‹ Nouveau traité de médecine et de thérapeutiqueChapitre 39 sur 52 · MESURES D’ORDRE SOCIAL · texte numérisé non relu

MESURES D’ORDRE SOCIAL

abstinents valent 10 p. 100 de plus que les non-abstinents, spécialement s’ils sont cochers, matelots de yacht, ou ouvriers ayant charge de machines. En fait, je les préfère pour toutes les occupations. » Cette manière de voir, des plus juste, à mon avis, est plutôt en deçà qu’au delà de la réalité.

Le dégrèvement des boissons simplement fermentées, dites encore boissons hygiéniques , réclamé par nous depuis l’année 1885, dans le but de détourner le buveur d’alcool et de lui faire adopter la bière, le cidre ou le vin, n’a pas donné dans Paris ce que l’on était en droit d’en attendre. C’est qu’en effet la consommation des spiritueux et celle des boissons fermentées répondent à des besoins différents, et ne peuvent, dans les conditions ordinaires, se suppléer.

En France, par exemple, les grands centres de consommation de la bière et du cidre sont aussi ceux des alcools. Certains législateurs pensent néanmoins que le moyen peut être efficace, à la condition d’être appuyé par la surtaxe des alcools, mais cette opinion même est discutable. Il y a lieu de craindre que la diminution de la consommation par la surtaxe de l’alcool ne soit largement compensée par l’augmentation de la consommation des boissons fermentées ; et le mieux, selon nous, serait de frapper toutes les boissons sans distinction, mais en donnant à l’impôt un caractère progressif, de manière que tout l’alcool soit imposé, et cela d’autant plus qu’il s’offre sous une forme plus accentuée (Roques).

La revue que nous venons de faire, tant des mesures administratives et législatives que des mesures sociales propres à combattre l’alcoolisme, nous amène à formuler, en terminant, un certain nombre de propositions que nous serions heureux de voir mettre à exécution dans notre pays, l’un de ceux où ce fléau est le plus répandu.

Les sociétés de tempérance, à l’aide des conférences, des affiches et des congrès, l’enseignement antialcoolique dans les écoles, dans les casernes, dans les hôpitaux, sont autant de moyens utiles, mais l’expérience a démontré qu’ils étaient insuffisants pour lutter efficacement contre l’alcoolisme. D’autres mesures sont donc nécessaires, urgentes, et ces mesures doivent être prescrites par des lois, et ces lois doivent être exécutées. Mais, pour cela, il nous faut des législateurs intelligents, généreux, dévoués, qui, loin d’avoir des égards pour l’empoisonneur public, sachent le mépriser et s’efforcent de mettre l’intérêt général au-dessus de leur intérêt privé. A vous, électeurs, de comprendre ces choses et de les vouloir, si vous tenez à ce que votre pays ne tombe pas dans la décadence et la ruine.

Mais que faire? Ce que certains pays, la Suède, la Norvège et même l’Angleterre, la Suisse et la Belgique ont déjà commencé, ce que l’expérience a reconnu être nécessaire et que nous résumons

dans les propositions suivantes qu’il faut absolument mettre à exécution, si l’on tient à se rendre maître de l'alcoolisme.

1° Suppression de tous les petits alambics ; autrement dit, en France, suppression totale des bouilleurs de cru. Le propriétaire ne sera pas pour cela dépossédé, car il pourra vendre ses fruits ou son marc à des distilleries régionales. Ce qu’on lui demande, c'est de ne pouvoir plus distiller chez lui. et qu’il ne soit plus possible à chaque paysan de mettre une bouteille d’eau-de-vie dans sa blouse.

2° Interdiction absolue du débit des boissons avec essences, qui sont de beaucoup les plus dangereuses. Imitons en cela le Sénat belge qui, par 53 voix contre 21, vient de voter un projet de loi interdisant la fabrication, l'importation, la vente et la détention de l'absinthe dans un but commercial.

3° Élévation de la taxe sur les licences ; moralité du débitant : limitation du nombre des débits. Ou, mieux encore : substitution aux cabarets de sociétés auxquelles serait confiée, comme aux Samlags norvégiens et aux Bolags suédois , la vente des boissons spiritueuses sans qu’elles aient à percevoir d'autres intérêts que ceux des sommes engagées.

En Norvège, le droit d’ouvrir des cabarets appartenait aux communes qui, au décès de chaque titulaire, mettaient la boutique en adjudication ; il a suffi d'un simple trait de plume pour substituer le Samlag à la commune. En France, la chose, relativement facile avec la loi de 1851, est plus difficile avec la loi néfaste de 1880, mais elle n’est pas impossible.

L’opération sera onéreuse sans doute ; mais « l’alcool a bon dos », a dit le Dr J. Bertillon ; la charge qu’il supporte en Angleterre est double de celle qu’il supporte en France, et il la porte allègrement; aucun surcroît d’impôt n’en arrête la consommation; c’est un mal dont il faut savoir profiter. Aussi, de même que les microbes sont appelés à épurer les eaux qu'ils souillent , de même l'alcool doit-il arriver à guérir le mal qu'il cause.

INTOXICATIONS PAR LES BOISSONS ALCOOLIQUES, par E. Lancereaux. 205

Page 1