‹ Nouveau traité de versification françaiseChapitre 21 sur 81 · HISTOIRE DE LA RIME · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA RIME

La rime a pour fonction d'indiquer à l'oreille la fin de la période rythmique constituée par le vers. Primitivement, elle se réduisait à Yassonance, c'est-à-dire à la similitude de la dernière voyelle accentuée du vers*, et le plus souvent cette voyelle était la même pour toute une série :

Seignurs bai'uns, dist l'emperere Caries,

Li reis Marsilies m'ad transmis ses messages;

De Sun aveir me voelt duner grant ma'sse,

Urs et leuns et veltres caeigndbles,

Set cenzcameils et mil osturs muables, etc.

{Chanson de Roland, ii" siècle.)

Cette ressemblance assez vague de sons pouvait convenir à une poésie primitive où le rythme intérieur

1. On appelle aussi assonance le rappel de la môme voyelle à l'intérieur du vers ou dans une suite de vers. Voir notre chapitre sur l'Allitération et l'Assonance.

â4 TP\iTÊ DE Versification t'HANÇAist;.

Hu vers était très simple*, et où la même assonance, en se répétant indéfiniment, finissait par conslittier là. syllabe dominante du vers. Mais elle devint insuffisante quand la versification fut plus savante et les combinaisons d'assonances plus variées. Aussi les poètes cherchèrent-ils bientôt la parité des consonnes qui suivent îa tonique finale du vers :

Dune dit YsolL : « Lasse, cliaiUve/ Deus ne volt pas que jo tant \ive, Que jo Tristan mun ami \eie Ne ja en mer volt que jo seie.

(Chbestikn de TnoYES, xii" siècle.)

La rime dans ces vers est déjà suffisante, pour employer un terme consacré, c'est-à-dire qu'elle comprend la dernière voyelle accentuée et l'articulation qui la suit. Elle deviendra 7'iche lorsqu'on recherchera aussi la similitude de l'articulation qui précède celle voyelle; cette articulation s'appelle consonne d'appui.

Lors le Lyon ses deux grans yeux vcsh7 Et vers le Rat les lourna un ^etit.

En luy disant : « 0 povre veraiynière, ic Tu n'as sur toi inslrumenl ne manièjvj, « Tu n'as couteau, serpe ne serpï'Won, « Qui sceust coupper corde ne cordi//o«, « Pour mejecter de celte estroicle voye : « Va te cacher, que le chat ne te voye.

(Mahot, xvi" siècle.)

Les poètes de la fin du xV siècle et du commencement du XVI* siècle poussèrent plus loin encore la recherche de la rime riche. Ils tombèrent dans les jeux

1. Sur le rytlime intérieur du vers, voir le cliap. de la Césure.

DE LA RIME. bS

de mots. Remplaçant l'inspiration poétique qui leur manquait par l'ingéniosité et la complication des moyens rythmiques, ils imaginèrent diverses combinaisons de rimes, qui n'eurent bien heureusement qu'une vogue de courte durée. C'est à cette époque qu'on voit fleurir les rimes couronnées , empérières, équivoguées, fratrisées, annexées, batelées, brisées, rétrogades, sénées, en écho, en kyrielle, concatenées^ .

Dans la rime couronnée, la dernière syllabe du vers, ou même les deux ou trois dernières, sont répétées deux fois :

La blanche coïovabelle, belle,

Souvent je vais priant, criant;

Mais dessoubs la cordelle d'elle.

Me jecte un œil friand, riant.

(Marot.)

La rime passait pour plus belle encore quand les deux mots venaient de la même racine.

Les princes sont aux grands cours couronnés Comtes, ducs, rois, par leur droit nom nommés^.

La rime empérière répétait trois fois la même Consonnance à la fin du vers.

1. On cite aussi la rime goret, qui nous paraît être constituée par un retour à l'assonance. En voici un exemple tiré de VArt de rhétorique pour rimer en pluneurs sortes de rimes (Recueil Montaiglon, 1856) :

Je rime goret,

La rime des rimes.

Si je suis oppert, Vous le veez par signes.

Mais ce genre de rime n'était guère en vogue, et nous voyons par VArt poétique de Th. Sibilet qu'il était dédaigné des métriciens.

2. Cité par Luthereau, Jean Joret, poète normand du xv siècle, p. 87.

Bénins lecteurs, très diligents, gens, gens, Prenez en gré nos imparfaits, faits, faits.

(L'adbé Massieu.)

La rime équivoquce reproduisait à la fin de deux vers des mots entiers offrant à l'esprit un sens différent, mais à l'oreille un même son *.

Ici n'oy point le bruyt des tombereaulx. Je n'oy que vents souffler et tomber eaux. Je n'ay souci si beuf ou vache arreste. Je n'ay le heurt quant vient ou va charrette^.

(G. Crétin).

La rime éia.ii fratrisée ou enchaînée quand le dernier

1. Elle peut être amusante par manière de plaisanterie, comme dans ces vers de Th. de Banville sur Heim de la Madelène : J'adore assez le grand Lama, Mais j'aime mieux la Madelène.

Avec sa robe qu'on lama J'adore assez le grand Lama.

Mais la Madelène en l'âme a Bien mieux que ce damas de laine.

J'adore assez le grand Lama, Mais j'aime mieux La Madelène.

Nos poètes contemporains ne se sont . peut-être point assez gardés de cette rime, qui n'est qu'un pur calembour. Ainsi M. Emile Bergerat dans ces deux vers de son Enguerronde : Il appert du cachet que cette ci>-e accuse Que ce vin, compagnons, vient bien de Syracuse.

2. Voici des vers avec double équivoque, à l'hémistiche et à la rime :

Quand ung vouloir lasche ose en Royaulme ou Empire Divis faire à la chose, en sorte qu'elle empire. Il se soumet en pire accident mortel qu'oncques ; Jamais donc nul n,spire abolir lieux quelconques.

(G. Cbétin.)

DE LA RIME. o7

mot du premier vers était répété au commencement du vers suivant :

Metz voyleau vent, single vers nous, Caron, Car on t'attend; et quand seras en tente Tant et plus boy, bonum vinum carum.

(Marot.)

Quelquefois on commençait le second vers par un mot de même famille que le dernier mot du vers précédent ; la rime était alors annexée :

Ainsi se fait rithme annexée, Annexant vers à autres vers, Versifiée, et composée, Composant tels mots ou divers.

Diversement mis ei 7'epris, Reprenant la syllabe entière.

(P. FlBHI.)

D'ans les rimes batelées, qui s'appliquent aux vers de dix syllabes, le dernier mot du premier vers rimait avec la quatrième syllabe du second :

Quand Neptunus, puissant dieu de la mer, Cessa d'armer carraques et galées.

Les Gallicans bien le durent aymer Et réclamer ces granz ondes salées *.

(Mabot.)

Les rimes étaient brisées quand les vers, une fois

1, La rime pouvait ôtre en môme temps couronnée et batelée :

Moliwei n'est sans bruyt ue sans nom, non;

Il a son son et, comme tu vois, voix,

Son doux plaid plaist mieux que ne fait ton ton.

Page 1