‹ Nouveau traité de versification françaiseChapitre 6 sur 81 · Mot grec signifiant élévation · texte numérisé non relu

Mot grec signifiant élévation

nombre des syllabes de chaque pied y resle variable. Mais ce procédé, qui est peut-être d'origine germanique (car il se retrouve dans tous les poèmes allemands du moyen âge), n'a pas été communément adopté par nos premiers poètes, et c'est plutôt au second système qu'on doit rattacher la formation du vers français. En effet, dans tous nos poèmes du x^ siècle, comme dans les œuvres postérieures, le vers présente un nombre fixe de syllabes, dont la dernière est toujours accentuée; l'accent tonique occupe même une place régulière et déterminée à l'intérieur du vers, si celuici offre une certaine étendue, comme le cas se présente pour le décasyllabe ou l'alexandrin :

Secores moi, [ douce dame del ciel.

{Chanson de Raoul de Cambrai, xu' siècle.)

Quant li cunte unt ^-abét, | si se sunt, endormit.

{Voyage de Charlemagne à Jérusalem, xi" siècle.)

2* Hypothèse : La versification française dériverait de la versification classique des latins. — C'est la seconde hypothèse proposée. Chacun sait que la versification classique des latins avait pour base la quantité^ c'est-à-dire la valeur des syllabes, considérées comme brèves (<-') et comme longues (-). Le vers se composait de pieds cl chaque pied renfermait un nombre de syllabes de valeur déterminée. C'est ainsi que dans Vhexamètre dj,ctyliqve, chaque pied, sauf à la ?\n^ présente à volonté deux longues ou deux brèves :

îlnâ sa I lus vïc | lis nfd | lâm spê [ rare sa | lûlëm.

Il est certain que cette versification est bien loin de la nôtre ; et d'ailleurs il est inadmissible que noire

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versification soit empruntée directement des poètes chissiques latins, puisque notre vocabulaire lui-même vient du latin populaire, langue fort différente du lalin classique. Mais nous savons que, chez le peuple romain, le sentiment de la valeur des syllabes s'oblitéra peu à peu : les brèves et les longues se confondirent et l'accent resta presque seul sensible à l'oreille. Le succès de la versification classique parmi les lettrés eut certainement un retentissement chez le peuple lui-même, et peut-être influa- t-il sur la poésie populaire, qui, dans cette hypothèse, aurait repris pour son compte les mètres classiques en remplaçant les longues par des toniques et les brèves par des syllabes atones ^ Nous en trouvons un exemple dans certaines hymnes liturgiques latines du haut moyen âge, qui sont évidemment des imitations de rythmes classiques; les syllabes accentuées y jouent un rôle analogue à celui des longues dans la poésie classique. 11 est possible que nos premiers poètes- de langue romane, suivant en cela les traces du peuple romain lui-même et guidés par l'exemple des poêles liturgiques contemporains, aient été conduits à créer, par altération des rythmes classiques, un type de vers accentué, ancêtre de noire vers actuel ^.

Telles sont les deux hypothèses en présence. Encore que la première paraisse la moins hasardeuse, il

1. V. LiTTRÉ, Histoire de la langue française, 1. 1. — L. Gautier, Chanson de Roland, édition classique, p. 442.

2. C'est ainsi par exemple que, d'après M. L. Gautier, notre vers de huit syllabes viendrait de l'ïambique dimètre transfuniié :

FôrtI 1 sc([uc 1 mûr pêc ] tôrô.

serait malaisé, croyons-nous, de se prononcer définilivemenL pour son adoption. Mais, en somme, la question ici est d'importance secondaire; et, que le vers français soit sorti directement de la versification latine accentuée en usage dans le peuple, ou de la versification latine classique modifiée par la substitution de l'accent tonique à la quantité, le fait qu'il importe de constater avant tout, c'est que, dès les premiers temps de la poésie fnançaise, nous nous trouvons en présence de vers d'un nombre fixe de syllabes dont une au moins, et parfois deux, sont régulièrement accentuées. Un rapide examen de nos plus anciens mètres le montrera aisément; ce nous sera une occasion en même temps pour signaler un procédé rythmique dont nous n'avons pas encore parlé : la rime.

Le vers que l'on rencontre tout d'abord dnns notre poésie primitive a huit syllabes ; c'est le mètre de la Vie de Saint-Léger, qui date du x® siècle.

Ambes lèvres 11 fait taliér Ane la langue que aut en quiév, Corn si l'aut toi vituperét, Dist Evruïns, qui tant fut méls i

Dans ces vers, il n'y a pas de place régulière pour un accent intérieur; mais la syllabe finale y est toujours accentuée. De plus, pour rendre le rythme plus sensible, la fin du vers est marquée par une assonance.

1. Traduction : « Il lui fait couper les deux lèvres, de plus la langue qu'il avait dans la bouche. Quand jJ ''eut ainsi mutilé, I^broIn,qui était si pervers, dit. »

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Nous appelons ici assonance la similitude de la dernière voyelle accentuée dans une série de vers qui se suivent : elle est féminine, si cette voyelle tonique est suivie d'une syllabe muette qui ne compte pas dans la mesure du vers; elle est masculine dans le cas contraire. Ce procédé rythmique est fort ancien. Les poésies populaires latines recueillies par Edelestand du MériP sont toutes assonancées, et il en est de même des hymnes de Saint-Hilaire^ de Saint-Ambroise et du pape Daniase(iv^ siècle). Et,eneffet,accentuerinvariablement la dernière syllabe du vers devait conduire, pour renforcer le rythme, à l'hotnophonie^ de celte syllabe finale. C'est celte assonance primitive qui, perfectionnée comme on le verra plus loin ^, est devenue la rime.

Dans l'ordre chronologique, le vers de dix syllabes semble succéder au vers de huit syllabes. Il apparaît d'abord dans la Vie de Saint-Alexis (milieu du xi" siècle) et dans la Chanson de Roland (fin du xi^ siècle *). Dès cette époque deux syllabes dans ce vers sont aff'ectées de l'accent tonique : la quatrième et la dixième. Le repos qui revient régulièrement après la quatrième syllabe et que l'on appelle césure est nécessité par la longueur du vers et a pour objet de rendre le rythme

1. Edelkstand du Mérxl, Poésies latines antérieures au xii^ siècle.

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