MATIÈRES SOUMISES A L'ACTION DES DISSOLVANS
Les principes qui se trouvent le plus ordinairement dans les matières végétales et animales, et qui se dissolvent ou refusent à se dissoudre dans les véhicules ordinairement employés en médecine, sont:
1° Les acides végétaux, solubles dans l'eau et l'alcool;
2° Les alcalis formant des combinaisons naturelles que l'eau et l'alcool sont presque toujours aptes à dissoudre ;
3° Les résines, les huiles essentielles, qui sont peu ou point solubles dans l'eau, mais qui se dissolvent dans l'alcool, dans les éthers, les huiles fixes et volatiles;
4" Les huiles grasses , dont l'éther et les essences sont les seuls bons dissolvans et qui se mêlent entre elles à toutes proportions;
5° Le sucre de canne, qui est soluble dans l'eau et dans l'alcool, à moins que ce dernier ne soit trop rectifié, et le sucre de raisin que l'alcool le plus fort dissout également bien;
6" La gomme, que l'eau dissout à froid, et que l'alcool, l'éther et les huiles refusent de dissoudre;
7° L'amidon, qu'on ne peut dissoudre qu'en attaquant par l'eau bouillante son enveloppe insoluble;
8" L'extraclif, le tannin, solubles dans l'eau et dans l'alcool aqueux, mais insolubles dans l'alcool absolu et dans l'éther;
9'' L'albumine végét-île et animale, tantôt soluble, tantôt insoluble dans l'eau, mais cessant d'être soluble aussitôt qu'elle a été coagulée ;
10" Le tissu cellulaire des animaux, qui se transforme par une ébuUition prolongée en gélatine soluble dans l'eau et insoluble dans les autres véhicules.
Mais dans les phénomènes de dissolution que nous présentent les corps, on ne doit jamais perdre de vue qu'il ne faut pas juger de leur présence dans un liquide par leur solubilité dans ce li-
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qiiide quand ils 'sont isolùs. Les principes immédiats des végétaux ou leurs combinaisons exercent les uns sur les autres une action encore inéludiée, par laquelle les matières insolubles se dissolvent en dépit de leur vertu contraire, tandis que des substances épuisées par les véhicules nous montrent encore des principes qui auraient dû se dissoudre, et qui ont été retenus par l'acliondes autres élémens auxquels ils étaient associés.
( Hydrolcs.)
L'eau est un véhicule inaltérable par Tébullition et assez commun pour que sa déperdition n'ait pas d'importance; aussi, dans l'examen des solutions aqueuses, l'emploi de la chaleur est lout-à-fait subordonné à la nature des matières sur lesquelles elle doit agir , tandis que son influence sur le liquide peut être entièrement négligée.
On peut distinguer trois cas principaux : 1° la matière est entièrement soluble dans l'eau; 2** des principes solubles sont mêlés à du ligneux; 3<> des matières de solubilité différentes sent unies au ligneux.
Des principes solubles sont mêlés aux ligneux.
1®. Quand une matière est soluble entièrement dans l'eau , l'opération est des plus simples : elle se fait à froid ou h chaud. Nous avons tracé les règles applicables à ce sujet en nous occupant delà solution en général.
Une matière est entièrement soluble dans l'eau.
2°. Quand une substance est formée tout entière ( sauf le tissu végétal ) de principes solubles dans l'eau (gomme, sucre, matière extractive, etc. ), on peut extraire ces principes par différens moyens. Les plantes contiennent, dans leur état de fraîcheur, un suc composé, pour le plus grand nombre d'entre elles , de matière extractive d'albumine et de quelques sels en dissolution, et d'albumine coagulée et de chlorophyle à l'état insoluble. Quand ces plantes ont été séchées, elles ont la même composition , mais les tissus ont pris de la rigidité et les sucs 1. 8
se sont épaissis; l'eau rend aux tissus une flexibililé qui lui permet de les pénétrer de nouveau, et aux matières solubles la fluidité qu'elles avaient perdue. On parvient à ce résultat par la macération, la digestion, l'infusion, la décoction etlalixiviation. Les mêmes moyens sont applicables aux plantes dans leur étal de fraîcheur.
A. Macération. Elle est très-recommandée par les auteurs modernes , parce qu'elle est propre h ramener les sucs à ce qu'ils étaient avant la dessiccation ; cependant elle a le grand inconvénient, à moins que les matières ne soient réduites entièrement en poudre , de les pénétrer difficilement, et quelquefois la décomposition cominence avant qu'elle ne les ait entièrement pénétrées. Je l'ai vue presque constamment épuiser les plantes simplement concassées moins complètement que l'infusion.
Elle est généralement inefficace pour les substances fraîches qui s'altèrent avant de céder leurs parties solubles , à moins qu'on ne déchire leur tissu assez profondément pour que les sucs se mélangent à l'eau.
B. Infusion. L'infusion est le mode opératoire qui convient presque constamment; par son moyen les matières délicates entières sont facilement pénétrées; elle réussit tout aussi bien sur les substances d'un tissu plus dense quand on a le soin de les diviser convenablement. Elle agit promptemenl et efficacement sur les végétaux secs ou dans l'état de fraîcheur , et elle leur fait éprouver peu de changemens. Elle coagule l'albumine; cependant je l'ai vue presque constamment fournir des liqueurs plus sapides et plus odorantes, que la macération, et laisser à l'évaporation une plus grande quantité d'extrait, à moins toutefois que les matières soumises à l'aclion de l'eau n'aient été réduites en poudre fine.
On traite par infusion les fleurs et les feuilles sèches, les racines amylacées qui doivent leurs propriétés à des matières gommeuses ouextractives, et en général toutes les substances qui contiennent des principes volatils ou qui ne sont composées que de parties actives solubles dans l'eau.
C. Décoclion. La décoction est recommandée pour les matières denses qui sont difficilement pénétrées ou qui neconlien-
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nent pas de principes fixes. On la prolonge plus ou moins, suivant la résistance que l'eau rencontre pour pénétrer dans le tissu ; mais c'est une opération qui a été abandonnée avec juste raison dans un grand nombre de cas, 1° parce que les matières denses, toutes fois que leurs principes sont solubles dans l'eau, les cèdent aussi bien à l'infusion , pourvu que , par une division préalable, on facilite à l'eau un moyen d'action ; 2° parce que l'action prolongée de l'eau et de la chaleur, surtout au contact de l'air , altère beaucoup de matières végétales , et en particulier la matière extractive; 3" parce que l'on obtient moins de produit d'une môme matière soumise à la décoction que traitée par infusion , et la cause , suivant les observations de Kulmann et de M. Guibourt, en est dans la fixation de la matière extractive sur la fibre végétale , action qui est tout-àfait analogue à la combinaison des matières colorantes avec les tissus.
Mais la décoction est indispensable lorsque les substances que l'on veut atteindre ne peuvent se dissoudre que par l'action plus ou moins prolongée de la chaleur. C'est par la décoction que l'on traite les semences des céréales dont l'amidon doit fournir des liqueurs mucilagineuses ; c'est à la décoction que l'on soumet le lichen pour dissoudre son principe amyloïde; c'est à elle que l'on a recours pour obtenir tout le principe mucilagineux et le principe sucré des pommes, des prunes , des dattes, des jujubes, des racines de carottes, denavcits, de l'oignon, etc. , etc. ; c'est par elle que l'on obtient des liqueurs très-mucilagineuses avec les racines amylacées, la graine de lin , etc., etc.
La décoction est nécessaire encore quand les matières que l'on doit dissoudre ne préexistent pas et ne se forment que par l'altération de quelques tissus. Telle est la formation de la gélatine par l'action prolongée de l'eau bouillante sur les membranes; mais nous y reviendrons en nous occupant spécialement des bouillons.
La décoction est encore nécessaire pour les substances fraîches d'une texture un peu compacte, qui trouvent dans un reste d'organisation, une défense contre la pénétration par l'eau, à une plus basse température.
D. Digestion. La digestion est le plus ordinairemenl employée comme moyen préparatoire pour disposer les substances d'un tissu compacte à céder leurs principes solubles.
Elle est nécessaire pour des substances qui sont défendues de l'action de l'eau par des matières insolubles qui les enveloppent. Ainsi on fait digérer le baume de tolu dans l'eau, parce que la résine ramollie par la chaleur et laissée en contact prolongé avec l'eau finit par laisser dissoudre l'acide benzoïque et l'huile essentielle.
E. Lixiviation. La méthode de déplacement peut être substituée à la macération et à l'infusion toutes les fois qu'il s'agit d'obtenir des liqueurs concentrées. Pour arriver au môme résultat , quand les matières, par leur nature muqueuse , ne se prêtent pas à ce genre de traitement, il faut les réduire en poudre grossière , les faire macérer à l'eau et les soumettre k la presse.
Des matières différemment solubles sont unies au ligneux.
3. Quand une matière végétale contient, en outre de la fibre ligneuse, des principes de nature et de solubilité différentes dont on peut avoir intérêt à laisser quelques uns sans les dissoudre, il faut se comporter d'après les données de l'expérience. Il peut arriver 1*^ que la substance que l'on met en œuvre soit amylacée; 2° qu'elle contienne quelque matière nuisible que l'on ait intérêt à laisser dans le résidu ; 3° qu'elle contienne quelque principe utile, par lui-même insoluble ou peu soluble dans l'eau.
A. Quand une racine est amylacée et que les principes que l'on y recherche ne sont pas l'amidon , il faut opérer dans des circonstances qui ne permettent pas au principe de se dissoudre. Dans ce casla macération est recommandée par tous les auteurs ; mais quand on y a recours , il faut diviser les corps de manière à ce que l'action soit prompte et efficace ; autrement il faut recourir à l'infusion , qui peut bien entraîner dans la liqueur quelques parties amylacées ; mais sa puissance de pénétration rend l'épuisement des racines plus prompt , et elle n'entraîne jamais avec elle les accidens de fermentation , qui, dans l'été surtout , résultent parfois d'un contact prolongé.
Les racines amylacées fourniraient par la décoction des liqueurs troubles et souvent désagréables pour le malade. Il est à remarquer cependant que lorsque les racines restent entières et ne sont pas soumises à une décoction trop prolongée , cet inconvénient se fait moins apercevoir, parce que les cellules amylaires restent engagées dans le tissu des plantes et l'amidine seule arrive dans le liquide et d'une manière fort incomplète ; mais la décoction a toujours contre elle l'altération qu'elle entraîne dans les principes végétaux et la diminution de ces principes par leur combinaison avec la fibre végétale.
Quand les racines amylacées contiennent du tannin, les décoctions qui sont transparentes tant qu'elles sont chaudes, se troublent par le refroidissement. C'est qu'il se fait un composé d'amidine et de tannin qui est soluble dans l'eau au-dessus de 49® et qui se précipite, au-dessous de cette température.
HACINES AMYLACÉES.
Jalap.
Rhubarbe.
Rhapontic.
Pivoine.
Ellébore blanc.
"Valériane.
Aristoloche,
Fougère mâle.
Galanga.
Iris.
Fraisier.
Nénuphar.
Chou.
Oseille.
Benoîte.
Gingembre.
Turbith.
Ipécacuanha.
Zédoaire.
Columbo.
Calanius avomaticus.
Iris nostras.
Persil.
Ortie.
Belladone.
Serpentaire de Virginie.
Carotte.
Capucine.
Patience.
Tulipe.
Mauve.
Réglisse.
Raifort.
Guimauve.
Squine.
Salsepareille.
Sassafras.
Arréte-bœuf,
HACINCS N01\ AMYLACiIeS.
Consoudc.
Bourrache.
Chicorée.
Pissenlit.
Auuée,
Angélique.
Oignon.
Scille.
Moutarde,
B. Certaines substances contiennent des principes antres que l'amidon qu'il est nécessaire de ne pas dissoudre : telle est la racine de réglisse, qui contient une huile acre; les baies de genièvre, qui sont Irès-chargées de résine; la casse, dont l'enveloppe contient un principe astringent de propriété opposée 5 la propriété laxative de la pulpe. On parvient h empêcher la dissolution de ces corps dans l'eau en opérant par simple macération. Les principes les plus solubles se dissolvent, les autres restent.
Egalement dans les boissons aqueuses faites avec l'oignon ou le navet et qui sont employées comme émoUientes , la chaleur prolongée , en même temps qu'elle contribue à rendre les liqueurs plus mucilagineuses , dissipe l'huila volatile qui est contenue dans ces racines. De même par l'ébuUition des substances chargées en même temps d'huile volatile et de substances amères solubles, comme la camomille, l'absynthe , l'écorce d'orange ou de citron , on volatilise par la décoction l'huile essentielle pour ne conserver que le principe tonique fébrifuge.
C. 5°. 11 arrive que la partie la plus active d'un médicament est insoluble dans l'eau, et ne peut s'y trouver qu'à la faveur d'autres principes , et en quelque sorte en opposition avec ses propriétés propres ; on doit alors soumettre les corps à une décoction prolongée. C'est par elle seulement que l'on parviendra à dissoudre quelques parcelles du principe médicamenteux. En ayant égard à cette circonstance, on traitera par décoction la racine de jalap, le bois de gayac, qui doivent leurs propriétés à des substances résineuses. Il en sera de môme du quinquina quand on voudra avoir en dissolution la combinaison insdluble du rouge cinchonique avec les alcalis végétaux.
Les règles que nous venons de poser sont d'une application absolue pour les circonstances que nous avons exprimées et pour les exemples que nous avons cités 1i l'appui. Elles trouvent leur apijlicalion pour beaucoup d'autres corps ; mais il arrive souvent que nos connaissances sont trop peu avancées pour que nous puissions ainsi formuler le mode opératoire nécessaire pour un certain nombre de corps. Alors il faut appeler d'une connaissance imparfaite de la composition des corps, à
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l'expérience plus directe Urée de la nature des produits dissous par l'eau ou bien encore à rohservation médicale. Une des causes qui contriDuenl surloutà augmenter les difficultés dans ce genre de recherche, c'est l'action bien évidente que certains principes exercent les uns sur les autres et qui changent leur solubilité ordinaire. Elle est telle que, ponr une matière insoluble ;' on ne peut presque jamais prononcer sur son absence dans une liqueur d'une manière absolue.
Je citerai quelques exemples, remettantà une autre époque de les examiner plus spécialement. Ainsi la matière amère de la racine de columbo est insoluble dans leau , et cependant la macération de la racine suffit pour la dissoudre parce qu'elle trouve dans le végétal une matière colorante ou un acidequi facilite la dissolution ; ainsi la résine et l'huile volatile du semencontra se dissolvent à la faveur des matières gommeuse et exlractive; ainsi, dans le bois de Brésil, suivant M. Chevreul, dans le polygala de Virginie, suivant M. Dulong , dans la rhubarbe, suivant M. Caventou , il y a des combinaisons binaires qui se partagent sous l'influence de l'eau en deux composés fort différens , l'un insoluble , dans lequel abonde le principe insoluble du composé, l'autre soluble dans lequel le principe opposé domine. Il semble même que la température ait une influence marquée pour augmenter la proportion de l'un ou l'autre composé. Une circonstance encore difficile à saisir, c'est celle de la formation de certains principes par l'action même du dissolvant. Ainsi , l'huile d'amandes amères , celle de moutarde, ne préexistent pas dans la graine. Ainsi probablement l'asparagine est-elle un produit dallération de la racine de guimauve ou des turions d'asperges ; et sans doute, dans un grand nombre de cas, des produits se forment dont l'existence dans les liqueurs peut nous avoir échappé. Ce sont là des sujets difficiles de recherches, qui demandent des analyses faites avec soin , un examen attentif des liqueurs et la confirmation des données obtenues au moyen de la chimie par celles que peut fournir l'expérience médicale. L'utilité de ce genre de travail est incontestable, et il appartient surtout aux pharmaciens de s'y livrer.
En outre des principes que nous venons de poser, il est
certaines conditions qui conduisent à traiter diversement une matière suivant l'indication que l'on veut remplir. Ainsi la racine de columbo code à l'eau par infusion un principe amer qui est employé avec succès comme-tonique ; mais dont l'emploi serait contr'indiqué dans le traitement des diarrhées chroniques; la matière mucilagineuse de l'amidon qui s'allie à ce principe, quand on traite la racine par décoction , modère son action trop vive sur les tissus et seconde alors merveilleusement ses effets ; ainsi le lichen d'Islande fournit par infusion une boisson simplement amère ; par la décoction le principe lïiucilagineux du lichen se dissout également et forme un médicament plus composé ; on peut même en rejetant la première liqueur obtenir un médicament purement gélatineux.
On pourrait citer encore un grand nombre d'exemples de ce genre. Ainsi , la racine de guimauve cède à l'eau par infusion, un mucilage jaunAtre, et la tisane est limpide et agréable. Une forte décoction dissout l'amidon , et le produit est épais , louche, et ne convient plus qu'aux usages extérieurs. Ainsi l'absinthe fournit par infusion un médicament excitant ; la décoction prolongée en volatilisant l'huile volatile, ne laisse plus qu'une matière amère et tonique.
C'est à l'indication thérapeutique de déterminer le choix entre ces divers modes d'opération , et le médecin dans ces cas particuliers doit le prescrire avec la plus grande attention.