant utile au traitement de l’alcoolisme.

Il convient cependant de ne pas prolonger trop longtemps cette médication et de l’entrecouper de périodes de repos tous les cinq ou dix jours. Les premiers effets obtenus consistent dans l’amoindrissement du tremblement des extrémités, en ce sens que la marche devient plus assurée et l’écriture plus ferme, tandis que l’appétit reparaît peu à peu.

Il semble en outre que le malade prenne peur de l’alcool, qu’il s’en dégoûte tout au moins. S’il en était réellement ainsi, cet agent mériterait d’être préféré à l’usage des substances émétiques mélangées soit à l’alcool, soit aux aliments. Le sulfate de strychnine est, enfin,, nettement indiqué, d’après Luton et plusieurs autres médecins, notamment en Russie, chez les individus qui quittent les asiles et auxquels il est nécessaire de donner du ressort.

L’hydrothérapie, tant qu’il n’existe aucun désordre matériel, est un moyen des plus utile et des mieux indiqué. La douche froide, très courte et bien donnée, contribue à rendre au système nerveux l’équilibre qu’il a perdu; mais, de plus, en excitant la nutrition des tissus, elle active les combustions toujours diminuées.

Les désordres du tube digestif et de ses annexes ne seront pas négligés. L’emploi des gouttes amères de Baumé, sinon d’une solution de strychnine, dans un quart de verre d’eau au début des deux principaux repas, celui du bicarbonate de soude à la fin des mêmes repas, nous servent généralement dans ces conditions, en même temps qu’un régime riche en substances azotées. Mais, s’il y a de l’inappétence, et si surtout le foie et les reins fonctionnent insuffisamment, c’est le régime lacté absolu qui s’impose.

(1) Combemale, Traitement de l’alcoolisme chronique par la strychnine ( Bull * méd., Paris, 1896, p. 358).

Bans la période de dépression, où l’éthylique a besoin de stimulants, l’emploi des préparations de strychnine se trouve tout indiqué, à moins d’une profonde altération des voies d’élimination. Les douches froides, parfois assez mal supportées, doivent être remplacées par des lotions froides alcoolisées, et, dans le but de favoriser le repos de la nuit, on peut faire usage de l’opium, du bromure et du chloral s’il est nécessaire.

Le rôle du médecin, en somme, est de chercher, par tous les moyens, à stimuler la nutrition générale et à favoriser les oxydations de façon à rendre aux éléments des tissus, s’ils ne sont pas trop altérés, l’activité fonctionnelle que leur a fait perdre l'alcool.

A l’aide de ces moyens, nous avons pu remédier au effets pathologiques de l'alcoolisme, chez des centaines de buveurs ; mais, de plus, il nous est arrivé, dans un grand nombre de cas, d’éviter le retour des accidents en indiquant aux malades, de la façon la plus catégorique, la situation grave dans laquelle ils s’étaient placés et les dangers certains d'une terminaison fatale s’ils continuaient leurs excès. Chez ceux dont le besoin persiste, ainsi que l'habitude, il devient nécessaire, pour arrêter la déchéance physique et morale, de recourir à d'autres moyens, et avant tout à l’isolement.

Le traitement moral, qui a son utilité dans certaines circonstances, ne doit cependant pas être négligé ; il consiste à combattre les préjugés, à rectifier les notions erronées sur la valeur de l’alcool, à faire connaître ses effets déplorables au point de vue de l’individu, de la famille et de la société. C’est ainsi qu’agissent les sociétés de tempérance et toutes celles qui ont pour but de lutter contre l'alcoolisme.

La suggestion bien dirigée qui sait tenir compte de l’intelligence, de l’instruction et de la situation sociale de l'éthylique, a quelquefois rendu de réels services. La suggestion hypnotique, par contre, quoique ayant donné de bons résultats dans des milieux spéciaux et entre les mains de personnes exercées, peut être difficilement érigée en procédé thérapeutique. Pour que l’hypnotisme réussisse, dit Forel, il faut suggérer au sujet l’abstinence complète et aussi la fréquentation des sociétés anti-alcooliques où la suggestion se continuera à l’état de veille. L’abstinence absolue, non seulement n'a jamais eu d’inconvénient sérieux, mais elle est le meilleur préservatif de la continuation de l'habitude contractée, du besoin créé.

Les méthodes usitées dans le but de provoquer le dégoût de l'alcool, et qui consistent à saturer les buveurs de mauvais alcools, ou d'alcools additionnés de substances vomitives, n’ont rien donné jusqu’ici, et elles exposent parfois le malheureux buveur à un double empoisonnement. La sérothérapie anti-éthylique, préconisée par MM. Ch. Broca, Sapelier et V. Thébault (1), a été d'abord expérimentée chez

(1) Thébault, Acad, de méd., 15 mai 1899. — Sapelier et Duomard, L'alivolomanie, son traitement par le sérum anti-éthy tique. Paris, 1903.

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les animaux, et ensuite pratiquée chez l’homme, mais elle n’a pas été jusqu’ici suffisamment contrôlée pour être définitivement acceptée.

Ces différentes méthodes de traitement sont efficaces tant que l’éthylisme n’a pas dépassé sa première phase, et plus tard tant qu’il est possible de ramener le malade à la raison. Mais vient le moment où se crée un besoin irrésistible, où l’habitude de prendre de l’alcool fait partie intégrante de la personnalité, aussi bien que le besoin de manger.

L’éthylisme, alors, est devenu une maladie de tout l’individu, une sorte de constitution nouvelle, une manière d’être spéciale dans laquelle la volonté n’est plus maîtresse, et son traitement relève de la thérapeutique mentale, à laquelle convient la séparation complète du milieu habituel, l’isolement.

L’idée de considérer les buveurs invétérés et les ivrognes, non comme de simples délinquants, mais comme des malades qu’il faut traiter et assister avant tout, est ancienne, puisqu’elle remonte à Ulpien, jurisconsulte romain. Reprise par Condillac qui demandait déjà des hôpitaux spéciaux pour les maniaques de boisson, et plus tard par Benjamin Rush (de Philadelphie), par Cabanis, Esquirol, etc. , cette idée est entrée de nos jours dans son plein développement et se trouve déjà mise à exécution dans certains pays.

C’est en 1846 que fut fondé aux États-Unis d’Amérique, par J.-E. Turner, le premier établissement de ce genre, et depuis cette époque les asiles d’alcooliques se sont multipliés aux États-Unis, au Canada, et dans différents pays d’Europe.

En France, à part le service installé par le département de la Seine dans les dépendances de l’asile de Ville-Évrard où sont réunis seulement les alcooliques internés à la suite de troubles mentaux, le buveur d’habitude qui ne peut résister aux sollicitations du besoin qui le domine ne sait à qui s’adresser pour recevoir les soins nécessités par son état.

L’hôpital le repousse, l’asile ne peut l’admettre ; ainsi il est condamné à continuer ses fâcheuses habitudes et à compromettre l’avenir et la sécurité des siens. L’apparition de troubles délirants peut parfois permettre de le placer dans un asile d’aliénés ; mais, comme il lui tarde de revenir à son excitant habituel, il vient un moment où, armé de la loi, il exige sa liberté.

11 faut donc regretter que, chez nous, malgré les réclamations delà plupart des médecins qui se sontoccupés d’alcoolisme et de plusieurs hommes d’État, nous n’ayons pas encore d’asiles spéciaux pour les alcooliques et que nous nous trouvions dans la dure nécessité d’assister au suicide continuel d’un grand nombre de ces malades. Un de mes clients, père de trois enfants, homme robuste, avocat distingué, avait contracté la fâcheuse habitude de boire, à tel point que, malgré les efforts de sa femme et de toute sa famille,

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il ne quillail plus son appartement que pour visiter le débitant.

Rentré chez lui, il maltraitait sa femme, ses enfants et même sa mère- 11 était manifeste, d’ailleurs, qu’il était guetté par la tuberculose et que ses jours étaient comptés, s'il continuait ses habitudes; de telle sorte que, autant dans son intérêt que dans celui des siens, il fallait le séparer de sa famille, l'isoler.

Comme il ne voulait pas demeurer dans une maison de santé ouverte où, du reste, il eut continué à boire, il me fallut chercher à le placer dans une maison de santé fermée, en demandant sa séparation des autres malades; mais la chose me fut impossible, attendu qu il n’avait commis aucun acte qui permît de le considérer comme dangereux, de telle sorte qu'il dut rester dans sa famille où, dix-huit mois plus tard, il était emporté par une tuberculose qu’il eût sans doute été possible d’éviter.

Ainsi, l'absence de dispositions légales est, chez nous, le grand obstacle à l’assistance des intempérants. Dans certains pays oii il existe des asiles de buveurs, sans lois spéciales, l’isolement est seulement applicable au petit nombre de sujets qui ont la volonté de guérir ; mais là où il existe des mesures judiciaires spéciales, comme en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, la lutte contre l'alcoolisme est beaucoup plus efficace. Aussi est-il désirable que des mesures de ce genre soient prises en France, d'autant plus qu’il est reconnu aujourd'hui que les éthyliques traités dans des asiles spéciaux guérissent dans la proportion de 43 p. 100 (1).

II — INTOXICATION PAR LES BOISSONS AVEC ESSENCES, DITES AMERS, APÉRITIFS, ETC., OU

ABSINTHISME.

Synonymie : Aromatisme ; ousisme , de ouata, essence.

Le mot absinlhisme est, pour nous, un terme générique qui sert à désigner les fâcheux effets produits, non seulement par l’abus des^ liqueurs renfermant des essences d’absinthe, mais encore par celui de toute autre boisson aromatisée ou parfumée. Ces boissons complexes agissent de deux façons sur l’organisme : d’abord par l'alcool qu’elles renferment, ensuite et surtout par les essences qu’on y incorpore, et, comme les effets de celles-ci ne sont pas toujours identiques, il en résulte des variétés symptomatiques multiples. Cependant, un certain nombre d’essences étant communes à plusieurs d'entre elles, les

(1) Outre les travaux de Magnan et Legrain, consultez à cet égard Marandon de Montyel, Le traitement de l’alcoolisme et la liberté individuelle (Bull. gén. de thèrap.y juin 1896). — Forel, La question des asiles pour alcooliques incurables ( VIIe Congrès international , 1899). — Lentz, Hospitalisation des alcoolisés (Bull, de lu Soc. de méd. mentale de Belgique, juin 1899). — Aviat, La question des établissements spéciaux pour la cure de l’alcoolisme. Thèse de Paris. 1900; et enfin II. T RinouLET, F. Mathieu, R. Mignot, Traité de l’alcoolisme. Paris, 1905, p. 369.

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phénomènes pathologiques qui en proviennent sont assez semblablespour qu’il soit possible de les grouper toutes sous un même chef où prédominent manifestement les désordres dus aux essences.

HISTORIQUE ET DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE. — L’usage des boissons avec essences n’est pas de date récente. Les apéritifs ont une origine ancienne, car, dans l’antiquité, les vins naturels étaient soumis à toutes sortes de combinaisons et de mélanges, de façon à produire un nombre infini de variétés artificielles, comme en témoignent les écrits de Pline et d’Athénée.

Aristote déjà parle de l’existence, aux environs du Borysthène, d’une plante dont le suc mélangé au vin force à rire et détermine une sorte d’ivresse.

Une autre plante de Sardaigne, suivant le même auteur, donne des convulsions semblables au rire et si dangereuses qu’on peut en mourir. Les buveurs d’autrefois, en effet, parfumaient volontiers leur vin avec des plantes aromatiques, et souvent, dans les festins, la tempérance perdait ses droits.

Les Romains, si raffinés d’ailleurs, savaient associer au goût du vin certains parfums, diverses essences, maintes plantes aromatiques dontlenom etl’usagene se sont pas perdus(l). Citons seulement le vin d'absinthe qui, d’après Dioscoride (2), était bon pour l’estomac [euffxd- {xa^oç, que Daremberg (3) traduit favorable à /’ ouverture de l'estomac, autrement dit apéritif ]. Ce vin, usité contre les faiblesses de l’estomac et les affections bilieuses pendant l’apyrexie, se buvait d’ailleurs abondamment en été, à cause de sa réputation d’être bon pour la santé. Pline (4) fait également un grand éloge de l’absinthe dont on usait pour aromatiser le vin, qu’il considère comme stomachique, et il ajoute : « Dans les fêtes latines, il se fait des courses de quadriges au pied du Capitole, et l’on donne au vainqueur de l’absinthe à boire; nos ancêtres ayant jugé sans doute que c’était assez l’honorer que de lui donner pour prix la santé ».

L 'eau-de-vie devait, plus tard, ainsi que le vin d’absinthe, être envisagée comme un remède fameux, tant il est vrai de dire que tout est dans la mesure.

Ainsi, les Grecs et les Romains, de même que nos contemporains, prenaient leur absinthe; mais ils savaient aussi que cette boisson salutaire pouvait renfermer un principe malfaisant. Le vin d’absinthe se préparait par infusion, plus rarement par décoction des feuilles et des sommités. Quant au suc de la plante ou de la graine

(1) L'hypocras des anciens (de utto, sans, et xpamç, mélange) était une espèce de liqueur faite avec du vin, du sucre, de la cannelle et d’autres ingrédients ; c’est cette même boisson qui est très vraisemblablement désignée sous le nom de hippocras ( vinum hippocraticum ) (Voy. Littré et Gilbert, Dictionn. de méd. et de chir.).

(2) Dioscoride, Materia medica, lib. V, cap. xlvi.

(3) Bussemaeker et Daremberg, Œuvres d’Oribase, t. I, p. 404.

(4) Pline, Natur. hist., lib. XXVII, cap. xxvm, édit, et traduct. de Littré.

qui constituait une sorle d’extrait, on le rejetait comme nuisible à l’accomplissement régulier des fonctions digestives et cérébrales.

Au moyen âge, dans les châteaux et même ailleurs, le vin épicé el aromatisé [vinani herbatum ), le vin aux herbes 1), circulait les jours de fêtes. Ce breuvage aromatique, mielleux ou sucré, porte, dans les vieux parchemins monastiques, la dénomination significative d'absinlhium, du nom de la plante qui entrait en quantité prédominante dans sa composition. Par conséquent, à cette époque, comme dans l’antiquité et dans les temps les plus rapprochés de nous, certains liquides avec essences, les vins parfumés tout au moins, n’étaient pas absolument inconnus.

Plus tard, aux xvne et xviii0 siècles, la noblesse et la bourgeoisie usaient de boissons assez semblables dont quelques-unes au moins se sont conservées jusqu’à nos jours.

L’usage de plus en plus répandu de l’alcool conduisit naturellement à chercher des aromates pour cette boisson et à fabriquer avec des huiles essentielles, ainsi qu’on l’avait fait pour le vin, des alcools parfumés, auxquels on donna récemment le nom d'amers, d'apéritifs , etc.

Cette pratique, toutefois, n’empêcha pas de confectionner plus que jamais des vins d'absinthe ou autres, connus sous les noms divers de vermouth , bijrrh , etc.; mais c’est dans la dernière moitié du xixa siècle que s’est répandu l’usage des boissons dites apérilives, et leur consommation a fait de tels progrès parmi nous, depuis le jour surtout où la liberté des débits a été permise, c’est-à-dire depuis vingt-cinq ans, qu’elle en est arrivée à compromettre l’avenir de notre pays (2).

Après la France et ses colonies, la Suisse, l’Angleterre, la Belgique, lTtalie du Nord, la Hollande, sont les contrées où l’abus des apéritifs est le plus répandu ; l’Allemagne vient ensuite, puis les États- Unis d’Amérique, la Russie et, en dernier lieu, l’Amérique du Sud et l’Espagne.

En somme, l’usage des apéritifs tend à se répandre déplus en plus, tant en Europe qu’en Afrique, en Amérique et jusqu’en Asie.

Le moment viendra, sans aucun doute, où, comme l’éthylisme, l’absinthisme envahira le monde tout entier, si des législateurs intelligents ne viennent à proscrire l’usage des apéritifs.

ÉTIOLOGIE ET PATHOGÉNIE. — La composition des boissons avec essences est des plus variable ; chaque industriel tend à avoir sa liqueur spéciale, sa marque , à laquelle il donne son propre nom ou tout autre, et souvent celui d’un ordre religieux, dans le but, sans

(1) Voy. Ducange, Glossaire.

(2) Quelques grandes villes, notamment Paris et sa banlieue, étaient autrefois les seuls endroits où l’usage des apéritifs fût en vogue ; aujourd’hui il s’est répandu dans toute la France et il gagne tous les pays qui n’ont pas la prudence d’en prohiber le débit.

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doute, de rappeler d’anciennes origines qui la plupart du temps ne sont pas vraies. Les plantes qui entrent dans la composition de ces boissons appartiennent à différentes classes botaniques, notamment à celles des ombellifères, des labiées, des synanthérées, des laurinées, des amomées et des myrtacées.

Les plus fréquemment usitées sont : dans la famille des ombellifères : l’angélique, le coriandre, l’anis vert; dans celle des labiées : la sauge, l’hysope, la menthe poivrée, la mélisse, le serpolet, le romarin, la marjolaine; dans les synanthérées : l’absinthe, l’arnica, la balsamine ; dans les laurinées : la cannelle de Chine ; dans les amomées : le cardamome ; dans les myrtacées : le girofle, etc.

Plus récemment, des essences d’orange, de citron, etc., ajoutées à d’autres huiles essentielles, ont servi à fabriquer ce qu’on appelle particulièrement des amers. C’est ainsi qu’une maison bien connue utilise les écorces d’orange et de citron ramassées par les chiffonniers dans Paris pour composer un certain amer aujourd’hui très en vogue.

Ces boissons sont fabriquées par infusion ou macération, dans l’alcool; par macération et distillation; par fabrication d’extraits alcooliques concentrés; et enfin par addition directe d’essences dans des alcools de mauvaise qualité. Le procédé de fabrication par infusion ou macération, d’un usage plutôt domestique qu’industriel, consiste à faire infuser ou macérer dans l’alcool un mélange de plantes aromatiques séchées et pulvérisées. L’alcool pouvant dissoudre, en dehors des essences, certains principes immédiats, tels que des alcaloïdes et des glycosides dont l’action, venant s'ajouter à celle des essences, rend ce procédé des plus dangereux, il m’est arrivé de constater des accidents sérieux chez une dame qui, d’après les conseils d’une sage-femme, l’avait mis en pratique.

Le procédé par macération et distillation consiste à faire macérer dans des alcools, pendant plusieurs jours, des plantes destinées à les parfumer; après quoi on distille lentement et on recueille l’esprit ou alcoolat parfumé qui marque 70° à 7*2°. On colore ensuite à l’aide de plantes vertes (feuilles de mélisse, d’hysope, de petite absinthe) que l’on fait macérer à une température de 60° environ, et par du bleu d’indigo (1).

La fabrication par extraits alcooliques s’opère en faisant varier la proportion de ces extraits de façon à obtenir autant que possible des produits de même qualité et de même composition.

La préparation par addition directe d’essences consiste dans l’addition directe d’une quantité déterminée d’essences à l'alcool. Ce procédé, qui est le plus expéditif et le plus économique, tend à se répandre de plus en plus et mérite l’attention des hygiénistes.

Au point de vue de la composition, les essences qui servent à la

(1) Sanglé-Ferrière et L. Cumasse, Nouvelle méthode d’analyse des absinthes. Paris, 1902, p. 8.

fabrication des boissons renferment des substances diverses, qui appartiennent les unes au groupe des cétones absinthes, fenouil), les autres au groupe des anéthols fanis, badiane ou des phénols menthe). Cette composition, une fois mieux connue, permettra peutêtre un jour d'arriver à déterminer plus sûrement les effets distincts des boissons avec essences.

Ces boissons, celle de l'absinthe en particulier, offrent d’ailleurs de grandes variétés de composition suivant les conditions de culture de la plante, les parties employées, les procédés de distillation, les mélanges et les falsifications.

Le vulnéraire, l 'amer Picon et beaucoup d’autres boissons sont soumises à une fabrication semblable à celle de l’absinthe.

Le bit ter est le produit de la distillation, après macération, dans l'alcool, de genièvre, de plantes aromatiques et amères comme le calamus, la cannelle, la gentiane, le Goriandre.

Le vermouth et le byrrh diffèrent des absinthes en ce que la macération des plantes se fait dans du vin blanc fortement alcoolisé.

La fabrication de ces boissons par le simple mélange, avec de l'alcool, d’essences naturelles ou même artificielles, est de beaucoup la plus simple et la plus dangereuse, car elle permet au débitant de les produire instantanément sous son comptoir ( t).

C’est là un fait important à retenir; il démontre que l’élévation de l'impôt sur l’alcool ne peut suffire à diminuer sensiblement la consommation des boissons aromatiques, et que celles-ci doivent être directement visées. Ce sont elles d’ailleurs qui causent le principal danger de l’alcoolisme aujourd’hui si répandu en France.

Ces boissons, généralement prises avec de l'eau, ont la propriété de flatter le goût, de telle sorte que, l’impulsion une fois donnée, le mouvement se continue et s’accroît d'autant plus que, depuis la proclamation de la liberté des débits de boissons, tout individu, cafetier, épicier, charbonnier, etc., s’est mis à les débiter, au grand avantage des industriels, qui réalisent ainsi des bénéfices, et.de plus, des honneurs, ce qui est pour le moins superflu.

Aussi voit-on apparaître, presque chaque jour, une liqueur nouvelle dont le nom et les qualités bienfaisantes sont immédiatement mises sous l’œil du public, dans les gares des chemins de fer, sur les murailles des grandes et petites villes, et jusque dans les villages, à l’intérieur des cafés, des boutiques d’épiciers et aussi dans les journaux, afin de renseigner le malheureux public sur le nouvel élixir de longue vie, destiné à faire non moins de victimes que les guerres les plus meurtrières.

Ces liqueurs, en effet, offrent un degré de toxicité beaucoup plus

(1) Nous rappellerons ici que la mise en vente des extraits et des essences favorables à la vulgarisation de la fabrication de l’absinthe et à propager sa consommation est interdite par l 'article 4 de la loi du 26 mars IS72.

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élevé que le vin et l’alcool, car elles sont dangereuses, non seulement par l’alcool, mais surtout par les essences qu’il renferme et encore par le goût qu’on y prend. Plus que l'alcool, elles réclament donc une répression sévère de la part du législateur qui doit, sinon les proscrire, du moins frapper d’un droit élevé toute boisson avec essences» que celle-ci soit naturelle ou artificielle.

Les essences tirées des végétaux sont, aux yeux du plus grand nombre, des produits naturels, inoffensifs. Mais c’est là une illusion et une profonde erreur, attendu qu’elles sont tout aussi dangereuses que les essences artificielles. Pris chez le pharmacien, ainsi que cela se fait parfois en France et beaucoup plus souvent en Angleterre, chez le débitant, l’épicier ou le charbonnier, ces produits ont des effets d’autant plus redoutables que, la plupart du temps, les malheureux qui en abusent ne se doutent pas des dangers auxquels ils s’exposent. Ils commencent par un ou deux petits verres, puis ils augmentent peu à peu ; l’habitude se continue, le besoin se crée, et ils arrivent à huit, dix petits verres et plus, dans les vingt-quatre heures.

La croyance générale étant que dans l'alcool réside tout le danger de ces boissons, quelques personnes pensent se mettre à l’abri de leurs inconvénients en faisant usage de liqueurs à base devin, et les industriels, instruits de cette préférence, s’empressent de fabriquer des liqueurs qui portent les noms de vermouth , byrrh , quinquina , etc. Chacun est ainsi amené à innocenter sa boisson favorite : tel buveur de vermouth critique son voisin le buveur de byrrh ou de bitter, lequel à son tour prend en pitié le buveur d’absinthe, pour qui l’amer Picon et le vulnéraire sont des boissons véritablement dangereuses.

Le besoin créé par l’usage des apéritifs ne tardant pas à devenir impérieux, le mieux est de s’en abstenir entièrement, de même qu’il convient d’éviter les piqûres de morphine pour ne pas devenir morphinomane.

Les personnes impressionnables et nerveuses y sont particulièrement prédisposées et, à ce point de vue, la femme plus que l’homme doit laisser de côté ces breuvages.

Depuis longtemps, j’ai été amené à reconnaître que, si l’homme use plus que la femme du vin et des alcools, celle-ci, par contre, à Paris du moins, est plus souvent que le premier intoxiquée parles boissons avec essences. Ce fait, sur lequel j’ai tout particulièrement attiré l’attention dans mes leçons cliniques, est surtout vrai depuis la loi de 1880. Il serait intéressant de faire connaître les différents moyens qu’elle emploie pour dissimuler sa passion, mais ce serait nous entraîner trop loin et nous nous bornerons à citer la trotteuse.

L’entraînement joue un rôle considérable dans l’étiologie de l’absinthisme; c’est ainsi que certaines professions exposent beaucoup plus que d’autres à contracter cette habitude. Celle de blanchisseuse à Paris en est une preuve manifeste ; bien des fois il m’est

arrivé d’observer cette intoxication chez des jeunes filles de seize à dix-sept ans exerçant celte profession depuis deux à trois ans au plus. Obligées, en quelquesorte, à se soumettre aux usages de la corporation, elles se laissent aller à prendre les liqueurs que leur présentent leurs anciennes, et, comme elles sont très sensibles à faction de ces boissons, il en résulte qu’elles ne tardent pas à en ressentir les funestes effets. Ces effets, j'ai pu les constater au bout de moins d'une année chez plusieurs d’entre elles, tant est rapide leur apparition dans le jeune Age; et, quand il m’arrivait de manifester ma surprise, il m’était répondu que l’habitude, dans la profession, était de faire usage de ces boissons et qu'il fallait suivre l'exemple de ses compagnes et de ses maîtresses. Ces mêmes habitudes fâcheuses existent danslzæaucoup d'autres professions, et ne peuvent trop préoccuper des parents soucieux de l’avenir de leurs enfants.

La profession militaire s’est trouvée quelque peu dans ces conditions, du moins dans certaines contrées. En Algérie, par exemple, et dans la plupart de nos colonies, si pénible qu’en soit l’aveu, l'administration faisait distribuer autrefois de l’absinthe aux marins et aux soldats, et bien des fois il nous est arrivé d’avoir à traiter d’anciens soldats devenus phtisiques par suite de l'abus de cette boisson. Aussi, bien que la distribution des liqueurs soit aujourd'hui supprimée, un trop grand nombre de nos soldats n’ont, pas moins conservé l'habitude d’en user et d’en abuser.

L’hérédité est pour le descendant de l’absinlhique une cause prédisposante non moins fatale que pour celui du buveur d'alcool. Malheur donc à celui qui est né de parents adonnés aux boissons avec essences, car il lui sera plus difficile qu’à tout autre de résister au besoin créé par ses ascendants.

Les causes occasionnelles de l'absinthisme sont nombreuses et multiples, mais l’une des principales, chez nous, est la loi de 1880. La liberté des débits de boissons, faite dans un but purement électoral et non dans l’intérêt de l’ouvrier et du peuple, fait périr, sans exagération, chaque année, dans notre pays, des milliers de personnes, tant par accidents et désordres nerveux que par le fait de la tuberculose. Si les principaux auteurs de cette loi ont eu pour but de consolider la République, ils ont peut-être réussi ; mais la France n’en a pas moins reçu un coup fatal, et le premier soin d'un gouvernement respectueux de ses devoirs sera de la remplacer par une loi prohibitive, ainsi que cela a été fait et se fait encore, chaque jour, dans des pays où le désir de conserver la santé de l'individu l’emporte sur celui de l’intérêt particulier.

Les boissons aromatiques, de plus en plus nombreuses, produisent sur l’organisme vivant des réactions spéciales, différentes de celles qu’engendrent les simples spiritueux, en sorte que les accidents qui en résultent proviennent surtout des essences qu'elles renferment.

INTOXICATION PAR LES BOISSONS AVEC ESSENCES. 1 f — 297

L’expérimentation d’ailleurs est parvenue à reproduire, à l’aide d’essences diverses, les principaux phénomènes constatés par la clinique. Marcé et Magnan, en injectant de l’essence d’absinthe à différents animaux, ont vu apparaître des convulsions épileptiformes assez semblables aux phénomènes convulsifs que l’on observe quelquefois chez l’homme en état d’ivresse absinthique.

Plus récemment, differents auteurs se sont appliqués à déterminer le degré de toxicité des nombreuses essences qui composent la liqueur complexe appelée absinthe. Gadéac et Meunier divisent en deux groupes principaux les essences qui entrent dans la composition de la liqueur d’absinthe débitée par le commerce: un groupe épileptisant formé par l’absinthe, l’hysope, le fenouil; un groupe stupéfiant formé par l’anis, la badiane, l’angélique, l’origan, la menthe.

L’absinthe est en tête du premier groupe par sa toxicité; mais l’hysope et le fenouil, ayant des propriétés nocives très énergiques, produisent aussi des convulsions violentes chez les animaux auxquels on les fait absorber.

Dans la série des stupéfiants, l’anis a des effets narcotiques très grands ; il engendre de l’hébétude, du tremblement et des troubles de la vision; son essence serait la cause des accidents les plus graves, et la liqueur d’absinthe livrée au commerce devrait en être débarrassée.

Ces résultats mériteraient confirmation, d'autant que, d’après les recherches de Laborde, l’essence d’absinthe, seule, arriverait à produire l’attaque épileptiforme et convulsive, tandis que les essences d’anis, d’angélique, de fenouil, ne donneraient lieu qu’à des phénomènes physiologiques de peu d’importance et qu’il serait, à la rigueur, possible de négliger (Lalou).

De cette divergence d’opinions, il nous faut tirer la conclusion que, malgré son haut intérêt, l’expérimentation ne peut servir de base à la description des effets de l'absinthisme. Rien, en effet, ne. vaut l’étude du malade, et, lorsqu’on se donne la peine d’observer avec soin, il est facile de reconnaître que l’usage exagéré et longtemps continué des boissons avec essences se traduit par des phénomènes toxiques assez semblables, et si les effets de l’absinthe et de l’anis sont ceux qu'on a le plus souvent l’occasion d’observer à l’hôpital, c’est que ces deux substances forment le fond des boissons populaires. Signalons, comme non moins nuisibles, le vulnéraire ou eau d’arquebuse, fort usité parmi les femmes du peuple, l’amer Picon qui, dans plusieurs circonstances, nous a présenté des effets désastreux, le raspail, la menthe ou alcoolat de menthe, l’eau de mélisse, la bénédictine, la chartreuse et, en un mot, toutes les liqueurs fabriquées en France comme à l’étranger par la distillation des plantes aromatiques, et à plus forte raison par l’addition d’essences.

N’oublions pas le byrrh et le vermouth, boissons plus douces et

qui. pour ce motif, donnent lieu à une fausse sécurité, car, bien que composées avec du vin, elles renferment, comme les précédentes, des huiles essentielles. Un fait d'intoxication par le vermouth, en ce moment sous nos yeux, est caractérisé par des douleurs intolérables et un début de paralysie des extrémités inférieures. ^

Chacune de ces liqueurs renferme des essences communes et des essences propres qui lui donnent un goût spécial et lui impriment un cachet pathologique particulier. Cependant, ces différences symptomatiques sont trop peu prononcées pour pouvoir être distinguées, et il n’y a guère lieu, dans la majorilé des cas, d’en tenir compte, bien que plusieurs faits soient venus me confirmer dans l'idée que les liqueurs formées d'essences de plantes appartenant à la famille des labiées s’accompagnent de phénomènes plus douloureux que celles dans lesquelles prédominent des essences de plantes de la famille des composées.

La consommation de ces boissons, rare dans l’antiquité, au moyen âge et même dans la première moitié du xix* siècle, a pris, à partir de 1880, dans certaines contrées du moins, un tel accroissement que, si rien ne vient l’arrêter, elle finira par devenir plus meurtrière que les plus graves épidémies.

L’abus prolongé des boissons avec essences ayant pour effet le dépérissement général de l'organisme, la tuberculose en est la conséquence assez habituelle, et de la sorte le plus grand nombre de cas de mort qui en proviennent échappe aux statistiques de mortalité, telles qu’elles sont faites aujourd’hui. Aussi est-il difficile d’avoir des données exactes sur les désordres produits par les excès de ces liqueurs, et les meilleurs renseignements, à cet égard, malgré leur défectuosité, sont encore ceux que fournissent les octrois. Or, ces renseignements, pour la France, et Paris en particulier, sont des plus effrayants. On peut en juger par les chiffres suivants p. *299) que nous a fournis l’Administration des contributions indirectes en ce qui concerne Paris et sa banlieue; ils mettent en pleine lumière les graves conséquences de la loi de 1880; ajoutons que depuis l’année 1889 la consommation de ces boissons n’a cessé de s’accroître.

Ce tableau démontre avec netteté que la consommation de l'absinthe et des boissons similaires augmente chaque année dans des propor tions considérables. Nous ajouterons que. d’après une nouvelle statistique qui nous a été remise en 1895, la progression a continué, puisque, au lieu de 57 78*2 hectolitres d’alcool frappés d’octroi en 1889, nous en trouvons 129 678 en 1892. Celte progression, d’ailleurs, ne fait que continuer.

La connaissance des effets fâcheux provenant de l'abus de ces boissons par l’homme est de date récente ; car, à part les thèses de Moreau et de Challand,où il en est à peine fait mention, et malgré les

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