DE L E MUET APRES UNE VOYELLE
Dans l'intérieur des mots, Ve muet se joint à la voyelle ou au groupe de voyelles qui le précèdent immédiatement et ne forme pas syllabe, à condition que cette voyelle ou cette diphtongue qui précède ne soit pas accentuée ^
Tous trois dé-sa-voue-ront la douleur qui le touche.
(COBNEILLE.)
Remar((uons que, dans un certain nombre de mots, cet e muet peut être supprimé par l'orthographe actuelle. L'Académie permet en effet d'écrire dévoûment, dénûment, dénoûment, au lieu de dévouement, dénuement, dénouement, ce qui prouve le peu de valeur de cet e muet dans la prononciation.
A la troisième personne du pluriel des imparfaits et conditionnels de tous les verbes, et au subjonctif des verbes être et avoir dans les formes aient et soient, Ve muet ne compte pas dans la mesure du vers :
Quoique l'espoir d'un trône et l'amour d'une reine Soient des biens que jamais on ne céda sans peine.
(COBNEILLE.)
Nos vaisseaux par les vents semblaient être appelés
(Racine.)
1. 11 en est de môme pour les mots composés dans lesquels se rencontre un e muet précédé d'une voyelle ou d'un groupe de voyelles, tels que à lue-lélc, prie-dieu, etc.
Dans tous les autres mots où Ve muet suit une voyelle accentuée, il ne peut ni compter comme syllabe, ni former diphtongue avec la voyelle qui précède; il doit être élidé, ou prendre place à la fm du vers ;
Aussitôt qu'à porté(e)il vil les contestants.
(Lk FONTAINS.1
Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladi(e).
(Racinb.I
Il en résulte que les mots où cet e muet est lui-même suivi de s ou de nt (aimées, croienf) ne peuvent trouver place qu'à la fin du vers, puisque l'élision est impossible :
L'Espagnol a blessé l'aigle des Asturies, Dont le vol menaçait ses blanches bergeries.
(A. DE Vigny.)
Mai? bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient; Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient.
(COBNBILLB.)
Ces règles sur Ve muet n'ont pas été faites tout d'un coup; elles se sont introduites peu à peu dans notre versification et probablement à partir du xvi^ siècle. Au moyen-âge, Ve muet non élidé comptait dans la mesure du vers, quelle que fût sa place dans le mot.
Par maltalent tint l'espé-e d'acier.
(Chanson de Raoul de Cambrai, xii« siècle.)
Els quatre parti- es du monde.
(Rdtebbuf, XIII" siècle.
Exilé-e de France et d'aulres lieux.
(Alain Ciiartier, xv" siècle.)
Le timon était d'or et les rou-es dorées,
(RoNSABD, xvi° siècle.)
On lit même dans Corneille :
Les comtes à ce prix îay-ent le diadème ; et dans Molière :
La parti-e brutale alors veut prendre empire*.
Mais, depuis le xvip siècle, les règles que nous venons de donner sont plus rigoureusement suivies. Il faut l'avouer : elles ont le grave inconvénient d'appauvrir la langue poétique d'où elles excluent une foule de mots. Aussi peut-on regretter l'abandon du système suivi par nosancienspoètes,ousouhalter (ce que la prononciation moderne permettrait plutôt) qu'il fût permis d'assimiler, dans la mesure du vers, l'emuet après une voyelle accentuée à l'e muet dans l'intérieur du mot ^. Nous ne voyons guère, au reste, pourquoi l'usage autorise l'emploi des imparfaits et des conditionnels quand il proscrit celui des indicatifs et des subjonctifs. On remar-