‹ Nouveau traité de versification françaiseChapitre 5 sur 81 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On peut définir la versification Vart d'apporter à l expression de la pensée poélique une mesure, une cadence, une harmonie particulières, à l'aide de procédés qui varient suivant les langues.

Les anciens vénéraient dans le poète un élu des dieux, et lis disaient que les dieux lui avaient donné un de leurs attributs célestes, la puissance de créer, TiotsTv d ou lui était venu son nom de poète. Il est bien vrai,' du moins, que la poésie est chose naturelle et spontanée, et que toutes les règles du monde ne feront jamais un poète de celui qui ne naquit point avec ce don sacré. Littré, qui fut un grand savant, n'a compose que de méchants vers techniques ; mais il peut arriver qu'une âme divine traverse par endroits la chanson d un petit pâtre ignorant et gauche ; et celuilà aura été un poète, en dépit des règles.

Ainsi, et par son essence môme, la faculté poélique échappe à toute analyse. Ce qu'elle est « en soi >,, nous

ne le savons pas; elle ne nous est sensible que par les formes qu'elle revêt, et ce sont ces formes seules que nous pouvons étudier, le poète, pour communiquer ses impressions, étant tenu de soumettre son langage à un rythme* particulier. Dans toute langue, il est vrai, un poème se compose de périodes rythmiques, semblables ou différentes les unes des autres, que l'on appelle veis. Mais suivant le goût, la prononciation, les habitudes de chaque peuple, l'harmonie du vers lui-même peut être établie de différentes façons. Nous nous proposons d'examiner ici les procédés dont se sert la langue française pour constituer le vers. Ce sera l'objet des autres chapitres. Tout d'abord il nous a paru nécessaire de remonter jusqu'à l'origine du vers français et d'en raconter brièvement les transformations.

Notre langue étant sortie du latin, c'est à cette source qu'il faut chercher l'origine du vers .français.

Nous trouvons en usage à Rome deux genres de versification : la. versification populaire et la versification classique. Elles sont fort différentes l'une de l'autre; et cependant des savants, également autorisés, ont rattaché la nôtre à chacun de ces deux systèmes.

l'* Hypothèse: La versification française dériverait de la versification latine populaire. — Dans la versification latine populaire, le rythme reposait sur Vaccent tonique^. On appelle accent tonique l'élévation ou le

1 . Le rythme (du grec py9(i.6:. mouvement réglé et cadencé) est Feffet produit par une combinaison harmonieuse de sons.

::;. Suivant M. Plessis, ce système ne daterait que du iii-^ siècle après J. -G.

renforcement de la voix sur une des syllabes du mot*. Cette syllabe est appelée tunique, les autres sont dites atones. On conçoit aisément qu'il soit possible de former le vers parla combinaison régulière et harmonieuse de syllabes toniques et de syllabes atones ; mais comment se combinaient-elles ici? La question est assez embarrassante, car il ne nous reste qu'un petit nombre de textes latins populaires primitifs qui puissent nous fournir des types authentiques de ce genre de versification. Pourtant, à l'aide de ces documents, et par comparaison avec d'autres langues de même famille que le latin, on a pu distinguer deux systèmes de versification populaire ayant l'accent tonique pour base : le vers présente, ou bien un nombre fixe d'accents, mais un nombre indéterminé de syllabes, ou bien un nombre fixe de syllabes dont quelques-unes sont accentuées^ .

Dans le premier cas, le vers est divisé en un certain nombre d'éléments ou pieds, dont chacun présente un accent appelé arsis^. C'est le système de versification de la CantHène de Sainte Eulalie, un des plus anciens monuments de notre poésie primitive (fin du ix^ siècle).

Budna 1 pulcélla | — fût | Eiilâlia Beldvret j corps | — bellezoûr | anima.

Ces vers renferment, on le voit, quatre arsis, et le

1. En français, l'accent tonique est sur la dernière syllabe, si elle est sonore : j'elér, douleur, amer; sur l'avant-dernière, si la dernière 'yllabeest muette : homme, travaillent, aimables.

2. Y. Gaston Paris, Du rôle d<i l'accent dans la langue française.

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