I. — Période métaphysique et humoralc
La période humorale représente la doctrine de toutes les écoles antiques, celles de la Grèce ancienne comme de ses filiales latines; les Ecoles arabes plus récentes, et tout naturellement aussi celles du Moyen Age et de la Renaissance, n'eurent d'autre inspirateur et d'autre guide que la pensée grecque qui domina jusqu'au xvire siècle. 22 «
C'est à Hippocrate, le grand médecin de l'Antiquité grecque, que l'on doit la création du terme (xroxivés où xroxtvGux), pour désigner les tumeurs malignes non guérissables. Hippocrate distinguait déjà les sarcomes, tumeurs dures, des cancers tumeurs molles, dont il rapporte de nombreux exemples, surtout chez la femme.
Les Romains qui, plus tard, adoptèrent des Grecs la culture scientifique eurent deux médecins célèbres dont nous connaissons plusieurs travaux sur le cancer. Celse, médecin de cour des premiers empereurs romains, étudia parliculièrement le cancer du sein qu'il traitait en faisant l’extirpation de la glande avec ligature des vaisseaux. Galien, médecin de cour de la deuxième moitié du II° siècle après Jésus-Christ, eut le mérite de reprendre el d'élargir considérablement les doctrines d'Hippocrate. On connaissait à cetle époque trois sortes de tumeurs : les tumeurs suivant la nature (matrice en grossesse, sein à la puberté), les tumeurs dépassant la nature (régénération hypertrophique comme par exemple le cal osseux), et les fwineurs contre nature, c’est-à-dire les néoplasmes ou tumeurs humorales. Ces dernières pouvaient être bénignes comme le squirrhe, ou malignes comme le cancer. C’est en effet à l « atra bilis, à cette bile noire qui ne bouillonne pas », que sont attribués tous les maux du cancer. Galien trailail ces tumeurs par le régime, l’onguent et le bistouri.
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Les idées d'Hippocrate et de Galien, fort peu modifiées par leurs successeurs, passèrent en Asie Mineure à la fin de l'Empire romain, aussi les retrouvons-nous chez les Arabes au cours du premier millénaire, Abenzoar èt Abicenne sont à cette époque les deux médecins dont la science fut apportée en Europe pour y dominer pendant tout le Moyen Age. Le « Canon Médical » et le « Livre Theissir » sont restés des documents. classiques de la médecine jusqu’à l'époque de la Renaissance. On y retrouve notamment les premiers préceptes thérapeutiques du traitement arsenical du cancer, les principes du traitement chirurgical des tumeurs par le fer rouge, le traitement du cancer de lœsophage par une sonde, dans les cas de rétrécissement, el par le lavement nutritif, dans les cas d’imperméabilité complète. :
Mais l'hégémonie toute puissante de l'Eglise au Moyen Age, la méfiance qu'elle témoignait à l'égard des sciences ont gravement compromis les progrès de la médecine à cette époque. Peu à peu, il se fit une réaction contre cette tendance, réaction qui, il est intéressant de le remarquer, prit naissance au sein même de la vie monacale. Aussi, à l’époque de la pré-Renaissance, voyons-nous les moines et leurs élèves quitter le cloître pour aller enseigner en des lieux libres. C'est alors que naquirent l'Ecole de Salerne, puis les grandes Ecoles françaises de Montpellier, de Paris et d'Avignon où des médecins venus des Ecoles d'Italie enseignèrent les doctrines inspirées et renouvelées de celles des Arabes.
De Salerne sortirent Vesal, le Guido, Falopio, Aquapendente auxquels nous devons un ensemble de travaux qui aboutirent notamment à la connaissance des caractères analomo-pathologiques du cancer. L'origine culanée ou interne du cancer, le diagnostic des tumeurs bénignes ou malignes, les principes thérapeutiques et leurs résultats par le traitement
arsenical, l'intervention chirurgicale, l’extirpalion partielle ou totale de l'organe avec les ganglions correspondants, sont l’œuvre de cette école.
Avec la Renaissance s’accentue la réaction contre l'empreinte religieuse qui avait pénétré la science. À cette tendance correspond en France la création du Collège de France (1550), et c’est Ambroise Paré et Guillemot qui illustrent cette période de notre histoire médicale. Paré fut le premier auteur qui écrivit en langue française, alors que jusqu'ici, tous les ouvrages paraissaient en latin; il fit œuvre utile en élargissant les indications opératoires dans les cas de cancer et son élève Guillemot a laissé de nombreuses observations de cancers considérés comme guéris après opération.
L'esprit nouveau engendré par la Renaissance devait amener un bouleversement complet dans les sciences médicales. Les idées philosophiques qui se firent jour à cette époque allaient bien vite influencer les conceptions scientifiques alors en cours el faire abandonner les vieilles théories galénohippocratiques des humeurs pour les remplacer par les théories physiques ou chimiques. C’est Théophraste Paracelse qui, au début du xvi* siècle, fut le protagoniste de cette tendance naturaliste. Ce n’est plus, selon lui, l’atrabile qui est en cause, mais un sel minéral, contenu dans le sang, qui cherche une voie pour s'échapper et détermine des tumeurs, là où il peut s’évacuer. Ce ne sont là que les prémices d’une tendance qui bientôt trou-
Gusrave Roussy et Maurice Wozr.
vera dans les doctrines de Bacon et de Descartes des bases plus scientifiques.
Bacon (1560-1628) montra l'importance de l'observalion rigoureuse et de
la méthode comparative et inductive tirée de l’ensemble des faits. Descartes (1596-1650) reportant ses conceptions mathématiques à l'étude des faits ob- Jectifs appliqua les théories physiques et chimiques à la physiologie et à la
pathologie générale, et bientôt la tendance cartésienne trouva dans une série
de découvertes (découverte du chyle par Assillie 1622, de la circulation sanguine par Harvey, 1628, des vaisseaux lymphatiques par Claes, 1652, des globules rouges par Malpighi 1661), un appui à ses nouvelles conceptions. La bile noire de Galien n'était qu'une vue de Tesprit et c’est la lymphe qui, extravasée, coagulée, provoquait et subissait des transformations physico-chimiques, qui sont l'élément constitutif d’une tumeur. On voit dans cette conception apparaître le fond même de la doctrine cartésienne, physicomathématique, qui régnera en maîtresse près de 150 ans souslenom « d'iatrophysique » et « d’iatro-chimique ». Les noms les plus connus de la Médecine el de la Chirurgie s'attachent à cette école de la théorie lymphatique du cancer. Lapeyronie, Quesnay, Jean-Louis Petit, Antoine Louis et avec eux l'Académie de chirurgie parlent de la lymphe altérée, de la nécessité de l'enlever, comme de la nécessité d’extirper les glandes lymphatiques.
De cette époque, date la prépondérance de la Médecine française qui avait repris le flambeau de la main des Italiens: trois siècles durant elle devait être seule à le porter et à éclairer le monde, scientifique d’une foule d'idées aussi ingénieuses que hardies.
La première atlaque contre la doctrine cartésienne vint à nouveau d'Italie et fut lancée vers 1750 par Morgagni, à l'appui des premiers documents recueillis à l’autopsie, et soutenue en France par Lieutaud. Morgagni découvre un grand nombre de tumeurs dont il précise les caractères el l'évolution, et il oppose à la conception de la lymphe coagulable celle des dégénérescences cancéreuses des organes. Les idées nouvelles de PEcole italienne furent reprises par l’Académie de Lyon qui ne s'était Jamais com-
plètement ralliée à la théorie cartésienne adoptée par Paris et Montpellier.
En 1765, cette Académie mit au concours une étude sur les causes, la nature el le traitement du Cancer. Bernard Pevyrilhe, âgé alors de 28 ans, remporta le prix. Son mémoire mérite d'être signalé à plus d’un titre puisqu'il s étaye non seulement sur des observations cliniques et anatomiques, mais encore sur les premiers éléments tirés de lexpérimentation en matière de cancer.
Peyrilhe a divisé son travail en quatre parties. Dans la première, il recherche la nature et la cause du processus cancéreux et soutient pour la première fois l'identité anatomo-pathologique de toutes les tumeurs malignes qui ont leur siège dans les glandes et dans tout organe « pourvu d’un tissu cellulaire ». Il veut bien admettre que la lymphe peut être la
cause d’une tumeur, mais il soulient que la raison pour laquelle ce liquide
jusqu'alors inoffensif est subitement porteur de qualités nocives, c'est l’existence d’un virus. Celui-ci se forme dans la Iymphe stagnante, s’imprègne d'humidité, commence à fermenter et donne naissance à la « matière alcalescente volatile de Gaubius », qui intoxique et détruit l'organisme: La preuve de cette théorie, exposée dans la seconde partie du travail, est fournie
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dans la troisième, à l'appui d'observations expérimentales et cliniques. Enfin dans la dernière partie de son mémoire, l’auteur aborde la thérapeutique et préconise l'application d'un antiseptique violent, « le gaz sylvestre » (CO?), tiré des « cendres gravellées » (Ca COS), qu'il n’a pu mettre à l'épreuve que sur des mendiants, les riches se refusant à ce traitement.
Dans les autres pays, la fin du xvi® siècle fut moins fructueuse en idées nouvelles sur le cancer. Tandis qu'en Allemagne persistaient les doctrines ténébreuses du Moyen Age, en Angleterre les idées de Bacon etde Descartes portèrent néanmoins leurs fruits. Pour Hunter, un des grands esprits scientifiques de cette époque, la Ilymphe n'est pas une humeur tissulaire obéissant à des lois physiques, mais bien une substance sécrétée par les tissus enflammés, se séparant en globules et en Iymphe caagulante qui donnent naissance à des tissus nouveaux. Ces néoformations de l'organisme que Hunter classe en tumeurs molles, dures et hémorragiques sont comparables en tous ‘points aux anciens tissus. Elles poussent, vivent el sont nourries comme eux par la circulation. Pour les combattre, 1l faut donc comprimer les vaisseaux nourriciers. Les travaux de Hunter eurent dans la suite une grande influence sur la médecine anglaise. Ils ont provoqué — rappelons-le ici par anticipation — une série de recherches dues à Home, Burnes. Pott et Cooper; elles aboutirent à séparer définitivement du cancer plusieurs tumeurs qui n’en étaient pas et à opposer au cancer dur, les tumeurs médullaires (encéphaloïdes de Laënnec), le squirrhe et le cancer de la houille des ramôneurs et des goudronniers. Hunter ayant montré pour la première fois les dangers sociaux du cancer, doit être considéré comme le véritable créateur de la lutte anti-cancéreuse. En 1802, les chirurgiens anglais fondèrent une Association pour l'étude du cancer et envoyèrent à tous les médecins réputés du pays un questionnaire comportant 15 points et concernant la pathologie et la thérapeutique des tumeurs malignes. Ce questionnaire resta malheureusement sans réponse et quatre ans plus tard l’Associalion fut dissoute, faute de résultats
Si nous résumons l’évolution desidées sur le cancer à l’aube du xix° siècle, nous voyons qu'avec des différénces d'interprétation assez minimes, la théorie humorale a régné en maîtresse depuis l'Ecole de Cos jusqu'aux dernières années du xvure siècle. L'atrabile, théorie galléno-hippocratique d’abord en faveur, a été remplasée par la théorie cartésienne-de la lymphe, modifiée par Hunter qui jeta les premières bases de la conception tissulaire, conception qui sera l’œuvre du xix° siècle et principalement de lEcole française.
IT. — Période anatomique et tissulaire.
Avec le xrx° siècle, une théorie absolument différente domine le problème du cancer et celte théorie est tout entière un effet second de l’œuvre de Bichat. Ayant créé l’Anatomie générale, normale et pathologique, ayant montré l'unité et l’individualité des tissus simples, Bichat comme son maître et ami Desault, affirme que le tissu cancéreux est aussi une unité à part et possède une individualité; qu’il ne doit pas être fait de distinction entre les cancers fermés et les cancers ouverts, mais que les uns et les autres
Gusrave Roussy et Maurice Worr.
sont des formes diverses d’un même issu pathologique : « toutes les tumeurs sont cellulaires; c’est leur caractère commun et elles constituent des Lissus accidentels ». Il en donne une description anatomo-pathologique macroscopique qui n’a guère vieilli depuis; avec Bichat le cancer n'est plus le produit d'âne humeur, c’est un tissu accidentel, mais absolument homologue et équivalent au tissu ordinaire. Sur ces données nouvelles, va travailler l’école anatomo-pathologique qui, à la suite de Corvisart, essaiera
de déblayer le maquis de cette science, et Laënnec, le fondateur de la pa-
thologie moderne, en sera le principal artisan.
Laënnec donne la première classification des tumeurs dans un travail qu'il présenta à la Faculté de Paris en décembre 1804 sous ce simple titre « Note sur l’Anatomie pathologique ». Il distingue deux types de tumeurs : le {type homoloque est formé de tissus pathologiques qui ont leur analogie dans les tissus normaux du corps et dont :il existe autant de variétés qu'il est de tissus différents dans l'organisme; le {ype hétérologue est celui dans lequel les tissus pathologiques n’ont pas de correspondance directe dans les tissus de l'organisme. Cette catégorie comprend quatre variétés : le tubercule, le squirrhe, l’encéphaloïde et la mélanose.
Laënnec montre encore que le cancer évolue en trois périodes : d’enkystement, de prolifération irrégulière sans kyste, d'infiltration dans les tissus voisins. Ces trois périodes qui font passer la tumeur de l’état de « erudité » à l’état de « ramollissement » aboutissent à l’état de « dégénération des tissus envahis, c’est-à-dire au dépôt d’une matière accidentelle dans les interstices d’un tissu naturel et à la transformation qu'elle produit peu à peu de ce tissu en une matière semblable à elle-même ». Cette conclusion sur laquelle il n’est pas besoin d’insister permet de mesurer toute l’importance de l'œuvre de Laënnec en matière de cancer. À coté de Bichat, Laënnec, il faut citer Dupuytren, qui tenta l’inoculation du cancer aux animaux en faisant pénétrer des fragments de cancer soit par voie digestive, soit par voie veineuse, sans succès d’ailleurs.
Récamier (1828) montra l'influence de la « dégénération des tissus » sur leur transformation cancéreuse; 1l mit en évidence l’irruption des éléments cancéreux dans les cavités vasculaires et contribua ainsi à établir le mécanisme des métastases. Nous lui devons aussi la notion de la transformation maligne des naevi pigmentaires, sous « des influences irritatives ».
Cruveilhier, un des plus brillants élèves de Bichat, établit la notion du cancer des organes, produit d’une dégénération cancéreuse d’un tissu normal. Il insiste sur l’origine irritative du cancer (syphilis) et surtout montre la valeur pathognomonique du suc cancéreux obtenu par raclage sur la coupe d’une tumeur. Cette notion qui fut pendant longtemps considérée
comme fondamentale dans le diagnostic des tumeurs fut apportée, en mars
1827, à la Société Anatomique fondée l’année précédente par Cruveilhier luimême. |
Malheureusement les bases de la méthode anatomo-clinique, véritable fondement de la médecine moderne, allaient se trouver momentanément ébranlées par l'influence de Broussais et de son école. Antagoniste violent de Laënnec, Broussais, émit l’idée que le cancer était le produit.de lPirri-
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talion des tissus et que « toutes :les inflammations peuvent produire le cancer ». Les tissus normaux n'étant donc pas capables de faire du cancer, il s'agissait de combattre les irriltations et les cancers au début par des révulsifs et des saignées répétées. Broussais combat la doctrine anatomique d'un tissu cancéreux. due à Bichat et à Laënnec qui, ditAl, diffère peu des grossières théories des anciens, et attribue le cancer à une accumulation de l’albumine dans les tissus sous l'influence de l'irritation.
Avec les élèves de Broussais, ces idées sont poussées encore plus loin. Andral admet que le’ cancer est unique et «n'indique que la terminaison commune d’altérations très différentes les unes des aütres, se passant dans le tissu normal » ; il est le produit d’un trouble en rapport avec la gravité locale d’une ulcération cancéreuse, le produit organisable des lésions de sécrélion. |
Lobstein, professeur d'anatomie pathologique à Strasbourg, reprend l'hypothèse de la coagulation lymphatique de Descartes et de Hunter et ramène tous les Lissus de l'organisme à une origine Iymphatique commune. Cette lymphe plastique est euplastique quand elle présente une tendance marquée à la sohidification et à l’organisation, alors « la force formatrice » a fait naître par « lhoméoplasie, les tissus homologues »; mais l’inflammation peut créer dans.les tissus une molécule dysharmonique qui, telle que la molécule fœtale donnée plus lard à un organe, formera par un développement « hétéroplastique et kakoplastique » une tumeur et un cancer. Mais ce développement cancéreux ne se trouve que chez les individus prédisposés par une « diathèse générale » aux tumeurs malignes.
Que reste-t-1l, quelques années après Bichat-et Laënnec, de l'œuvre anatomique et Lissulaire qui était venue éclairer d’un jour nouveau la question si obscure du cancer? Avec Broussais el son école — dont les idées furent défendues en Angleterre par Astley Cooper, et en Allemagne par Walther, — on élail revenu à une théorie humorale. La réaction est donc complète el l’on retourne progressivement à la notion du cancer, affection diathésique. La naissance de l’histologie va donner à la question une nouvelle orientation. |