III. — Période histologique et cellulaire
Cette période esl'une conséquence directe de l'usage du microscope qui devint plus courant depuis que Silligués présenta à l'Académie des Sciences le premier microscope achromatique construit par Chevalier. Les premières notions histologiques apparaissent d’abord dans les travaux de Raspail et de Royer Collard (1827-1898) qui démontrent, lun la structure cellulaire (vésicule élémentaire) des végélaux, l’autre celle des animaux.
Ces idées nouvelles vont avoir un grand retentissement dans le domaine des sciences médicales et notamment dans le problème du cancer.
L'application première de la conception cellulaire aux tumeurs revient à Johannes Müller (1856) qui entreprend la revision microscopique de toutes les conclusions macroscopiques formulées jusqu'alors sur l'anatomie des tumeurs; il en montre la structure cellulaire, la différence du stroma amorphe et des cellules actives et les caractères des diverses variétés de
Gusraye Roussy et Maurice Wozr.
cancers connus à celle époque. Mais ne trouvant pas de différence structurale entre les tumeurs et les Lissus normaux, Müller est obligé, pour classer les Lumeurs, de recourir aux anciennes divisions classiques en issus bénins
ou malins. L'idée nouvelle apportée par cet anatomiste et son école esL
celle de la composition cellulaire du cancer, sans préjudice de son origine
car « les cancers sont des corps actifs et le stroma est amorphe »: Dès :
lors les recherches effectuées sur le cancer vont prendre une nouvelle direclion. Tandis que les auteurs allemands ne se servent que de faibles grossissements, les auteurs français travaillent avec de forts grossissements; aussi allons-nous voir apparaître en France pour la première fois Pidentificalion de la cellule cancéreuse. Pour Lebert en effet « le globule cancéreux est la partie qui distingue les parties cancéreuses de toutes les autres productions morbides ». Le globule cancéreux ou cellule cancéreuse est « une petite sphère règulière, avec un noyau elliptique excentriquement placé, occupant à peu près la moitié de la cellule et renfermant un ou plusieurs erands nucléoles ». La conclusion de Lebert est donc que le cancer est une maladie spéciale différente de toutes les autres. En cela, cet: auteur doit être considéré comme le premier spécifiste cellulaire du cancer.
Presque en même temps que Lebert, un auteur danois, Hannover, publie une étude sur la cellule cancéreuse et insiste sur la ressemblance qui existe entre les cellules cancéreuses spécifiques et les cellules du revêtement tégumentaire, c'est-à-dire les cellules épithéliales; il propose, pour dénommer ces tumeurs, le terme d’épithélioma. À
Contre la théorie mullérienne allait s'élever bientôt, comme d’ailleurs
contre toute idée nouvelle émise dans le domaine scientifique, une opposi-
lion qui devait trouver ses partisans parmi les chiniciens: Velpeau fut en France un des principaux protagonistes de cette campagne qui fut l’objet de violentes discussions à l'Académie de Médecine de Paris. Velpeau ne veut pas admettre les notions nouvelles des histo-pathologistes et soutient que la cellule cancéreuse n'est pas l’élément spécifique du cancer, mais bien un produit de transformation secondaire. Le cancer est une maladie unique, diathésique produisant des effets différents suivant les tissus qu'elle frappe.
Nous voyons ainsi prendre corps, avec Lebert et Velpeau, deux tendances nettement opposées qui déjà renferment en germe les idées fondamentales encore en cours aujourd'hui, sur le problème du cancer. Ces tendances vont, durant une longue période (1840-1855), mettre aux prises histologistes et cliniciens. |
Faut-il, avec Velpeau, considérer le cancer comme une maladie qui frappe les divers Lissus et y provoque des modifications propres à chacun d'eux; faut1l au contraire, avec Lebert, l’envisager comme une maladie à structure particulière qui se substitue aux tissus eux-mêmes? Il s’agit là de discussion de principe, car tous les auteurs de cette époque connaissent l’existence de la cellule; mais tandis que les uns émettent l'hypothèse d'une modification physio-pathologique précédant les phénomènes morphologiques, les autres proclament, pour la première fois, l’idée de la spécificité cellulaire dans le sens le plus large du mot et considèrent que le processus cancéreux est capable de créer un type cellulaire nouveau.
L'HISTOIRE DU CANCER. Fasc. V. — 551
Cette époque de transformation voit éclore une série de théories les plus diverses sur la nature du cancer. On abandonné peu à peu la théorie humorale, mais on ne sait exactement par quoi la remplacer. C’est ainsi qu'avec Cruveilhier, on admettra la conception du cancer maladie diathésique ; avec Rokitansky, celle des crases maladives el saines; avec Müller, celle de la sermination des cellules. Pour comprendre des idées aussi différentes, il faut se rappeler qu'à l’époque, on ignorait tout de l’origine et du développement des cellules. On constatait des formations pathologiques à l'œil nu où au microscope, mais on ignorait leur genèse. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce que la théorie humorale des tumeurs si profondément enracinée dans les esprits médicaux de l’époque, ne cède que peu à peu le pas aux idées nouvelles. Aussi, dans la première partie du xix*° siècle, elle ralliera encore de très chauds partisans et ce ne sera que dans la deuxième partie du siècle dernier que nous verrons définitivement triompher la conception cellulaire. | |
Celle-ci trouvera en Virchow (1855) l'homme qui posera et résoudra définitivement le problème en ramenant tous les phénomènes vitaux aux phénomènes cellulaires. Virchow soutient le premier qu'il en est pour l’homme et les animaux comme pour les plantes, et que les cellules ne naissent pas du magma ou de humeur lymphatique, mais de la division des cellules mères. Virchow abandonne très vite l’idée de la spécificité cellulaire de Lebert, pour admettre que la cellule cancéreuse comme celle de tous tissus normaux peut naître de n'importe quelle cellule. Il est partisan convaincu de la métaplasie, c'est-à-dire de la transformation des éléments cellulaires les uns dans les autres, même si ces éléments proviennent de tissus différents.
Si donc la conception des tumeurs est devenue spécifiste, il y a lieu de remarquer qu'il ne s’agit pas encore là d’une spécificité histologique.
C'est a Remack que nous devons, à la fois, la notion des différents feuillets et celle de la spécificité de la cellule. Cet auteur, en soutenant la notion de la division embryonnaire de l'organisme des vertébrés en trois feuillets el celle de la fixité des éléments dérivants de chacun de ces feuillets, apporte une notion qui aura la plus grande conséquence sur l’évolution des idées à cette époque. Nous verrons au cours de cet article, que la théorie de Remack a régné jusqu’à ces dernières années et que ce n’est que toul récemment, qu'un cerlain nombre d'auteurs se sont élevés contre elle. La théorie des feuillets.a eu une répercussion directe sur la conception analomo-pathologique des tumeurs et a servi de base à presque toutes les théories pathogéniques émises jusqu'à ce jour. Comme les feuillets, les tumeurs sont histologiquement spécifiques; les tissus font des tumeurs correspondantes à leur structure : une tumeur épithéliale provient d’un tissu épithélal, une tumeur conjonctive d'un tissu conjonctif. Remack combat ainsi la théorie dite « connective » de Virchow; à savoir que le tissu conjoncif peut être le point de départ tant des néoplasies épithéliales que des néoplasies conJonctives.
En somme, nous voyons que si dans la première partie du xix° siècle les conceptions anatomo-cliniques semblent avoir dominé avec Velpeau et Lebert, dans ia deuxième partie s’établissent avee Virchow et Remack les
Gusrave Roussy et Maurice Wozr.
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fondements de la pathologie cellulaire, sur laquelle vont s’étayer dans la suite toutes les conceptions modernes sur les tumeurs. À cette époque, en effet, on abandonne de plus en plus la théorie métaplasique de Virchow pour se rallier à celle de la spécificité histologique de Remack. Thiersch établit définitivement le dogme de lorigine épithéliale des épithéhomas, idée déjà émise par Lebert, Robin et Michel (de Strasbourg) en France, par Erk et Rokitansky en AHemagne el acceptée dans la suite par Billroth et Waldeyer. |
Ce sera donc l'œuvre des anatomo-pathologistes qui vont se succéder, dans la deuxième partie du xix° siècle el au début du xx°, de montrer que le tissu conjonctif n’est pas le point de départ de toutes les tumeurs, que la prolifération cellulaire anormale n’est pas la caractéristique d’un seul type cellulaire, mais qu’elle est commune à tous les tissus et que chacun d'eux ne peut engendrer que des éléments ontogénétiquement identiques.