II. — ÉTHYLISME CHRONIQUE
L’éthylisme chronique est l’état morbide que contracte tout individu adonné depuis plusieurs années à l’usage immodéré des boissons spiritueuses. Il est caractérisé par un ensemble de désordres fonctionnels et matériels qui intéressent les principaux appareils de l’organisme, celui de l’innervation en particulier.
ÉTIOLOGIE. — Les causes de cette forme de l'intoxication éthylique nous sont déjà connues (Voy. p. 239); ce sont les alcools dilués et les différentes eaux-de-vie prises, non pas un seul jour, à dose élevée, mais chaque jour, à des doses variables, sous forme de petits verres, et continuées pendant des années.
De meme que les désordres de l'intoxication aiguë, ceux de l’intoxication chronique par les boissons alcooliques offrent de nombreuses variétés, subordonnées à la quantité et à la qualité de la boisson ingérée, et aussi aux conditions d’àge, de sexe, de race, des individus qui en abusent; aussi sommes-nous dans la nécessité, pour les décrire, de prendre un type quelque peu artificiel.
Ce type ne sera pas celui que pourraient fournir les recherches expérimentales et l’observation sur les animaux, car il risquerait de n’être pas en rapport avec la réalité ; ce ne sera pas davantage le type qui peut se rencontrer chez l’homme, ailleurs que dans notre
raies [Gaz. des hôp., 1869, p. 23 et 89). — P. -A. Langlois, Sur l’alcoolisme aigu aux États-Unis. Paris, 1870. — A. Foville, Moyens pratiques de combattre Pivrognerie proposés ou appliques en France, en Angleterre et en Amérique (Ann. d'hyg ., publ. et de méd . légale, Paris. 1872, sér. 2, t. XXXVII, p. 209). — G. Doutre, Influence de l’ivresse sur la liberté morale [Ann. méd. du Canada , Montréal, 1873, t. II, p. 433-436). — L.-A. Fortier, Influence de l’ivresse sur la liberté morale ( Ibid ., p. 629-540). — Dujardin-Beaumetz, Note sur un cas d’empoisonnement aigu par l’eau-de-vie de marc [Union méd.. Paris, 1880, t. XXX, p. 301, 326). W. Thomas, Case of dealh from acute alcohol poisoning in a child aged four year»
( Austral . med. J., Melbourne, 1880, N. S. II, p. 387). — Grèhant, Ivresse alcoolique. Quantité d’alcool contenue dans le sang artériel ( Bull . Soc. biol., sér. 7. t. III p. 314). — Gréhant, A quelle dose l’alcool doit-il se trouver dans le sang pour produire la mort? [Soc. biol., Paris, 1881, sér. 8, t. III, p. 403). — Leblond, Observation d’empoisonnement aigu par l’alcool [Soc. de méd. légale de France, Paris, 1880- 1881, t. VI, p. 294). — J. -H. Muyter, Acute poisoning by alcohol [Philadelph. med. Tim ., 1880-1881, t. XI, p. 805). — H. Toffier, Considér. sur l’empoisonnement aigu par l’alcool. Paris et Tours, 1880. — J. Campbell, A case of acute alcoholism [Canada Pracl., Toronto, 1886, t. XI, p. 164'. — W.-C. Daish, Case of acute alcoholic poisoning [Austral, med. J., Melbourne, 1886, N. S. VIII, p. 561).
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pays, en Norvège, en Suède, ou en Russie, par exemple, bien qu’il s’en rapproche très sensiblement, mais celui qu’il nous a été donné d’observer pendant de nombreuses années dans les hôpitaux de Paris.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Les désordres anatomiques provenant de l’usage quotidien et longtemps continué des boissons spiritueuses, à doses plus que modérées, se groupent naturellement sous deux chefs, suivant qu’ils sont l’effet, plus spécial de l’irritation déterminée par ces liqueurs siir les tissus ou du trouble de la nutrition générale. Les premières de ces lésions s’observent dans les organes que traverse l’alcool depuis l’estomac où il est absorbé jusqu’aux poumons où il est en grande partie éliminé. Elles se retrouvent encore dans les méninges, dans les membranes séreuses et dans les parties les plus superficielles de l’écorce cérébrale.
La membrane muqueuse de la bouche et du pharynx n’est pas influencée par l’alcool qui ne fait que l’effleurer; mais il n’en est pas de même de celle de l’estomac qui en subit le contact et dont le degré d’altération est presque toujours en rapport, d’une part, avec le degré de concentration de la liqueur ingérée, d’autre part, avec 1 état de vacuité ou de plénitude de cet organe.
Le cardia, la petite courbure et le pylore, étant en contact plus immédiat avec l’alcool, sont par cela même les principaux sièges des lésions produites par l’abus prolongé des alcools.
Celles-ci se présentent sous la forme de plaques d’injection, rougissant au contact de l’air, comme veloutées, non saillantes et parsemées de points brunâtres ecchymotiques, disséminées sur une étendue qui varie de 1 ou 2 millimètres à plusieurs centimètres, Ces plaques observées sur le cadavre ont pu être reproduites expérimentalement chez l'animal. Beaumont, d’ailleurs, a pu constater, sur son Canadien, que la membrane muqueuse de l’estomac devient, en présence des boissons spiritueuses, le siège d’un érythème plus ou moins marqué, qu’elle se couvre de taches aphteuses et de gouttelettes de sang, tandis que le suc gastrique, mélangé à une notable quantité de mucus et teinté de sang, ressemble aux matières intestinales dans certains cas de dysenterie chronique.
A la suite d’excès longtemps continués, la membrane muqueuse recouverte de mucus, souvent épaissie et comme rétractée, présente une teinte pâle et grisâtre, pointillée de noir, ou encore une pigmentation disséminée sous forme de plaques, ou de bandes noires allongées dans le sens des plis longitudinaux. Ceux-ci, d’ailleurs, sont saillants, et la consistance de la membrane muqueuse est d’ordinaire ferme, indurée, rarement friable ou ramollie. Les glandes en tubes demeurent à peu près intactes, mais les glandes muqueuses apparaissent sous forme de saillies arrondies blanchâtres dans la région pylorique où elles contrastent avec l’état lisse, parfois luisant, de la
membrane muqueuse. Vues au microscope, ces glandes présentent un certain degré de dégénération granulo-graisseuse de leurs épithéliums, et, dans quelques cas, des hypertrophies partielles, avec formations kystiques (adénomes).
Telle est là la gastrite simple, ordinaire, de l’éthylisme chronique; mais, à côté de cette forme, il en est une autre plus avancée, et caractérisée par la présence, à la surface de la membrane muqueuse de l’estomac, d’un ou de plusieurs petits ulcères, situés, en général, aux sommets des plis qui la parcourent (1). Ce sont des érosions superficielles etmultiplesdontle fond est presque toujours le siège d'extravasations sanguines, à bords déchiquetés, non indurés, de forme arrondie ou allongée dans le sens du grand diamètre de l'estomac, tantôt en voie de formation, tantôt en voie d’amélioration, et qui donnent naissance à des cicatrices linéaires ou étoilées, adhérentes au tissu sous-jacent épaissi, et dont la teinte blanchâtre tranche sur la coloration noire du voisinage (gastrite ulcéreuse). Oue ces ulcères, sous l’influence du suc gastrique, finissent quelquefois par un ulcère perforant, la chose est possible et mérite d’être retenue, mais elle n'est pas prouvée.
Le duodénum présente, dans de très rares cas, des lésions assez semblables. L’intestin grêle, à part un léger degré de pigmentation, est peu ou pas modifié; la membrane muqueuse du caecum, par contre, est souvent ardoisée et témoigne, par ce fait, de l’existence de congestions antérieures.
La veine porte, qui transmet jusque dans le foie les liquides absorbés dans l’estomac et l’intestin, ne conserve pas toujours son intégrité. Sur cinq cas de pyléphlébite adhésive rapportés par Budd, quatre se rencontraient chez des buveurs; semblables faits ont été observés par Frerichs et par moi-même (2), et, si l’on considère que cette affection procède des extrémités vers le tronc du vaisseau, il n’y a guère lieu de douter que l’alcool ne joue un rôle dans sa genèse, quand surtout une altération assez semblable a été plusieurs fois rencontrée, par nous, dans les branches de l'artère pulmonaire.
Le foie, fiasque ou légèrement induré, toujours augmenté de poids et de volume, et surtout épaissi, ce qui tend à lui faire revêtir une forme cubique, a sa surface libre jaunâtre et légèrement granulée, dans la plupart des cas, par le fait d’une dégénérescence graisseuse. Tantôt relativement faible, tantôt très accentuée, cette dégénérescence peut arriver, chez les vieux buveurs, à diminuer la densité de la glande au point de la faire descendre au-dessous de celle de l’eau. Vues au microscope, les cellules hépatiques offrent une infiltration graisseuse qui souvent envahit le lobule tout entier à
(1) Voy. E. Laxcureaux, Allas d’anat. path.. pl. I, fig. 2, et pl. II, fig. 1, 1', et fig. 2.
(2) E. Laxc.ereaux, Traité des mal, du l'oie et du pancréas. Paris, 1899, p.569; •voy. aussi p. 386.
ÉTHYLISME CHRONIQUE.
tel point que l’œil n’aperçoit plus que des gouttelettes de graisse.
Les capillaires et les veines centrales des lobules sont dilatés, tandis qu’il existe assez habituellement au niveau des espaces portes un épaississement circonscrit du tissu conjonctif, insuffisant pour amener la rétraction de la glande.
Les poumons offrent, tant à leur surface que dans leur profondeur, des dilatations et des taches noirâtres plus ou moins étendues, disséminées et formées de pigment sanguin.
Mais, en outre, leurs sommets, et principalement le sommet droit, sont le siège d’adhérences avec rétraction et induration produites par la présence de quelques tubercules anciens, caséifiés ou crétifiés. Dans certains cas on observe des granulations tuberculeuses à évolution lente, disséminées et colorées par un pigment noir sanguin, et associées ou non à un léger degré de sclérose. Les plèvres, fréquemment adhérentes aux sommets des poumons, sont parfois opalines et pigmentées.
Le péricarde et l’endocarde présentent assez habituellement des plaques blanchâtres ou laiteuses. Le cœur renferme un sang d’ordinaire fluide et peu coagulable.
Cet organe, recouvert de pelotons graisseux à sa base, et même dans sa plus grande étendue (1), est pâle, de teinte jaunâtre, légèrement friable par suite de la dégénération de ses fibres. Quelques plaques ou bandes fibreuses rencontrées assez rarement par nous dans l’épaisseur du myocarde (myocardite scléreuse) ne nous paraissent pas devoir être attribuées sûrement à l’intoxication éthylique. Cependant nous avons souvent trouvé l’endocarde opalin et les valvules sigmoïdes de l’aorte surmontées, sur leur face ventriculaire, de petites végétations villeuses plutôt que verruqueuses.
Le système artériel, contrairement à l’opinion reçue, est normal, à part quelques taches jaunâtres, à peine saillantes, disséminées, chez les anciens buveurs, à la surface de l’endartère et formées uniquement par l’infiltration graisseuse, sans prolifération des cellules de cette membrane, et, en conséquence, nettement distinctes des plaques ou nodosités de l’artériosclérose.
L’encéphale, en raison de congestions répétées, présente, à la coupe, une sorte d’état criblé dû à la dilatation des petits vaisseaux. Mais ses principales altérations portent sur les circonvolutions qui, la plupart du temps lisses, pâles, fermes et amincies, se détachent facilement des méninges, et présentent au microscope un certain degré d’infiltration pigmentaire ou graisseuse avec atrophie de leurs éléments, et parfois même un léger épaississement de la névroglie.
Parvenue à un degré un peu avancé, cette altération rend compte de la démence dans laquelle tombent fréquemment les buveurs invétérés. Les cavités ventriculaires, au reste, sont assez généralement
(l) Voy. E. Lancereaux, Atlas d’anat. path., pl. XXIII, fxg. 23. Paris, 1871.
dilatées et le liquide céphalo-rachidien est toujours abondant, ainsi qu’il arrive chez le vieillard.
L’arachnoïde, comme la plupart des membranes séreuses, est dans quelques cas opaline, ou même tapissée, à la convexité de l’encéphale, de productions membraneuses plus ou moins étendues, avec ou sans épanchements sanguins dans leur épaisseur pachyméningite hémorragique). La pie-mère est généralement épaissie et opaline, du moins à la convexité des hémisphères cérébraux, tandis que les corpuscules de Pacchioni sont nombreux et volumineux (1).
Le péritoine est dans certains cas le siège de productions membraneuses, non seulement limitées au niveau du foie, comme dans la syphilis, mais étendues à la plupart des organes et renfermant une sérosité peu abondante, tantôt séro-albumineuse, tantôt sanguinolente. Étudiée pour la première fois dans notre article Alcoolisme du Dictionnaire des sciences médicales (2), cette péritonite a été observée, depuis lors, par divers auteurs qui n'ont pas hésité à la rattacher à l’action de l’alcool vraisemblablement exhalé à travers les membranes séreuses. Les épiploons et le mésentère se font remarquer, même chez les personnes amaigries, par une abondance de pelotons adipeux qui font penser tout d'abord aux excès alcooliques.
La rate, à part un léger épaississement de sa capsule, est peu modifiée; les ganglions lymphatiques sont normaux ou légèrement pigmentés, et presque toujours plongés dans une atmosphère graisseuse des plus épaisse. La graisse, en général abondante sous la peau, forme au niveau de la paroi abdominale une couche qui n’est souvent pas moindre de deux à trois travers de doigt.
Le pancréas, toujours volumineux, se trouve perdu au sein de la graisse; il est lisse ou lobulé, de teinte jaunâtre, et présente, comme le foie, une infiltration graisseuse de ses éléments (3). Il en est de même des glandes salivaires qui revêtent une teinte jaunâtre.
Les reins, recouverts d’épaisses couchesde graisses, et généralement volumineux, offrent, dans certains cas, une légère teinte jaunâtre due à l’infiltration graisseuse des éléments glandulaires; mais, contrairement à ce qui est écrit dans la plupart des traités classiques, ils ne sont jamais atteints de sclérose, et, si celle-ci se rencontre par hasard, c’est uniquement chez les goutteux où elle se lie à l'artériosclérose.
Les testicules, mous et fiasques, sont fréquemment altérés, du moins chez les anciens buveurs; leur parenchyme est jaunâtre par suite de la stéatose de leurs épithéliums (4).
(1) Voy. E. Lancereaux, Atlas d'anat. path., pl.XL, fig. 1.
(2) E. Lancereaux, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, p. 636.
(3) Voy. E. Lancereaux, Atlas d'anat. path., pl. VI, fie:. 4.
(4) E. Lancereaux, Union méd ., Paris, 1864, t. XXIV, p. 42, et Soc. méd. de l'émulation, séance du 7 mai 1864.
ÉTHYLISME CHRONIQUE.
Tels sont les effets des excès de boissons alcooliques sur l’organisme humain ; ils se manifestent par deux sortes de lésions : les unes, liées à l’action directe de l’alcool sur les tissus, consistent en des productions scléreuses; les autres, déterminées par le ralentissement de la nutrition générale, comme en témoigne la diminution dans l’élimination de l’acide carbonique et dans l’excrétion de l’urée, se révèlent par l’altération graisseuse des tissus, par des dépôts adipeux abondants aussi bien sous la peau que dans les épiploons et au pourtour des organes.
C’est grâce surtout à ces derniers désordres que le malheureux buveur, après plusieurs années d’excès, se trouve dans l’impossibilité absolue de fournir un travail quelconque, et devient un véritable infirme, à charge à lui-même et à la société.
La ressemblance de ces manifestations avec celles qu’entraîne, à sa suite, la progression des années, ne peut échapper à un observateur attentif. Chez le buveur invétéré, comme chez le vieillard, les combustions diminuant d’intensité, les éléments histologiques s’infiltrent de granulations graisseuses, les vésicules pulmonaires se dilatent, la substance osseuse se raréfie, etc. Ce sont tous ces changements qui ■nous ont amené, dès l’année 1865, à rapprocher les désordres de l’alcoolisme de ceux de\ la vieillesse et à déclarer que l’abus des boissons spiritueuses avait pour effet de produire une vieillesse anticipée (1).
La pathologie vient confirmer cette manière de voir, attendu que, chez le buveur ainsi que chez le vieillard, la pneumonie se localise de préférence au sommet des poumons et s’accompagne de délire avec dépression des forces, et que la plupart des maladies aiguës présentent une gravité exceptionnelle. Or ces accidents, ne pouvant s’expliquer par la présence de l’alcool dans le sang ou les tissus, puisqu’ils se produisent parfois longtemps après la cessation des excès de boisson, se rattachent forcément au désordre nutritif de l’organisme et deviennent ainsi, pour le médecin, une source d’indications thérapeutiques des plus importante.
SYMPTOMATOLOGIE. — Les boissons, telles que les eaux-de-vie, le rhum, le kirsch, etc., prises quotidiennement à la dose de quatre, cinq, six petits verres et plus, ne tardent pas à produire des troubles des organes d’absorption et d’élimination, simultanément avec de l’excitation nerveuse et de l’insomnie; mais c’est seulement peu à peu, au bout de plusieurs mois, d’une année et plus, suivant la qualité de la boisson ingérée, qu’apparaissent, dans le système nerveux, les phénomènes révélateurs d’une intoxication réelle.
Les importantes fonctions dévolues à ce système : sensibilité, intelligence, motilité, sont simultanément ou successivement altérées. Les
(1) E. Lancereaux, Études sur les altérations produites par l’abus des boissons alcooliques (Gaz. hebdom. de méd. et de chir., Paris, 1865, p. 435 et 464).
désordres de la sensibilité tiennent l’un des premiers rangs; ils sont des plus caractéristiques et varient, dans leurs modes, selon que la sensibilité est pervertie, exagérée ou diminuée.
Vers le soir, ou plutôt quelques instants* après le coucher, sitôt que se fait sentir la chaleur du lit, le malheureux buveur commence à éprouver, aux extrémités des membres inférieurs, et surtout au niveau des articulations, du malaise, des engourdissements, des picotements, des tiraillements, des élancements douloureux, des sensations bizarres, telles que celle d’un animal remuant sous la peau, et souvent il n’est débarrassé de ces phénomènes que longtemps après s'être couché et après avoir sorti ses membres hors du lit et les avoir mis au froid.
La chaleur du lit n’est cependant pas toujours nécessaire pour éveiller ces phénomènes et la formication se montre parfois sous l’inlluence d’un simple refroidissement. Ces sensations singulières, véritables hallucinations de la sensibilité générale, sont, en tout cas, bientôt accompagnées ou suivies d’autres désordres, d’hyperalgésie et d'analgésie.
L’hyperalgésie est un symptôme rare dans l’éthylisme ; néanmoins, elle s’observe quelquefois dès les premiers temps aux extrémités des membres inférieurs, mais uniquement à la limite de la zone d’analgésie supérieure de ces mêmes parties. Pour la constater, il suffit de piquer ou de pincer légèrement la peau, ce qui détermine des sensations pénibles et très douloureuses.
L’analgésie est le phénomène commun et constant de l’éthylisme; elle est presque toujours limitée à la peau et se traduit par la diminution, et quelquefois par l’abolition, de la sensibilité à la douleur. Les sensations de température continuent d’être perçues, mais en général elles sont moins vives que dans l’état normal. Le chatouillement de la plante des pieds ne détermine que rarement des phénomènes réflexes ; par contre, le sens du tact conserve à peu près toute son intégrité.
Les désordres qui affectent la sensibilité générale ont ainsi pour caractères spéciaux d’être éveillés par les changements de 'température et en particulier par la chaleur du lit, de siéger aux extrémités des membres et d’être symétriques. Limitée d’abord aux pieds et aux mains, l’analgésie gagne peu à peu les malléoles et les poignets, puis la partie moyenne de la jambe et de l’avant-bras, enfin les genoux et les coudes, de telle sorte qu’elle forme successivement aux membres inférieurs le soulier, la bottine de demoiselle, la botte de gendarme et même d’égoutier.
Dans quelques cas exceptionnels, la diminution de la sensibilité existe sur une grande partie du corps, ainsi que j'ai pu le constater ; mais jamais, pourtant, je n’ai observé, dans ces conditions, l'hémianesthésie signalée chez le buveur d’alcool par quelques auteurs;
ÉTHYLISME CHRONIQUE.
aussi suis-je tenté de croire que cette forme de paralysie du sentiment n’a pas une origine alcoolique.
Des phénomènes analogues se passent du côté des organes des sens. Les fonctions de ces organes sont d’abord perverties, et ensuite affaiblies. Des scintillations, des mouches, des objets à contours indécis, d’abord lumineux (chromatopsie) et surtout rouges ou jaunes, plus tard noirs et opaques, apparaissent devant les yeux, à des intervalles irréguliers plus ou moins éloignés; la vision devient trouble, les objets tremblent sous les yeux, la lecture ne peut être longtemps supportée, la vue s’affaiblit, elle est moins sensible à l’action de la lumière.
Les modifications de l’ouïe consistent en des bourdonnements, avec faiblesse, plus ou moins grande, de l’audition. Le goût et l'odorat subissent peu de changements ; néanmoins il existe parfois une diminution de la sensibilité des muqueuses linguale et pituitaire.
A ces désordres s’ajoutent des vertiges et un certain degré de titubation, le matin surtout, au moment du lever, et quelquefois dans le jour. Assez souvent aussi, il survient une sensation pénible de dyspnée, de gêne présternale semblable à celle que produirait un poids comprimant le thorax, ou même une sorte de constriction laryngée qui s’oppose à l’entrée de l’air dans les voies respiratoires.
La sensibilité morale , comme la sensibilité physique, est fréquemment exagérée ou pervertie. Le malheureux buveur, d’abord plus impressionnable, parfois même plus affectueux, devient impatient, emporté, querelleur, inquiet, triste, et tombe souvent dans le désespoir. Il est excité, au reste, non pas seulement par l’action de l’alcool, mais encore par l’insomnie qui est un symptôme des plus constant de l’alcoolisme.
y Le sommeil est difficile, peu prolongé, souvent pénible et presque toujours troublé par des rêvasseries et des songes effrayants. Le rêve a, dans l’espèce, un cachet assez parliculier qui ne se rencontre que dans quelques intoxications, telle l’intoxication chronique par l’opium; il n’est pas seulement triste, mais étrange et surtout terrifiant. Interrogé sur le caractère de ses rêves, le buveur hésite en général à répondre; puis il finit par avouer qu’il a des rêves professionnels, des cauchemars, qu’il tombe dans des précipices, qu’il voit des choses bizarres, des morts, des fantômes, des monstres plus ou moins effrayants ; ou bien, ce qui n’est pas moins commun, son rêve porte sur des êtres vivants, le plus souvent sur des animaux et presque toujours sur des animaux dangereux, ceuxlà même qui, antérieurement, ont laissé la plus vive impression dans son esprit. Ce sont, par exemple, des chiens, des chats, des serpents, des lions, etc., suivant les conditions spéciales dans lesquelles le pauvre buveur s’est trouvé par rapport à ces êtres; ou bien encore c’est l’homme qui est mis en jeu, sans que pour cela le caractère du
rêve vienne à changer; le plus souvent, en effet, c’est un homme qui effraie, un gendarme, un sergent de ville, ou qui terrifie parce qu’il est armé de fusils, de sabres ou de poignards.
Les désordres des facultés mentales diversement troublées présentent une marche assez semblable à celle des désordres sensoriels, car, simplement perverties dans le principe, ces facultés peuvent être dans la suite plus ou moins abolies.
Inutile de dire que, en pareil cas, les nuances sont indéfinies et qu’il existe de nombreuses variétés de forme entre l’altération du caractère à peine remarquée par l’entourage du malade et les états pathologiques désignés sous les noms de manie , lypémanie et démence.
Ces désordres se révèlent tout d’abord par de la lenteur dans les conceptions et dans l’expression des idées ; l’attention ne peut se soutenir pendant un long temps, pas plus que la conversation : c’est pourquoi le buveur se contente le plus souvent de répondre par monosyllables et se plaint de manquer de verve et d’entrain.
Puis surviennent des illusions, des hallucinations, qui éveillent presque toujours des craintes de toute espèce, et déterminent des impressions morales dont la plus légère serait l’étonnement, la plus forte une terreur profonde (Marcel).
Un autre caractère de ces désordres, sur lequel Lasègue insistait avec raison, c’est leur mobilité. Hommes, choses, animaux, tout ce qui en fait l’objet se meut et se déplace, d’où la rapidité des idées et des actes de l'alcoolique qui, d’ailleurs, effrayé, anxieux, inquiet, suppliant ou agressif, intervient toujours de la manière la plus active.
Les hallucinations, variables à l’infini, reflètent ordinairement l’objet, soit des occupations journalières, soit des préoccupations dominantes anciennes ou récentes, avec une préférence toute particulière pour ce qui est désagréable, pénible et terrifiant. Ainsi une laveuse, observée par nous à l’Hôtel-Dieu, quitta précipitamment la salle pour échapper au torrent qui menaçait de l’inonder. Une autre femme, qui avait habité l’Algérie, était tourmentée par la vue des grands animaux de cette contrée. Un forgeron signalait l’existence du feu à l’angle de son lit. — Le malheureux alcoolique se croit fréquemment poursuivi : tantôt il voit des hommes armés de couteaux, tantôt il entend des cris de mort qu’on profère contre lui, ou bien une foule de gens l’insultent, tiennent des propos injurieux sur son honneur et sa moralité. Dans ces conditions, il lui arrive de se sauver par la fenêtre pour échapper aux poursuites exercées contre lui, ou bien, comme je l’ai vu, il s’empresse de monter dans un wagon de chemin de fer et arrive à Paris afin d’éyiter des gendarmes qui venaient pour l'arrêter. Tout, pour ce pauvre malade,
ÉTHYLISME CHRONIQUE.
est un motif de crainte, et constamment il est sous le coup de la fatale idée que ses jours sont en danger.
Les sens de la vue et de l’ouïe sont le point de départ habituel de ces aberrations; les autres appareils sensoriaux n’en sont pas absolument exempts, car on a vu des malades boire de l’eau pour du trois-six, accuser des odeurs qui n’existaient pas ou qui étaient tout autres que celles qui frappaient leur odorat.
Tout d’abord, la nuit est le moment où se produisent ces phénomènes; plus tard, ils surviennent lorsque la veille va succéder au sommeil ou inversement, et enfin, dans le jour, à l’état de veille. Leur effet est de jeter l’esprit dans uneanxiété profonde, d’exercer uneaction dépressive ; aussi, les idées qu’ils engendrent revêtent-elles les mêmes caractères de tristesse et de fatalité. Ces caractères étant encore ceux des conceptions délirantes, indépendantes des hallucinations, on conçoit qu’il en résulte des conséquences funestes, dont une des plus fâcheuses est celle qui porté le malheureux ivrogne au suicide.
Inutile de chercher à démontrer que l’abus des liqueurs alcooliques apporte un lourd contingent à la statistique du suicide; c’est un fait avéré aujourd’hui, tant en Angleterre qu’en Allemagne et en France; pour s’en convaincre, il suffît de consulter les auteurs qui se sont occupés de ce genre de mort. Deux modes de suicide sont alors plus spécialement suivis : la pendaison pour l’homme, la submersion pour la femme.
La plus ou moins grande intensité des hallucinations, la disposition du sujet, et sans doute aussi la nature de la boisson ingérée, font naître des réactions différentes, qui peuvent changer la physionomie de l’individu et engendrer des formes de folie diverses : maniaque, lypémaniaque ou stupide.
La forme maniaque, sur laquelle Sutton attira l’attention des observateurs dès l’année 1813, et qu’il désigna sous le nom de delirium tremens , a été étudiée depuis lors, sous des noms divers, par différents auteurs. Ce délire, qu’on a cherché à limiter aux seuls cas qui surviennent dans le cours des affections pyrétiques, doit comprendre, selon nous, tous les accès de délire aigu se rattachant à l’alcoolisme ou à l’œnolisme, car il se manifeste également à la suite d’excès prolongés de vin.
L’accès du délire tremblant se manifeste, en général, dans les grandes chaleurs de l’été à l’occasion d’excès de boissons spiritueuses ou de leur suppression, d’un refroidissement, de vives émotions, d’un traumatisme accidentel ou chirurgical, de maladies infectieuses : pneumonie, érysipèle, fièvre typhoïde, etc., et de préférence au moment de la convalescence de ces maladies, enfin à la suite d'un dérangement quelconque dans la santé.
Survenant dans l’état de santé, ce délire est précédé de malaise, de céphalée, d’inquiétudes vagues, d’agitation, de troubles des
Traité de médecine. XI. — 18
27 t E. LANCEREAUX. — INTOXICATIONS PAR LES BOISSONS.
voies digestives, de dégoût des aliments et de fièvre. Au cours des maladies infectieuses, il succède à de rabattement ou à de l’excitation cérébrale avec bavardage, à de l’insomnie, à des cauchemars, enfin, dont un seul, comme l’a dit Lasègue, peut servir de point de départ au délire et lui fournir son thème principal. Cet accident éclate vers le soir ou dans la nuit, et se manifeste sous des formes multiples variant en intensité, depuis le délire presque calme jusqu'au délire le plus furieux.
Tremblement des lèvres et des membres, agitation loquace, sourire grimaçant du visage, égarement des traits, telle est tout d'abord la physionomie habituelle du malade qui, plus tard, change avec la nature du délire. Celui-ci se traduit rarement par de la gaieté et de l’expansion, car si l’on rencontre, parfois, des malades qui ont de l’à-propos et des réparties heureuses, c’est l'exception; le plus souvent, les sentiments de crainte, de frayeur, et surtout la confusion mentale, prédominent.
La conscience de la personnalité existe, mais la date du jour, la connaissance du milieu font défaut. L’attention est éveillée par des excitations extérieures énergiques, mais elle n’arrive à se fixer que momentanément, distraite qu’elle est par les hallucinations ; aussi l’exercice de la mémoire ne peut-il s'accomplir normalement. Les idées ne s’associent plus, mais se succèdent au hasard, à la façon des numéros d’une loterie. Les conceptions délirantes ne sont pa& systématisées et le délire se trouve formé d’une série de tableaux sans lien entre eux comme les images d’un rêve.
La parole, dans les états très aigus, est embarrassée, brève,, saccadée, le sommeil est nul et la peau couverte de sueurs. Agité par des hallucinations diverses, presque toujours terrifiantes, le malheureux buveur cherche à se lever de son lit, à se jeter par les fenêtres pour éviter le feu qui le menace, l’eau qui va l’engloutir, les animaux qui s’apprêtent à le dévorer, les fantômes qu’il aperçoit; ou bien, il injurie, il cherche à briser ce qui lui tombe sous la main, appelle au secours, saisit une arme pour frapper ceux qui l’entourent, se blesse ou se tue. D’autres fois, il vocifère, crache, devient furieux au point de ressembler à un hydrophobe.
Dans ces conditions, il n’y a plus ni paix ni trêve, aucune partie du corps n’est exempte d’agitation, le système nerveux ne tarde pas à s’épuiser, et la mort devient la conséquence forcée de cet épuisement. Aussi, convient-il de calmer ces malades le plus rapidement possible, si on veut leur conserver la vie.
A côté de cette forme intensive, se voit une forme délirante plus calme, ou forme mélancolique, délire subaigu de Lasègue. Cette seconde forme se manifeste par le sentiment de la crainte et de la frayeur: c’est tantôt un malade qui, croyant avoir commis un crime, se considère comme un misérable, est pris de remords, et va,
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parfois, jusqu’à se livrer à la justice ; tantôt un malheureux qui se croit trompé par sa femme, tombé dans la misère et abandonné de tous; tantôt, enfin, un pauvre homme qui voit les choses les plus lugubres, assiste aux enterrements de sa famille et même au sien propre. Les hallucinations de nature triste prédominant, des plaintes et des gémissements se font entendre; l’attitude dans la flexion devient commune, et, en raison du caractère effrayant de son délire, de l’anxiété qu’il éprouve, le malade cherche souvent à se détruire, comme il est possible d’en juger par les statistiques nombreuses qui montrent la progression parallèle des suicides et de l’alcoolisme (Garnier).
Une troisième forme ou forme stupide , parfois primitive, succède le plus souvent aux deux précédentes. Elle consiste dans une dégradation progressive et continue des facultés mentales, telle qu’une réponse précise devient impossible, et que le malade tombe peu à peu dans un état particulier auquel l’expression populaire A' abrutissement convient mieux que toutes les dénominations scientifiques.
Les idées sont difficiles, les conceptions lentes ; la conversation est incertaine et souvent monosyllabique; puis l’énergie disparaît, les idées manquent de sens et de précision, la connaissance se perd, des pleurs et des rires ont lieu sans motif, les matières ne sont plus retenues; c’est une véritable torpeur intellectuelle, un état en tout semblable à la démence sénile et qui finit par le gâtisme et la mort.
C’est dans ces conditions que les manifestations mentales de l’alcoolisme peuvent revêtir des caractères cliniques se rapprochant de ceux de la maladie désignée sous le nom de paralysie générale , sans en présenter toutefois les caractères anatomiques, ainsi qu’il m’a été possible de le constater à plusieurs reprises. — Une femme de quarante-huit ans, très nettement alcoolique, en raison du caractère de ses rêves, de l’insomnie, des troubles de la sensibilité, et même de ses aveux, présentait, en outre, de l’embarras de la parole, de l'inégalité pupillaire, de la difficulté dans la marche, la plupart des signes, en un mot, d’une paralysie générale, à tel point que j’en étais arrivé à me demander si, en réalité, les excès de boissons spiritueuses ne pouvaient produire cette maladie. Mais la mort de ma malade ne me permit de constater aucune des lésions si nettes de la périencéphalite diffuse; je trouvai seulement celles qui se rencontrent dans l’éthylisme chronique et qui sont : le décollement facile des méninges, l’induration, la décoloration et un léger retrait des circonvolutions cérébrales avec abondance de liquide céphalo-rachidien. Ce fait et plusieurs autres en tout semblables m’ont amené, en dépit de toutes les statistiques, à conclure que la paralysie générale (périencéphalite diffuse) ne pouvait être une manifestation de
l’alcoolisme, à moins de nier le principe de toute science, à savoir que les mômes causes engendrent toujours les mômes elîets.
Oue les excès de boissons, venant s'ajouter à beaucoup d'autres causes, viennent aider au développement de la paralysie générale, la chose est possible; mais il ne résulte pas de là que la paralysie générale doive rentrer dans le cadre de l'éthylisme. Cette opinion est, d'ailleurs, celle d’un grand nombre d'aliénistes (Bail, Régis, Marandon, Arnaud) qui admettent la non-identité de la périencépha-
I i te di U'use et des désordres cérébraux de l’éthylisme chronique; aussi, bien convaincu que les statistiques, en pareil cas, ne sont pas des preuves, nous nous dispenserons de rapporter celles qui ont été produites à cet égard.
Les désordres de la motilité ne sont pas moins fréquents que ceux de la mentalité, qu'ils accompagnent le plus souvent, s'ils ne les précèdent. Le tremblement du buveur se manifeste tout d’abord le matin, au moment du lever, puis dans le cours de la journée à la suite d'un excès, plus rarement d’une façon continue.
Des lèvres et des mains, où il se limite dans le principe, ce phénomène gagne peu à peu les bras, puis les avant-bras et se montre enfin aux pieds et aux jambes, plus rarement aux muscles de la tête et de la langue. 11 consiste en de petites secousses convulsives, saccadées et symétriques, d’autant plus marquées que le malade fait plus d’efforts pour donner de la précision à ses mouvements.
II a pour effets la perle de la régularité et de la sûreté des mouvements des membres supérieurs, la titubation, l’oscillation pendant la station, la difficulté de la marche, si les membres inférieurs sont atteints, l’embarras, l’hésitation de la parole, une sorte de bégaiement intermittent, enfin une diminution des forces et de la contraction musculaire.
Notons, en outre, des soubresauts de tendons, des tiraillements spasmodiques, des raideurs et surtout des crampes plus ou moins douloureuses, autant de phénomènes presque toujours concomitants des troubles de la sensibilité générale. La nuit est le moment le plus favorable à la manifestation de ces désordres ; les muscles des mollets et les fléchisseurs des pieds sont leur siège de prédilection, et leur intensité est telle, dans certains cas, qu'ils forcent les malades à se découvrir et à descendre de leur lit.
Il n’est pas rare, d’ailleurs, de voir succéder à cette perversion une abolition plus ou moins complète du mouvement. Celle-ci débute par la faiblesse contractile des muscles des extrémités des membres et en particulier par celle des extenseurs; puis elle gagne les muscles qui se rapprochent du tronc et s’étend à ceux des membres supérieurs, en sorte qu'elle a la même marche que l’analgésie et se fait remarquer du reste par la môme symétrie; mais, comme cette paralysie est surtout spéciale auxpersonncs qui font abus de boissons avec essences,
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il nous paraît logique d’en faire l’étude lorsque nous nous occuperons des effets de ces boissons.
Les désordres vaso-moteurs ou trophiques engendrés par l’alcoolisme ont peu attiré l'attention jusqu’ici, et cependant ils ne sont pas rares, mais très variables dans leurs manifestations (1). Sans vouloir parler des sueurs, qui constituent un symptôme commun chez l’alcoolique et qui sont un effet habituel de l’excitation du système nerveux et de l’insomnie, je signalerai l’existence d’un œdème nerveux commun aux extrémités des membres, surtout à la face dorsale des pieds, chez les malheureux que tourmentent les sensations de fourmillement et de picotement des extrémités. A côté de cet œdème, qui est d’ordinaire assez ferme et peu coloré, se voient des éruptions diverses, comme le purpura, l’urticaire, un érythème semblable à celui de la pellagre et dont le siège est la face dorsale des mains.
Il arrive en outre, dans certains cas, de constater le fendillement et l’émiettement des ongles avec ou sans sclérodermie, des ulcères perforants , et jusqu’à la gangrène des extrémités. Chez une femme atteinte de paralysie périphérique, cette gangrène avait les caractères généraux de toutes les manifestations de même espèce, car elle occupait les extrémités en même temps qu’elle se faisait remarquer par une symétrie parfaite ; mais, à la vérité, il s’agissait d’une femme qui avait usé des boissons avec essences.
Tels sont les divers accidents produits par l’abus des liqueurs spiritueuses sur le système nerveux. Rarement isolés et indépendants les uns des autres, ils se succèdent, le plus souvent, se combinent ou s’associent ; mais, en outre, ils s’accompagnent toujours de troubles viscéraux et font ainsi de l’alcoolisme une maladie générale et même constitutionnelle, puisqu’elle peut se transmettre par hérédité.
Les viscères plus spécialement affectés sont bien ceux qui président à l’absorption et à l’élimination des liquides alcooliques; mais aucun d’eux n’échappe à leur influence.
L’estomac subit les premières atteintes du mal que caractérisent la diminution et l’irrégularité de l’appétit, des sensations douloureuses diverses, des aigreurs, des éructations et surtout une pituite particulière ( vomitus matutinas).
Une sensation pénible de nausée est le phénomène précurseur de ce vomissement qui s’effectue tantôt sans effort et en quelque sorte par régurgitation, tantôt à la suite d’une toux fatigante et de violents serrements de gorge. La matière vomie ne dépasse pas un ou deux verres ; c’est tantôt un liquide blanc filant, visqueux, presque transparent, sous la dépendance de l'irritation de la membrane muqueuse de l’estomac ; tantôt un liquide jaunâtre ou verdâtre, coloré par une
(1) Voy. E. Laivcereaux, Leçons de clinique médicale de la Pitié et de l’Hôtel Dieu, Paris, 1 879-1 89 1 , p. 14 ô.
plus ou moins grande quantité de bile, et plus spécialement lié à de l'anémie bulbaire. Effet de l’augménlalion de la sécrétion du mucus au délriment du suc gastrique, ce phénomène s'accompagne de la diminution progressive de l’appétit et d’une dénutrition générale, à tel point que, joint au ralentissement nutritif provenant de l'action de l'alcool sur le système nerveux, il prépare le terrain favorable au développement des bacilles, et à celui de la tuberculose en particulier; ainsi s'explique la fréquence de la tuberculose chez le malheureux alcoolique.
Destiné à recevoir le sang qui vient de l'estomac et des intestins, le foie a ses fonctions fréquemment troublées chez les éthyliques; mais il est, avant tout, le siège d’une infiltration graisseuse de ses éléments glandulaires, d’où, à la palpation, l’augmentation de son volume avec épaississement de son bord libre (1). A un degré avancé, cette altération peut aller jusqu’à produire de l’ictère, un léger œdème, et même l'insuffisance de la fonction hépatique, des hémorragies et la mort.
Organes d’élimination pour les substances volatiles, les poumons ont aussi leurs fonctions plus ou moins modifiées chez les personnes qui font des excès de liqueurs spiritueuses ; leurs vaisseaux sont toujours plus ou moins congestionnés, et, si l’échange des gaz n'est pas gêné, il faut au moins reconnaître que l'hématose est modifiée en ce sens qu’il existe une diminution notable dans la quantité d’acide carbonique exhalé. L’irritation incessante du parenchyme du poumon est, d’ailleurs, l’occasion fréquente de lésions matérielles de cet organe, et en particulier de la tuberculose ; la preuve en est dans la localisation plus spéciale de ces lésions au sommet du poumon droit.
Le cœur, ce viscère si profondément subordonné à faction du système nerveux, est également lésé. Ses battements sont modifiés dans leur fréquence et parfois aussi dans leur rythme, du moins dans les premiers temps de la maladie. Plus tard, à la suite de la surcharge adipeuse etdes lésions matérielles que subit la fibre musculaire, il se dilate, et la circulation est troublée d’une façon permanente. La fonction urinaire est modifiée en ce sens que la quantité d’urée excrétée dans les vingt-quatre heures est moindre chez le buveur que dans les conditions normales. Rapproché de la diminution de l’exhalation de l’acide carbonique, ce fait traduit un ralentissement dans l’oxydation des tissus, et permet de comprendre le mode de formation de l’une des lésions les plus communes de l’alcoolisme, la stéatose des éléments anatomiques.
Un grand nombre d’auteurs classiques rattachent la néphrite interstitielle et l’albuminurie à l’alcoolisme, mais c’est là une erreur contre laquelle nous continuons à nous opposer, attendu que si
(1) Voy. E. Lancereaux, Atlas d'anatomie pathologique, Paris, 1871, pl. XII, fig. 4.
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nous avons observé parfois le rein atrophique chez des alcooliques, ceux-ci étaient en même temps des goutteux, et cette lésion était le fait non pas de l’alcool, mais bien de la goutte. Les quelques cas où il nous a été donné de penser que l’alcool avait pu jouer un rôle dans le développement de l’albuminurie concernaient des ivrognes qui s’étaient refroidis; mais, là encore, le refroidissement était en cause, au moins autant que l’alcool.
D’ailleurs, la stéatose rénale rencontrée chez le buveur est une affection des plus rare qui n’arrive pour ainsi dire jamais à un degré assez avancé pour produire de l’albuminurie. Par contre, la froideur ou l’impuissance génitale est la règle chez l’homme, du moins à une période avancée de l’éthylisme chronique ; il en est de même chez la femme, et cette circonstance, jointe à la fréquence des avortements dans le cours de cette intoxication, est une cause de dépopulation qui, dans notre pays, vient s’ajouter à plusieurs autres.
Sous l’influence de ces différents désordres, la physionomie de l’éthylique, comme il est facile de le concevoir, revêt un cachet tout à fait spécial et tellement caractéristique, dans la plupart des cas, qu’elle suffit à un œil exercé pour reconnaître les habitudes les plus secrètes. L’expression du visage est toujours plus ou moins profondément modifiée, et, si elle peut paraître animée dans les premiers temps, plus tard elle est triste, sans vie ; et il semble qu’un voile sombre recouvre la figure. Le regard est étrange, hébété, rarement vif, presque toujours inquiet, d’abord assez mobile, ensuite fixe et sombre. Mais c’est surtout lorsqu’il parle que le buveur se trahit; à ce moment, en effet, l’élévateur commun de l’aile du nez et de la lèvre supérieure, les zygomatiques et même l’orbiculaire des lèvres sont agités d’un tremblement total ou simplement fibrillaire qui gagne rarement les autres muscles de la face.
Celle-ci, d’ailleurs, se congestionne sous l’influence de la moindre émotion et du plus petit effort de la pensée, et la répétition de ces fluxions, chez l’éthylique endurci, détermine une dilatation de la partie antéro-inférieure du nez et des pommettes, qui donne à la physionomie du buveur de vin surtout un aspect coloré et animé, contrairement au buveur d’alcool, dont le tégument externe, à une période avancée du moins, se décolore, devient sec, écailleux et parfois satiné, ou bien prend une teinte terreuse, jaune, indice de la souffrance des organes splanchniques.
L’embonpoint est très variable ; si, le plus ordinairement, l’alcoolique engraisse d’abord et maigrit ensuite, il n’est pas moins vrai que, souvent, il y a lieu de distinguer des alcooliques maigres et des alcooliques gras, comme il y a des vieillards maigres et des vieillards gras.
Ces deux formes de l’alcoolisme, l’une floride, chantée par les poètes, caractérisée par la rougeur de la face et l’embonpoint, ”autre
lorpide, qui a pour principaux symptômes la pâleur des téguments, la maigreur, la tristesse et la mélancolie, sont depuis longtemps connues.
La première s’observe, en général, chez les personnes aisées, dont la fonction respiratoire n’est pas très active, soit à cause d’un état anatomique des poumons, comme l’emphysème, soit par le fait d’une profession sédentaire.
L'embonpoint qui survient dans ces conditions se distingue par une inégale répartition de la graisse ; celle-ci se manifeste plus particulièrement au niveau de la paroi abdominale antérieure où elle forme une couche qui atteintune épaisseur de 10 centimètres et plus, tandis que, partout ailleurs, la couche cellulo-adipeuse ne dépasse guère 2 ou 3 centimètres.
Après le tissu sous-cutané, les épiploons et le mésentère sont les parties où se dépose le plus de graisse ; ils forment dans le ventre des masses qui voilent et étouffent en partie les intestins.
La seconde de ces formes, de beaucoup la plus commune, appartient de préférence aux individus qui se livrent à des exercices musculaires et respirent largement.
Jointe à l’altéralion des traits du visage et à la teinte pâle grisâtre des téguments, elle peut faire songer à une maladie organique sérieuse ; mais les différents désordres qui lui font cortège et l'absence au palper de toute tumeur de mauvaise nature suffisent, en général, à lever les doutes. Au reste, la maigreur est la règle, à une période avancée de l'éthylisme chronique; quelquefois même, elle se produit très rapidement et constitue un signe pronostique sérieux.
ÉVOLUTION ET MODE DE TERMINAISON. — L’éthylisme est un mode d’intoxication lente et essentiellement progressive, car le proverbe qui a bu boira n’est que trop vrai ; en effet, le malheureux alcoolique ne parvient que rarement à suspendre ses fâcheuses habitudes, de telle sorte que l’observateur a toute facilité pour assister à chacun des stades morbides qu’il parcourt successivement.
Mais il nous suffira d’en rappeler ici les deux principales phases, à savoir l’excitation du système nerveux, qui a pour effet l’agitation, l’emportement, la colère, les hallucinations terrifiantes, et en dernier lieu la dépression de ce même système, que caractérisent la tristesse, l’hébétude, la faiblesse générale de toutes les facultés, tous symptômes qui vont en s’accentuant peu à peu, pour finir assez habituellement par la démence avec toutes ses conséquences.
La durée de chacune de ces phases est longue; car, à moins d’être excessifs, les excès alcooliques mettent plusieurs années à modifier leur organisme au point d’en compromettre l’existence.
La cessation des accidents peut avoir lieu tant que les désordres anatomiques sont réparables et compatibles avec la vie, à la condition que le malade vienne à abandonner ses funestes habitudes ; c’est ce
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qui arrive assez habituellement dans le cours de la période d’excitation, beaucoup plus rarement dans la phase de dépression.
La terminaison par la mort est commune, rapide ou lente selon les circonstances. La mort rapide survient au cours d’un délire aigu [delirium tremens) qui emporte le malade dans l’espace de douze, vingt-quatre, ou quarante-huit heures, si on ne parvient à le calmer très tôt. Cet accident redoutable, effet de causes occasionnelles multiples, tue par fatigue et épuisement du système nerveux. La folie et le suicide sont d’autres modes de terminaison qui se rapprochent de ce dernier et sur lesquels il ne nous paraît pas nécessaire d’insister.
La mort lente est causée par un état de marasme avec abrutissement, démence et vieillesse anticipée, état auquel s’ajoutent fréquemment des escarres et une fièvre de résorption.
De nombreuses complications viennent enfin terminer l’existence du buveur : ce sont tantôt des maladies aiguës, tantôt des maladies chroniques.
Citons parmi les maladies aiguës : 1° la pneumonie, l’érysipèle, les fièvres typhoïde et éruptives, etc., qui, en raison des modifications subies par les tissus organiques, entraînent l’ataxie ou l’adynamie du système nerveux et la mort ; 2° certaines maladies chroniques et notamment la tuberculose (1), dont l’alcoolisme est pour ainsi dire le pourvoyeur, puisque, sur 2 192 cas de tuberculose observés par nous, il s’est rencontré 1 229 fois, c’est-à-dire dans plus de la moitié des cas. Aujourd’hui, malgré les conditions meilleures d’hygiène, d’aération et de bien-être, la fréquence relative de la tuberculose chez le buveur est toujours considérable, à tel point qu’il est possible de dire que les excès de boisson conduisent presque fatalement à la tuberculose et que cette maladie est la terminaison la plus habituelle de l'alcoolisme.
Cette fréquence, au reste, n’est pas une simple coïncidence, car, autrefois, la tuberculose, développée principalement sous l’influence de la misère et d’une aération insuffisante, avait sa localisation habituelle à gauche et en avant, tandis que depuis une cinquantaine d’années, c’est-à-dire depuis l'usage abusif des spiritueux, elle a changé de côté et débute le plus ordinairement à droite et en arrière.
SÉMIOLOGIE. — Le diagnostic de l’alcoolisme ne peut reposer, comme on le croit trop généralement, sur les renseignements que
(1) E. Lakcereaux, Sur la prophylaxie de la tuberculose {Bull, de l’Acad. de méd ., Paris, 1901). — Art. Alcoolisme du Dictionnaire des sciences médicales «t Atlas d’Anat. palh., pl. III, fig. 3 et 4. — Plusieurs de mes élèves se sont appliqués également à mettre en évidence l’influence de l’alcoolisme sur la tuberculose. Ce sont : MM. E. Garaudeaux. De la tuberculose chez les buveurs et de ses rapports avec la cirrhose. Thèse de Paris, 1878. — Th. Dejean de la Bâtie, La phtisie des alcooliques. Thèse de Paris, 1890. — L. Amat, De l’influence des boissons alcooliques sur la genèse, la forme et l’évolution de la tuberculose pulmonaire. Thèse de Paris, 1893.
fournissent les malades; il importe de savoir, en effet, que ceux-ci, les femmes surtout, ont soin le plus souvent de cacher leurs funestes habitudes, et môme, dans certains cas, les signes qui les trahissent le mieux. C’est là un fait que j’ai pu constater un grand nombre de fois ; aussi, pour obtenir la vérité, convient-il d'agir avec la plus grande prudence et de savoir tenir compte de tout, même de certaines dénégations des malades, celle, par exemple, de jurer sur les cendres de ses parents, qui est un fait assez commun, du moins chez la femme. pour qu’il puisse entreren lignede compte parmiles éléments du diagnostic.
Les signes qui permettent de reconnaître l’alcoolisme reposent, à la fois, sur les désordres des fonctions nerveuses et digestives. L’analgésie symétrique des extrémités inférieures se terminant par une zone d’hyperalgésie offre à cet égard une grande valeur, comme aussi la diminution ou l’abolition du réflexe plantaire ; il en est de même des crampes dans les mollets, des fourmillements, des picotements des extrémités, quoique moins accentués dans l’éthylisme que dans l’absinthisme, comme aussi des cauchemars terrifiants avec réveil en sursaut et en sueur. La pituite qui survient avec ou sans efforts, au moment du lever et dès que le malade met le pied à terre, est un signe presque pathognomonique, car il ne se rencontre, avec les mêmes caractères, dans aucune autre circonstance. Aussi a-t-il une grande importance lorsqu’il s’agit de distinguer l’éthylisme des intoxications que produisent le sulfure de carbone, l’arsenic, l’essence de térébenthine, de toutes celles, en un mot, dans lesquelles la sensibilité à la douleur se trouve diminuée ou abolie aux extrémités des membres.
La réunion de ces symptômes évitera de confondre les désordres éthyliques avec ceux qui proviennent d’une lésion matérielle des cordons ou des centres nerveux; mais, en outre, considérés isolément, ils présentent des différences notables. Les troubles de la sensibilité, par exemple, à la suite d’une lésion de ce genre, ne se limitent pas aux extrémités et n’ont jamais la symétrie parfaite de ceux de l’intoxication par l’alcool.
Le délire alcoolique, maniaque ou mélancolique, tant par la nature <le l’agitation que par les rêves terrifiants et les hallucinations qui lui font cortège, est également facile à différencier du délire qui résulte d’un désordre matériel de l’encéphale et de celui qui survient dans le cours des maladies aiguës.
L’état de stupidité et d’abrutissement qui forme la dernière phase morbide de l’alcoolisme n’est pas moins facile à reconnaître, si on sait explorer sérieusement les troubles de la sensibilité, ceux des autres grandes fonctions cérébrales et les désordres que peut présenter le tube digestif et ses annexes. Les caractères symptomatiques de ces désordres et leur évolution permettront, en effet, de différencier la démence alcoolique de la démence de l’artériosclérose
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cérébrale, de celle de la paralysie générale et de toute autre maladie.
Le pronostic de l’éthylisme chronique varie avec ses diverses phases. Facilement curable dans sa première période, cette intoxication devient difficile à guérir dans la seconde et surtout dans sa phase avancée où la terminaison, en raison des modifications subies par les éléments histologiques, est pour ainsi dire fatale; d’ailleurs, on conçoit sans peine que ces modifications, qui se rapprochent de celles de la vieillesse, puissent difficilement revenir à l’état normal.
En dehors du délire tremblant, toujours redoutable, le danger de l’intoxication par les spiritueux, du moins à son début, consiste dans l’habitude acquise, le besoin contracté et la transmission héréditaire ; plus tard, la dénutrition générale de l’organisme, qui conduit presque fatalement à la tuberculose, en constitue la réelle gravité. Aidé de cette maladie, l’alcoolisme est en effet le grand facteur de la dépopulation dans un certain nombre de contrées. Plus que le fer et le feu, il a contribué à réduire de plus en plus les populations indigènes des Amériques et celles d’un grand nombre des îles de l’Océanie, notamment celles des îles Marquises, Sandwich, Taïti, etc.
Il nous suffit, du reste, d’examiner ce qui se passe chez nous pour arriver à nous rendre compte des effets fâcheux de l’alcoolisme à ce point de vue. Economistes, moralistes et médecins s’alarment ajuste titre delà décroissance delà population dans l’une des provinces les plus favorisées delà France, et chacun donne à sa façon l’explication de ce fait. Tel y voit le résultat d’un calcul, tel autre un effet de l’excessive mortalité des enfants auxquels on fait prendre, en vertu d’un préjugé funeste, des boissons spiritueuses dans le but de les fortifier. Mais, si on analyse sérieusement les conditions d’existence des habitants de cette belle province, on en arrive à constater que la Normandie, contrée riche par ses pâturages et aussi par ses fruits qui permettent de distiller une grande quantité d’eau-de-vie, est, en raison du privilège accordé aux bouilleurs de cru et du préjugé des bienfaits de l’eau-de-vie aux enfants, l’une de celles où la consommation de cette boisson est le plus répandue, et, partant, il ne peut y avoir de doute sur son influence néfaste.
PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT. — Les mesures prophylactiques qu’il convient d’opposer à l’alcoolisme en général devant trouver plus loin leur place, nous nous contenterons, pour l’instant, d’indiquer celles qui se rapportent d’une façon plus spéciale à l’éthylisme.
Supprimer l’alcool serait le moyen radical pour éviter l’éthylisme ; mais ce moyen excessif n’est pas applicable. D’autre part, réclamer l’abstinence absolue, comme le demandent certaines sociétés de tempérance, est un procédé aussi peu pratique que le précédent. Mais, ce qui importe, c’est de s’appliquer à faire comprendre au public le grand ■danger des excès de boissons spiritueuses et de diminuer par des lois restrictives les trop nombreuses occasions qu’il a de s’intoxiquer.
Il faut, en outre, ne faire usage que de boissons de bonne qualité: les mesures propres à obtenir ces derniers effets dépendent absolument des pouvoirs publics ; c’est à eux seuls qu’il appartient de surveiller la qualité des eaux-de-vie livrées à la consommation, leur degré de rectification et leur vente.
La diminution du nombre des cabarets, mesure de toute nécessité suivant nous, n est pas admise sans contestation par un certain nombre de médecins ou d’hygiénistes. Cependant, le tableau qui suit est une démonstration manifeste de ses bons etlets en Russie :