MESURES D’ORDRE SOCIAL
renoncent à tirer de leur argent plus de 5 p. 100 d’intérêt annuel; le surplus des bénéfices de la compagnie est partagé entre la ville, l’État et des œuvres philanthropiques, de telle sorte que ceux qui administrent la vente de l’alcool au détail n’ont aucun profit personnel et aucun intérêt à en retirer. En outre, le député, le sénateur, le conseiller municipal, etc., se trouvent complètement à l’abri du débitant, c’est-à-dire de celui que, chez nous, on appelle le grand électeur (1).
Ce système, adopté en grande partie en Finlande, ne concerne pas les débits de bière et de vin, dont le nombre dépend de la municipalité. Celle-ci est libre de décider qu'il n’y aura pas de débits, et cela arrive souvent dans les petites communes; elle peut fixer leur nombre et désigner le titulaire des licences. Deux cent quatre-vingt-deux licences sont concédées par la ville de Christiania, et chaque débit paie à la commune 4*20 couronnes.
A la vérité, le système de Gotembourg n’a pas mis fin à l’alcoolisme dans les pays où il est pratiqué, mais il n’est pas moins certain qu’il a fortement diminué ce fléau et qu’il est jusqu’ici, parmi les moyens employés pour combattre l’alcoolisme, le plus efficace et celui qui peut être le plus facilement accepté des législateurs qui ont la crainte de l’électeur. Aussi aurions-nous grand tort de ne pas l’introduire chez nous, en tout cas de négliger le principe sur lequel il repose, à savoir : le débitant ne doit avoir aucun profit à vendre de 1 alcool.
MESURES D’ORDRE SOCIAL. — Ces mesures, utiles au début de l’alcoolisme, touchent peu le buveur de profession, car qui a bu boira.
Un seul sentiment peut l’arrêter, c’est la crainte de la mort. Mais il est essentiel de frapper fortement son imagination : « Continuez, ai-je dit fréquemment à mes malades, et vous n’en avez pas pour deux ans; avant une année, vous serez tuberculeux ». A l’aide de ces paroles prononcées avec conviction, j’ai pu ramener à la raison un certain nombre de malheureux parvenus à une phase déjà avancée de l’alcoolisme.
C’est là un mode de suggestion approprié à la situation du malade; mais il en est beaucoup d’autres qui tous doivent être appliqués avec tact et varier suivant le degré d’intelligence et de savoir de l’alcoolisé. Les principes religieux et le travail, ces grands moralisateurs de l’homme, constituent des mesures efficaces tant pour éviter l’alcoolisme que pour le combattre.
Des sociétés se sont fondées depuis longtemps dans le but d’exercer une action morale sur l’alcoolique ; elles ont pour principe, les unes l’usage modéré des boissons spiritueuses, les autres Y abstinence restreinte ( abstinence des boissons distillées ), et le plus
(1) Voy., pour plus de détails, Jacques Bertillon, L’alcoolisme et les moyens de
combattre jugés par l’expérience. Paris, 1904.
grand nombre Y abstinence totale léotolalisme ou néphalisme). La propagande se fait à l'aide de réunions, de congrès, de conférences, de journaux, de brochures, etc. Nous citerons, parmi les plus connues, la Croix-Bleue, les Bons Templiers , et en France Y Union française antialcoolique . Toutes ces sociétés, sans influence réelle sur le buveur invétéré, n’exercent pas moins une action favorable, d une part sur les masses en leur faisant connaître le danger des boissons spiritueuses et en modifiant, dans une certaine mesure, l’opinion publique, et d’autre part en faisant entendre leurs vœux aux Parlements.
Les conférences, les affiches peintes ou autres ne sont pas toujours inuliles ; c’est ainsi qu’il convient de féliciter le préfet de la Seine et le directeur de l’Assistance publique d'avoir fait placarder sous les yeux des malades, dans les hôpitaux et dans un grand nombre d’autres endroits, une affiche qui résume d’une façon parfaite les effets de l’alcoolisme et ses dangers. Mais c’est principalement à l’enfance, à l’armée et aussi aux centres ouvriers que doit s’adresser l'enseignement antialcoolique. En dehors des conférences et des affiches qui peuvent renseigner les ouvriers et leur être utiles, il est désirable que les patrons s’appliquent, par des mesures intelligentes, à les détourner du cabaret, en leur ôtant l’occasion d’y entrer, comme il est arrivé à Roubaix où les ouvriers, pouvant disposer de une heure et demie pour le repas de midi, prirent le parti de déjeuner chez eux et abandonnèrent ainsi le pernicieux cabaret.
En ce qui concerne les enfants, il appartient à l’instituteur de leur faire connaître les méfaits de l’alcool et l'horreur que ce mal doit inspirer à tout honnête homme. C’est à quoi s’est appliqué, depuis plusieurs années, notre ministère de l'Instruction publique ; il est à désirer qu'il continue dans cette voie et qu'il encourage les instituteurs et les institutrices de France à prendre à cœur l'enseignement antialcoolique, qu’un grand nombre de pays ont rendu obligatoire dans leurs écoles.
Cet enseignement doit se continuer au régiment, car là on se trouve en présence de jeunes gens qui n’ont pas encore de mauvaises habitudes; aussi est-ce avec une grande satisfaction que nous avons vu plusieurs de nos colonels s’occuper de la question de l’alcoolisme et faire en sorte d’en préserver leurs soldats.
Indépendamment de ces moyens, il convient de donner à chacun, et particulièrement à l’ouvrier, un confort qui le retienne dans sa famille, au milieu des siens, au lieu d’un mauvais taudis quil’entraîne au cabaret.
Aux États-Unis, le pays des dollars, écrit J. Bertillon, c’est par l’attrait de l’argent que certains patrons essaient de combattre l’alcoolisme chez leurs ouvriers. André Carnegie, le roi de l’acier, paie à ses ouvriers une prime de 10 p. 100 de salaire lorsqu’ils s’abstiennent d’alcool. « J’estime, dit ce grand industriel, que les