I. - ABSINTHISME AIGU
Effet d’un abus momentané et excessif de boissons avec essences, cette intoxication se traduit par de l'ivresse et des phénomènes convulsifs assez semblables à ceux de l’hystéro-épilepsie.
Quoique rare, cette intoxication est cependant plus fréquente qu’on ne le suppose, pour ce fait que ses phénomènes sont généralement méconnus. Me trouvant un jour à l’Hôtel-Dieu comme juge d’un concours du Bureau central des hôpitaux, un jeune homme de vingttrois ans fut pris, à son arrivée dans la salle, d’une crise convulsive qui frappa mes collègues, et les amena à se demander s’il s’agissait d’une crise d’hystérie, d’épilepsie ou d’hystéro-épilepsie. C’était en somme un garçon bien portant, et qui, un jour de grande chaleur, s’était laissé allé à boire aux Halles successivement plusieurs verres d’absinthe.
Les essences absorbées dans de l’eau engendrent les memes effets, ainsi qu’il m’a été donné de l’observer chez deux garçons de pharmacie en état d’ivresse convulsive pour avoir bu de l’essence d’absinthe puisée dans les flacons de la pharmacie.
Assez souvent, d’ailleurs, cette forme toxique est observée chez des individus dans un but de suicide, ou bien encore à la suite de paris. On a vu des insensés boire, dans uees conditions, jusqu’à 1 litre d’absinthe et mourir peu de temps après.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Peu de faits nous permettent de donner une description précise des lésions provenant de l’absinthisme aigu. Nous savons, toutefois, que cette intoxication, comme l’ivresse alcoolique, se traduit par la dilatation avec injection de la plupart
(1) T. Chai.land, Elude expérimentale et clinique sur l'absinthisme et l’alcoolisme. Paris, 1871. — E. Lancereaux, Absinthisme aigu {Bull. Acad, de méd., Paris, 2 déc. 1880, t. IX, p. 893, 901. — Id., Absinlhisme chronique et absinthisme héréditaire (Ibid., p. 1071,108')}. — In., Gaz. mèd. de Paris , 1881, p. 191, 202, 204, 326, 342. — Id., ElTcts comparés des boissons alcooliques chez l’homme et leur influence prédisposante sur la tuberculose. Progrès croissants de la consommation des boissons avec essences et nécessité d’en interdire le débit (Bull. Acad, de mèd., séance du 5 mars 1893).
ABSINTHISME AIGU.
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des vaisseaux, de ceux de l’encéphale en particulier, et que cette vive congestion peut dans quelques cas aboutir à des extravasations sanguines, sous forme de taches disséminées dans les organes ou à la surface des membranes séreuses ; mais, indépendamment de ces désordres, il est vraisemblable que les neurones, et de préférence ceux de la couche corticale de l’encéphale, peut-êlre aussi ceux des extrémités des nerfs des membres, subissent des modifications sur les caractères et la nature desquels on n’est pas encore fixé.
La paralysie des vaisseaux sanguins est, selon toute vraisemblance, le fait de l’action de l’alcool, tandis que la modification des neurones peut être attribuée depréférence à l’action des essences. Ces désordres, en tout cas, ne sont que passagers, à part les extravasats sanguins qui d’ailleurs ne tardent pas beaucoup à se résorber.
SYMPTOMATOLOGIE. — L’absinthisme aigu se manifeste par des phénomènes qui pour la plupart intéressent le système nerveux. Tout d’abord peu différents de ceux de l'ivresse alcoolique, ces phénomènes consistent en étourdissements, vertiges, difficulté dans la marche, et légère exubérance de paroles. Ce complexus symptomatique, sans doute lié à l’action de l’alcool, ne tarde pas à être suivi d’autres accidents, effets probables des essences, comme en témoignent les faits suivants :
Deux anciens zouaves, employés de pharmacie, avaient contracté l’habitude de boire de l’absinthe en Afrique; amenés, pour satisfaire leur passion, à faire usage de l’essence d’absinthe qu’ils avaient sous la main, ils tombèrent rapidement dans des accès convulsifs, d’abord toniques, etensuite cloniques. Relativement courte, la phase tonique se manifesta par une perte de connaissance avec chute, par la raideur des muscles des régions postérieures du cou et du tronc, donnant lieu à une sorte d’opisthotonos qui rappelait celui du tétanos ou de l’empoisonnement par la strychnine. La deuxième phase se composait de secousses cloniques désordonnées et ordinairement symétriques des membres avec torsion et projection du tronc et du bassin en avant, grincements de dents, et enfin tendance à mordre età se frapper la poitrine, résultant sans doute de la sensation de constriction et de pesanteur sternale éprouvée par ces malades au cours de leurs attaques. Chaque accès était suivi d’une période de calme relatif; après quoi les convulsions reparaissaient, et l’attaque entière durait environ une heure, puis cessait, sans symptômes asphyxiques, ronflement ou coma. Semblables phénomènes ont été observés par nous à plusieurs reprises chez des individus qui entraient à l’hôpital en état d’ivresse et diagnostiqués d’après l’odeur exhalée, les caractères de la crise convulsive et son mode de terminaison.
Après avoir repris connaissance, le malade demeure fatigué pendant un certain temps, présente quelques troubles de la sensibi-
lité générale et rentre ensuite dans les conditions normales fl).
L’ivresse convulsive, attribuée par Percv à l’eau-de-vie additionnée d’aromates piquants, à des vins factices, altérés, etc., se rapproche sensiblement de ces désordres et n’est sans aucun doute que l’effetde l’ingestiond’essencesdiverses. Elledébute, suivant cet auteur, par une violente douleur d'estomac et par une intense céphalée, puis la raison s’égare, les yeux brillants et hagards présagent une frénésie imminente, il survient des soubresauts de tendons, une respiration profonde, stcrtoreuse, des nausées et des convulsions. Celles-ci éclatent parfois tout à coup au milieu de la stupeur ou du sommeil qui suit l’excès de boisson, et le malheureux ivrogne se roule alors sur son lit ou sur le pavé, heurte sa tète contre le mur ou le bois de son lit, et peut même aller jusqu’à se précipiter par la fenêtre ; ses mâchoires sont serrées, il pousse des cris inarticulés ou prononce des paroles incohérentes ; il n’a pas conscience de ce qui se passe autour de lui, est quelquefois violent, injurie ceux qui l’assistent et cherche à les frapper.
A part quelques hallucinations, les facultés mentales reviennent peu à peu à l’état normal; mais la sensibilité reste généralement exaltée, au point que la moindre excitation est douloureuse et donne naissance à des actes réflexes des plus accentués, à des phénomènes convulsifs se rapprochant môme de ceux du strychnisme.
La respiration etla circulation, troublées au moment de la crise, ne tardent pas à revenir à l’état normal; il en est de même de la fonction des reins. Par contre, il persiste pendant plusieurs jours de l’inappétence et de légers troubles digestifs.
Des phénomènes assez semblables, observés sur des animaux auxquels on a injecté dans les veines ou dans le tissu cellulaire souscutané des essences diverses, mettent hors de doute l’origine de ces accidents. Marcéet Magnan (2), Laborde ont vu apparaître chez l'animal, après injection d’essence d'absinthe, des convulsions épileptiformes qui, au fond, différaientassez peu decellesde nos deux malades.
Cadéac et Meunier ont obtenu des résultats analogues, chez le chien, après injection intraveineuse de 15 à 45 centigrammes d’essence d’absinthe. Ces auteurs font observer avec raison que les effets de l’intoxication varient nécessairement avec la qualité et la dose du produit employé et que, dans la liqueur débitée aujourd’hui sous le nom d 'absinthe, il existe, en dehors de l’huile essentielle de celte plante, d’autres substances convulsivantes et particulièrement la sauge ell’hysope. Dans ces conditions, il est facile de comprendre que les phénomènes d’intoxication aiguë parles boissons avec essences n’aient pas toujours des caractères identiques, puisque la qualité, la
(1) E. Lancereaux, Leçons clin, de l’hôpital de la Pitié et de l’Hôtel-Dieu, Paris, 1892, p. 33.
(2) Marcé et Magnan, Comptes rendus de l’Acad. des sciences. Paris, 1864.
ABSINTHISME AIGU.
quantité et la nature même des essences y apportent nécessairement des modifications auxquelles s’ajoutent encore l’état d’excitabilité plus ou moins prononcé du système nerveux. De plus, ces essences étant absorbées simultanément avec l’alcool, on conçoit que l’intoxication aiguë par les boissons avec essences ne présente pas un type unique et constant.
Néanmoins, chez plusieurs malades apportés à l’hôpital à la suite de l’absorption d’une trop forte dose d’absinthe, nous avons le plus souvent observé l’existence de crises convulsives, assez semblables aux crises dites hystéro-épilepti formes, précédées d’une gaieté exubérante ou d’un changement de caractère, et fréquemment accompagnées d’hallucinations.
ÉVOLUTION. — L’absinthisme aigu évolue dans l’espace de quelques heures, mais il laisse à sa suite un trouble des facultés mentales et un sentiment de fatigue qui persistent pendant plusieurs jours. Sa répétition fréquente finit par émousser la sensibilité générale et par déprimer les facultés psychiques. La plupart du temps, les crises convulsives cessent à peu près comme celles d’une attaque d’hystérie, si on a soin de placer les malades dans l’obscurité de façon à éviter toutes les impressions extérieures.
Légère et passagère, l’ivresse absinthique se termine par le retour rapide à l’état normal; intense et profonde, elle peut être une cause de mort, comme je l’ai vu chez une femme qui, au moment de son admission à l’hôpital, succomba au milieu de convulsions rythmées prédominantes dans une moitié du corps.
SEMIOLOGIE. — Le diagnostic de l’absinthisme aigu repose sur les caractères de ses manifestations, leur brusque apparition et l’odeur spéciale de l’haleine. — Ivresse, crises convulsives, hallucinations, exaltation de la sensibilité, tels sont les principaux signes qui permettent de reconnaître l’intoxication aiguë par les boissons avec essences.
L’œnolisme et l’alcoolisme aigus, malgré un certain nombre do symptômes communs, se distinguent de cette intoxication par l’absence de convulsions et d’hyperesthésie. L’alcool, en effet, diminue la sensibilité et l’abolit le plus souvent; il en est de même du vin, qui produit une ivresse généralement gaie, tandis que l’alcool détermine une ivresse plutôt stupide et comateuse.
Un homme de trente ans, ayant l’intention de se suicider, tombe rapidement, comme foudroyé, après avoir absorbé environ trois quarts de litre d’absinthe. Admis à l’hôpital quatre heures plus tard, en état de mort apparente, une grande quantité de cette boisson est retirée de son estomac par le lavage, et il revient à la vie, après avoir été soumis à la respiration artificielle avec tractions rythmées de la langue ; néanmoins il finit par succomber.
Pauly et Bonne, qui rapportent ce fait, se demandent si ces phéno-
mènes sont dus à l’action de substances stupéfiantes contenues dans la liqueur d’absinthe, et, en l’absence de convulsions, ils les attribuent, non à l’absinthe, mais bien à l’alcool, le sujet ayant absorbé 150 grammes de cette substance. S’il est difficile de distinguer dans ce cas ce qui provient de l'alcool de ce qui est le fait des essences, il n’en est pas moins vrai que ce genre de mort ditTère de celui qui est le simple fait de l’alcool (Voy. plus haut).
L’absinthisme aigu ne sera pas confondu avec les crises convulsives de l’hystérie ou de l’épilepsie. Caractérisé par une sensation de constriction sous-sternale, par l’exaltation de la sensibilité, par des convulsions toniques ou cloniques, l’absinthisme aigu a de grandes analogies avec l’hystérie (1); il s’en distingue néanmoins par l'odeur spéciale de l’haleine des malades, par sa fréquence plus grande chez l'homme que chez la femme, par son extrême rareté chez l’enfant, par les hallucinations qui lui font cortège, et enfin par la durée de la crise, ordinairement plus longue que celle d’une crise ordinaire d’hystérie. Ces mêmes caractères permettent de le différencier de l’attaque épileptique, qui d’ailleurs débute par un cri, s’accompagne de morsures de la langue, de phénomènes asphyxiques, et ne présente jamais l’exaltation de la sensibilité propre à l’intoxication par les essences.
L’attaque apoplectique ressemble bien plus à l’alcoolisme qu’à l’absinthisme aigu ; elle produit la diminution plutôt que l’exaltation de la sensibilité et n’offre aucune odeur de l’haleine.
L’empoisonnement par les narcotiques a pour caractère, avec la diminution de la sensibilité, la contraction de la pupille; celui par la belladone, la dilatation de cette même ouverture; en sorte que ni l’un ni l’autre ne sauraient être confondus avec l'ivresse absinthique, pas plus d’ailleurs que le strychnisme, qui se révèle par des secousses convulsives bien différentes de celles de cette dernière.
Le pronostic de l’absinthisme aigu est d’ordinaire sans gravité sérieuse, puisque celte intoxication se termine presque toujours parla guérison, à moins qu’elle ne se renouvelle trop fréquemment. La plupart du temps, en effet, les désordres de l’absinthisme aigu sont sans danger si on<a soin de placer les malades dans un endroit convenable. Dans quelques cas, pourtant, à la suite de l'ingestion d’une forte quantité de boissons aromatiques ou d’un refroidissement en état d’ivresse, l’absinthisme aigu s’est terminé par la mort. Chez une femme qui vint succomber dans notre clinique de l’Iiôtel-Dieu, au milieu de convulsions rythmées, continues, dans une moitié du corps, l’absence de lésions appréciables nous amena à soupçonner l’existence d’un empoisonnement aigu par les boissons avec essences, et l’exactitude de ce soupçon se trouva confirmée par les renseignements obtenus au domicile de cette malade.
PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT.— La prophylaxie de l’absinthisme
(1) E. L.vncerbaux, Bail, de l'Acad. de raid ., Paris, 1883, t. IX, p. 893 et 1074.
ABSINTHISME CHRONIQUE.
ne diffère pas de celle de l’éthylisme aigu. 11 faut savoir éviter l’usage des boissons avec essences et les paris insensés qui ont eu quelquefois la mort pour effet.
L’indication qui se présente tout d’abord dans l’intoxication absinthique aiguë récente est l’évacuation du contenu de l’estomac. Cette évacuation, qui s’accomplissait autrefois par l’administration d’un vomitif, a lieu aujourd’hui à l’aide du lavage de l’estomac, qui est préférable. L’exaltation réflexe de la sensibilité doit être ensuite traitée aussi bien que les convulsions, les hallucinations et le délire.
Le chloral et la morphine combattent parfaitement ces derniers phénomènes, tant que le malade n’est pas prostré. L’injection sous-cutanée de 3 à 5 centigrammes de chlorhydrate de morphine, pratiquée en trois fois, m’a permis d’arrêter à plusieurs reprises des convulsions qui duraient depuis plus de deux heures et menaçaient l’existence du malade. Un lavement avec 3, 4 ou 5 grammes de chloral dans 150 grammes d’eau bouillie et 10 à 20 gouttes de laudanum, en ramenant le calme, permettent encore au malade d’éliminer son excès de boisson.
La respiration artificielle et les tractions rythmées de la langue*ont une utilité incontestable dans les cas de mort apparente, à la condition de les prolonger pendant un espace de temps suffisant.