Nouveau traité des maladies des enfans
iNous possédons plusieurs Traités de Médecine domestique. Rosen , Tissot , parmi les maîtres de l'art, nous ont enrichis à cet égard des fruits de leurs doctes loisirs , ainsi que beaucoup d'autres médecins dont les productions, quoique estimables, n'ont pu se placer dans la même ligne. Ces auteurs voulurent mettre la science assez à la portée de tout le monde pour que toute personne de bon sens pût aisément se diriger elle-même et diriger les autres dans un grand nombre de maladies. Aucun de ces ouvrages cependant n'a atteint le but louable dans lequel il avoit été composé. Il est douteux si les meilleurs livres de ce genre ont jamais été utiles aux personnes auxquelles ils étoient destinés, tandis qu'il est certain qu'ils ont tous fait un mal prodigieux à la société. Aussi, à l'empressement avec lequel ils avoien t étéd'abord accueillis a bientôtsuccédé l'indifférence. Les plus recommandables , par l'excellence des préceptes et l'esprit d'observation qui y brillent, ne se trouvent plus aujourd'hui que dans les bibliothèques des médecins ; les autres, quoique faits pour fixer l'attention par plus ou moins de mérite, ont été bientôt généralement négligés.
Ce n'est donc pas une médiocre témérité que de s'élancer dans une carrière que les hommes même les plus distingués n'ont pas parcourue
avec un entier succès. Je vais exposer comment j'ai été entraîné dans cette entreprise , développer les motifs qui m'y ont attaché ; et les raisons par lesquelles je justifierai le plan que j'ai suivi , seront prises des causes auxquelles il faut attribuer le peu d'avantages qu'ont retiré les gens du monde des traités de médecine qu'on a faits plusieurs fois pour eux.
Le Traité des maladies des en/ans de Girtanner m'ayant paru supérieur, à beaucoup d'égards , à ceux de Rosen , d'Undervood , d'Hamilton, etc., j'en fis une traduction françoiseen 1814. Cet ouvrage, quoique infiniment plus complet que tous ceux que nous avions déjà , exigeoit cependant quelques appendices pour des maladies de l'enfance qui n'y étoient pas comprises. Il comportoit une foule d'additions quant aux faits, et beaucoup d'éclaircissemens relativement à la théorie et à la pratique. Je voulus lui donner cequ'onypouvoit désirer. De grandes recherches m'avoient fourni des matériaux considérables, mais l'ouvrage principal auroit été comme enseveli au milieu des notes multipliées dont il me paroissoit susceptible. Quelque intérêt d'ailleurs que des notes puissent inspirer, la chaîne des idées étant rompue , et l'attention étant distraite à chaque instant, il en résulte une fatigue que suit bientôt le dégoût. Nous attendons depuis long-temps un traité complet où soient réunies toutes les connoissances acquises, mais éparses , sur les maladies des enfans. Il y a sur cette matière autant d'idées fausses à rectifier que de
préjugés à détruire, et l'observation a beaucoup encore à nous apprendre. Quoi qu'il en soit, j'ai consacré quelques années à ce grand travail : mais par ce que j'ai fait j'ai mieux apprécié tout ce qu'il me restoit à faire, et l'ouvrage dont je donne aujourd'hui l'esquisse est loin encore de la maturité qui pourroit lui concilier quelque indulgence. Ce genre d'occupation avoit dirigé , vers l'observation des maladies des enfans, l'attention que j'avois donnée long-temps à l'étude des maladies des adultes dans les hôpitaux civils et militaires. Les remarques que j'ai eu lieu de faire m'ont déterminé à publier cet essai.
D'après tous les calculs nécrologiques, sur mille enfans il n'y en a guère que la moitié qui atteignent l 'âge de huit ans. Il en périt deux cent soixante dans la première année, et plus de quatre cents ont déjà succombé à la fin de la quatrième. Ces pertes qu'éprouve la population sont effrayantes , et elles s'accroissent encore en proportion de la civilisation , quoique l'état de société semble naturel à l'homme, puisqu'il s'y trouve partout , et qu'il y soit peut-être assujetti par sa structure , sa foiblesse et la durée de son enfance. Cette mortalité des enfans, d'autant plus considérable qu'ils sont moins éloignés de leur naissance, est un phénomène trop général et trop constant pour ne pas tenir à des causes qui le soient également. On peut en donner les raisons suivantes : les infirmités avec lesquelles l'enfant vient quelquefois au monde; les maladies héréditaires qui souvent étouffent en lui la
vie aussitôt que, sorti du sein de la mère, il est en quelque sorte obligé de se soutenir de ses propres forces ; les malheurs auxquels il est exposé pendant l'allaitement désaffections cruelles qu'amène l'âge d'un à trois ans; enfin son aptitude aux diverses maladies de l'enfance , outre qu'il n'est pas plus à l'abri que les adultes de toutes celles qui dépendent de l'épidémie régnante ou qui sont le fruit de la contagion. Quelque disproportion qu'il y ait cependant entre la fragilité de sa constitution et la puissance des causes destructrices qui l'assiègent, celles-ci feroient certainement beaucoup moins de victimes, si la négligence et plus souvent encore les mauvais secours dont les environnent une foule , d'abus et d'erreurs , n'aggravoient tous les maux qu'elles peuvent produire. Tous ceux qui ont écrit sur les maladies des enfans y ont été engagés par ces exemples affligeans. C'est aussi ce qui m'a déterminé à entreprendre ce travail , afin de mettre les païens à même d'apprécier combien la médecine des enfans exige de connoissances. Examinons en effet quelques-uns de leurs préjugés , qui , par un déplorable aveuglement, semblent d'autant plus répandus qu'ils leur coûtent plus cher ainsi qu'à la société.
Il est rare, quand un enfant devient malade, qu'on appelle un médecin capable de lui donner des secours éclairés. On a bien plutôt recours au savoir mystérieux , à la prétendue expérience de quelque bonne femme. Alors un nombre prodi-
gieux de remèdes bizarres, contradictoires, se succèdent rapidement pour le supplice d'un malheureux enfant sans défense, à la ruine duquel conspire même une tendresse aveugle clans le choix des secours qu'elle invoque. Ces moyens, souvent suggérés par la superstition, ou sont sans vertu, quand il faudroit un remède prompt et efficace; ou s'ils ont quelque énergie, rarement sont-ils en rapport avec l'âge de l'enfant, avec la nature , le temps et les indications majeures de la maladie. Nous ne tenons pas des femmes seulement le jour : la nature a voulu que nous leur dussions aussi notre conservation , et elle a confié la fragilité de notre enfance à leurs soins affectueux et diligens. Mais tout sublime qu'est l'amour maternel , il en est de ce sentiment comme de tous les autres : plus il est exalté, plus il est susceptible d'erreur, et souvent une bonne mère tend au but le plus cher à son cœur par le chemin qui l'en éloigne.
Les parens les plus prudens en apparence envoient leurs enfans dans les boutiques des apothicaires, comme au premier âge de la médecine on portoit les malades aux temples d'Épidaure ou de Cos. On s'éloigne de ce sanctuaire nouveau , non avec une réponse d'Apollon, mais avec un remède plus ou moins composé, dont les indications fausses ou frivoles ont été déterminées^ la hâte, par un homme peu instruit des lois qui régissent l'état de santé, et de celles auxquelles la nature assujettit la marche des maladies. Que dis-je ? en l'absence du maître , sa
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femme ou le garçon de pharmacie y suppléent.
Qu'on ne s'imagine pas cependant qu'une timide circonspection préside aux prescriptions, et qu'on choisisse scrupuleusement des médicamens incapables de nuire , s'ils ne sont utiles. Les arômes, leséthers, l'opium; les émétiques , lespurgatifs , même les drastiques les plus acres; les vésicatoires , le quinquina; les préparations mercurielles , saturnines, antimoniales, ferrugineuses , sulfureuses , alkalines , et autres ; les extraits végétaux , des préparations officinales sans nombre; enfin tous les remèdes énergiques que l'histoire naturelle et la chimie peuvent fournir, sont mis hardiment à contribution sous les formes mille fois variées de potions, bols, pastilles, onguens , pommades, emplâtres, sirops, aposèmes, bouillons, etc. On appelle cela faire un traitement, et qui passe pour fort entendu pour les maladies des enfans , qui est prôné pour celles des femmes, qui a du renom pour les affections vénériennes, ainsi de suite. Quelques succès dus à la puissance de la nature victorieuse à la longue de toutes sortes d'oppositions, égarent, tous les jours , la confiance populaire qui , tous les jours, est cruellement punie de ses erreurs sans être jamais désabusée (i).
(i) I miseri, dit Sarcone , credono volontieri ciô che sospirano ; ma oh ! quanto spesso i loro desiderj vanno a maie egualmente che là loro vita ! So hene che qualche felice osservazione puo presentarsi in iscena. E la medicina nei suoi e particolari eserapj , cio che sono le false religioni nei loro sup-
Lorsqu'une maladie a une issue malheureuse, sous la direction d'un médecin , l'espoir des parens ayant été proportionné aux garanties qu'il leur a paru offrir, la douleur ne leur permet pas souvent de distinguer les cures possibles de celles qui ne le sont pas , et bientôt dans le public retentit le bruit des fautes qu'il a commises ou qu'on lui attribue. Mais si , abusés par des rumeurs populaires et les trompeuses réputations qu'elles proclament , ils éprouvent le même sort en confiant la vie d'une personne chérie à un homme qui n'en doit aucun compte, alors les reproches secrets qu'ils ont lieu de se faire compriment leurs regrets et les contraignent au silence. Or telle est la tranquillisante position d'un homme qui fait la médecine , quoiqu'elle lui soit étrangère : on compte lesguérisons que lui donne la bonne constitution des malades , et l'on tait ses revers : il a toutes sortes d'avantages , car il n'a aucune responsabilité d'opinion ; on peut lui appliquer cette observation de Bacon, à l'égard de tous les objets de superstition, tels que l'astrologie ou l'interprétation des songes : c'est qu'on ne remarque jamais que les prédictions accomplies.
Il n'est pas de profession qui nous mette plus souvent en contact avec les préventions , les préjugés et même les passions des hommes que la Médecine. Il n'est certes pas nécessaire d'a-
posti e mal creduti miraeoli. ( Istoria raggionata deW Epidemia di Napoli , anno 1764 , t. 1 , p. 228.)
voir long-temps vieilli dans la pratique pour abjurer presque la prétention de guérir le vulgaire de son penchant pour le merveilleux, et par suite de sa confiance envers ceux qui, sans le connoître, exercent l'art de guérir : art extrêmement difficile, compliqué et profond; mais art très-naturel, qui n'a rien de mystérieux, et où tout est raison, expérience. L'avis des médecins , dans certaines questions, est communément repoussé par une défiance qu'il seroit pourtant difficile de justifier , si l'on vouloit raisonner avec justesse, même d'après les sentimens peu généreux qu'on leur suppose. En effet, c'est une observation qu'il est aisé de faire tous les jours , que les maladies les plus longues, les plus laborieuses, et qui donnent le plus d'importance aux soins d'un bon praticien, avec le moins de responsabilité, sontcellesdontle traitementaétécommencé par des personnes qui n'ont pas une suffisante instruction. Quoi qu'il en soit , s'ensuit-il de ce qu'un abus dangereux est soutenu par l'opinion populaire, au point qu'il soit difficile de le détruire, qu'on doive renoncer à le combattre? je ne le pense pas. Voilà pourquoi je vais discuter franchement, pour les personnes sensées, et avec les pharmaciens eux-mêmes, la capacité de ces derniers, en médecine pratique, d'après des considérations prises de la médecine et de la pharmacie, et du ressort de toutes les intelligences.
Ceux-là ont une idée bien fausse de la médecine, qui n'y voient que l'art d'arrondir des
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formules avec luxe. Il suffit pour démontrer leur erreur de comparer la simplicité des prescriptions et les succès des grands maîtres, avec les fautes multipliées, les cures équivoques de ceux qui étalent le plus de richesse pharmaceutique. Cette erreur est pourtant très-générale : or les pharmaciens brillent surtout sous ce rapport. S'ils composent un médicament, ils y font entrer les remèdes propres à remplir les indicationslesplus compliquées, commesi chaque drogue nepouvoit manquer d'aller droit à son adresse. Certaines lois, il est vrai, de matière médicale y sont scrupuleusement observées. Il n'est pas à craindre, par exemple, qu'aucune de ces substances si multipliées, s'y trouve ni au-dessus, ni au-dessous des doses voulues. On diroit, à leur exactitude, que l'intensité des maladies, la sensibilité des sujets, la vie enfin peuvent d'avance être pesées à la balance. Le vrai médecin se rit de cette vaine symétrie. Quel que soit le nombre, l'anomalie même des symptômes, tout cet appareil croule avec rapidité, quand on attaque une maladie dans sa cause essentielle, dans la disposition générale du corps. D'un autre côté, les substances médicamenteuses ont généralement une ou deux propriétés fondamentales desquelles découlent toutes les autres. Cette connoissance, cette appréciation juste de leurs vertus , identifiées par l'exercice et la méditation avec l'esprit du médecin, sont pour lui un guide plus sûr que la mémoire pour les doser toujours conformément à ses vues , pour en faire l'em-
ploi le plus varié, enfin pour s'en servir en maître. Sans doute il est plusieurs maladies qui ont leur méthode curative spéciale, qui repose sur l'usage déterminé de tel ou tel médicament. C'est là précisément ce qui exige cette érudition médicale immense dont la culture est incompatible avec d'autres études et d'autres soins. Mais d'ailleurs, dans les cas de ce genre, il ne suffit pas de connoître la méthode propre, il faut encore en posséder le système , pour être capable de l'adapter à chaque hypothèse individuelle avec les modifications que celle-ci exige. C'est ainsi qu'un ministre des lois peut en faire de fort mauvaises applications, s'il n'en a saisi l'esprit.
Il semble que le pharmacien dont l'attention est constamment attachée à la considération des propriétés diverses des drogues médicamenteuses, qui les dose et les combine tous les jours en mille manières, doit avoir, à cet égard , les connoissances les plus précises. Quoique je n'élève aucun doute sur ce point, il n'en est pas moins vrai qu'il y a encore bien loin de là à l'art de les administrer avec justesse. Les vertus des remèdes doivent être étudiées long-temps dans les malades pour être appréciées convenablement.
Plusieurs années d'attentive observation peuvent seules donner, à cet égard, les lumières qui distinguent le praticien. Celui-là , par exemple, n'en a certainement aucun des caractères , qui , dans la vue de mitiger les effets d'un émétique chez un sujet nerveux, y fait entrer des
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anti-spasmodiques, lesquels ou en enchaînen t l'action, ousontrejetés dès le premier vomissement et restent par conséquent sans effet. Une méprise non moins grossière, mais qui peut être bien autrement grave, c'est, dans une fièvre ataxique , de combiner le quinquina avec un purgatif dont les effets ne peuvent se réaliser sans détruire ceux d'un tonique, quelque énergique qu'il soit. On voit cependant quelquefois employer ces sortes de combinaisons contradictoires avec la plus aveugle confiance. Dans l'état de maladie, la sensibilité des organes est tout-àfait altérée : l'œil est offensé d'une lumière même légère; tandis que les alimens les plus doux provoquent l'estomac au vomissement, ce viscère et les intestins peuvent supporter sans inconvénient, au moins immédiat, des doses prodigieuses de tartre émétique, de jalap, de nitre, de gomme gutte, comme le prouve la pratique expérimentale et téméraire des Rasori, des Borda et de leurs disciples (i). Borrichius donne l'observation d'un imbécille qui, dans la plus grande violence d'une fièvre dont il fut assailli , parloit avec le meilleur sens : la raison étoit en lui un état de délire. Reil a vu un paysan qui, dans une maladie aiguë, déclamoit élégamment des vers grecs qu'il avoit appris dans son enfance, et dont il ne se rappeloit pas une seule syllabe dans l'étal de santé. Van-Swie-
(i) Voyez les Annali di Scienze e Lettere , Milano . 1810,
ten rapporte qu'un homme atteint de fièvre cpiarte, dans l'accès de froid , se brida les deux jambes jusqu'à l'os sans le sentir. Mais d'ailleurs que la disposition naturelle des organes soit changée par l'état de maladie au point que les effets des remèdes ne puissent être prévus et bien appréciés que par l'homme spécialement adonné à leur observation, la pratique le démontre assez tous les jours. On sera bientôt désabusé, si l'on attend de la saignée , d'un émétique ou d'un purgatif, dans Vaugment ou au summum d'une maladie, les effets qu'on en auroit obtenus à son invasion ou à son déclin. Or c'est là l'erreur dans laquelle tombent, à chaque instant, ceux qui, quoique bien instruits des vertus des remèdes et de leurs doses, sont privés de cet esprit médical qu'un seul jour ne donne pas (i). Ne nous étonnons donc pas si les meilleurs remèdes administrés ainsi au gré du caprice , dans des vues erronées , sans méthode et à contre-temps, renversent le cours régulier d'une maladie, produisent un trouble violent, et donnent à une affection , d'abord très-simple, une gravité qui en rend le traitement long , épineux , et la met quelquefois au-dessus de tous nos moyens. Le bouleversement ici, comme toujours, produit la confusion. Comme on a
(1) Il sapere degli uomini non è sempre fîglio del sistema. Il più che sappiamo è frutto di dura sperienza. (Sarcone, Isloria raggionata dei malt osservati in Napoli; prefazione, pag. i5.)
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manqué la cause , on s'attache à combattre des symptômes qui vont croissant en gravité; des remèdes discordans s'accumulent, se remplacent l'un l'autre chaque jour, comme si, à tout instant, la maladie changeoit dans son essence. Quand les résultats presque nécessaires de cette espèce de torture par laquelle la nature est tiraillée en tout sens, se réalisent, on croit en conscience avoir tout fait , parce que effectivement on n'a négligé que de bien faire.
Le pharmacien et le chimiste sont conduits par leurs expériences sur les substances végétales et minérales , à des conséquences dont l'application à l'économie humaine devient trèserronée, à raison de la réaction des organes et des combinaisons nouvelles que ces substances subissent dans notre corps. Presque tous les sels etoxides métalliques sont altérés ou décomposés par les sucs et extraits végétaux , même par les simples décoctions. Il s'ensuit qu'on devroit s'abstenir de les unir ensemble : plusieurs ouvrages de chimie et de pharmacopée sont même remplis, à cet égard, des préceptes que la pratique médicale n'a nullement sanctionnés. Le chimiste voit, dans son laboratoire, que le quin quina décompose les sels mercuriels, et il en condamne l'emploi simultané. Mais Pelletan , consultant la nature au lit du malade, et soumettant ce principe à la véritable pierre de touche de toute théorie , reconnoît que , dans cette combinaison , les deux remèdes conservent les propriétés que leur sont propres; qu'elle rend
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le traitement mercuriel plus efficace , plus sûr, et tolérable à des individus qui sans cela n'auroient pu le soutenir (i). Le tartre émétique, soumis aux mêmes épreuves chimiques, a donné les mêmes résultats, et a été compris dans les mêmes exceptions. Cependant , le tartre émétique , uni à la décoction de quinquina , se montre par ses effets accoutumés , de déterminer de légers mouvemens des viscères abdominaux , d'exciter la transpiration, de soutenir les excrétions alvines ; et administré ainsi dans les fièvres quartes, il triomphe constamment de leur opiniâtreté. Brugnatelli s'imagine de réformer la méthode d'Alston ,quidonnoit la limaille d'étain contre le ver solitaire. Cette limaille agit mécaniquement en fatigant l'insecte par ses petites pointes, et le forçant d'abandonner l'adhérence qu'il a avec les intestins par d'innombrables suçoirs en crochet. Brugnatelli expose l'étain à ses réactifs , le réduit en poudre impalpable , et finit par le rendre inutile , sans effet et plus coûteux. Voilà comment, faute de connoissances suffisantes dans la science si étendue et si compliquée de l'homme malade , on se prive de remèdes précieux qui donnent les plus beaux succès au praticien. Il ne s'ensuit pas de là que les théories chimiques soient de nul usage en médecine pratique. Il est seulement vrai que, dans le plus grand nombre de cas, leurs conséquences ne sont pas aussi rigoureuses que dans les froides
(1) Voyez sa Cliniques chirurgicale.
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expériences du laboratoire. Mais leur application , trop généralisée par les uns, a été peut-être aussi trop restreinte par les autres. Ainsi , Moscati voyant que de petites doses de mercure coulant suffisoient pour dissiper les accidens de la passion iliaque , a soupçonné , en médecin , que ce métal n'agissoit pas par son poids, comme cela étoit admis dans l'opinion commune. Il a reconnu , en chimiste , l'oxidation du mercure dans le trajet du tube intestinal ; mais il falloit être médecin comme lui, pour saisir les rapports de cette altération avec la cessation des accidens inflammatoires, pour trouver, avec ce fait, le fil d'une foule d'inductions pour le traitement des maladies analogues. C'est la médecine pratique qui , de tous les temps , a déterminé la vertu des remèdes , et les quantités auxquelles ils produisent leurs effets : elle seule pouvoit donner ces connoissances. La pharmacie les prépare en mille manières , pour la commodité de leur administration ; elle les conserve ; elle a le secret des qualités des diverses drogues , et de leur sophistication ; sous tous ces rapports , elle a même sa longue pratique ; enfin, elle peut fournir des agens nouveaux , et elle l'a fait souvent : mais , dans ce dernier cas même , il n'appartient qu'à la médecine pratique d'assigner l'utilité de ces nouveaux moyens. Tels sont les attributs de ces deux branches de l'art de guérir : ceux qui les exercent ne sortiront jamais de ces limites qu'au détriment de l'humanité.
Je me trompe grossièrement, ou l'on recon-
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noîtra , à chaque page de cet écrit , que les maladies des eufans exigent le médecin le plus distingué. Leur diagnostic, toujours difficile à cause de l'inexactitude avec laquelle le sujet rapporte ses sensations , l'est encore davantage , dans certains cas, par plusieurs traits de ressemblance qu'ont entre elles des affections tout-à-fait différentes de nature. Leur distinction exacte ne veut pas seulement des connoissances très-étendues , il faut encore un sens droit , et cette pénétration vive, qui est un don du ciel , qu'on n'acquiert pas, mais qui , perfectionnée par l'exercice raisonné de la médecine, constitue le coup d'œil rapide et sûr du praticien. Ces prérogatives ne sont pas communes, et il les faut toutes: sans elles, on peut être propre à beaucoup de choses, mais non pas à cet art. Ce n'est pas assez de connoître le genre de la maladie , il faut en distinguer l'espèce , les cas très -divers , les complications infiniment variées. Toutes ces circonstances sont d'une importance majeure;carelles veulent des secours tout particuliers , souvent opposés , ou au moins très - différens. Je les ai signalés , autant que j'en ai trouvé les moyens, dans l'étude de- mon état, et dans les souvenirs d'une expérience à laquelle il n'a rien manqué que ce qui pouvoit, peut-être de ma part, la rendre plus féconde. Mais je suis loin d'avoir tout indiqué , et le nombre des lacunes que j'ai laissées sera , aux yeux d'un médecin , dans la proportion de son érudition , de sa pratique , et de l'esprit d'observation qu'il y apporte. La science de la méde-
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cine pratique, aux yeux d'une personne qui la connoît assez pour en juger , est propre à absorber toute l'intelligence de la tète la mieux organisée. On peut en dire autant de la chirurgie , de la pharmacie et de toute autre science. Quiconque en aura acquis assez pour apprécier ce que l'exercice de chacune d'elles exige, n'en embrassera jamais plusieurs.
Que les parens qui daigneront jeter les yeux sur cetessai pèsent les considérations suivantes.
C'est un caractère particulier à la plupart des maladies des enfans , d'exiger immédiatement le remède propre , qui est souvent le seul convenable. La négligence et l'erreur préparent également la ruine de l'objet du plus tendre espoir des familles.
Certaines affections observent, dans leur accroissement, des périodes dont le passage est important , mais difficile à saisir. Dans leurs premiers périodes, les moyens appropriés en triomphent, quelquefois même aisément : dans les derniers, ces maladies sont au-dessus de tout pouvoir humain.
On verra que souvent un accident très -grave et malheureusement aisé à méconnoître , peut, en peu d'instans , trancher la vie de l'enfant. Des observateurs pleins de génie ont instruit , sur ce phénomène périlleux, et sur les moyens de le dissiper à temps, celui qui donne à son état tout le soin qu'il mérite. Ce dernier marche donc d'un pas sûr au milieu de faits sur la nature desquels il est d'avance parfaitement éclairé. Au contraire,
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le médecin médiocre , en arrière des progrès de son art, comme l'homme qui n'en a que des notions vagues et sans liaison , sont alors dans une obscurité profonde et réduits au pénible sentiment de leur impuissance. Enfin ,dans une foule de cas, ceux- ci négligeront l'un et l'autre les moyens les plus prompts , les plus sûrs , et quelquefois en même temps les plus doux , pour des méthodes surannées que leurs inconvéniens ou leurs dangers ont justement fait proscrire. Cet objet mérite quelques développemens.
Nous examinerons les causes qui font varier le traitement de la même maladie, quand j'exposerai mes motifs, pour ne pas décrire le plan curatif de celles que j'ai parcourues dans cet ouvrage. Actuellement j'aborde cette question sous un autre point de vue. Les gens du monde ont souvent remarqué , avec un étonnement mêlé d'inquiétude, la différence qui existe entre les remèdes qu'emploient les médecins pour la même maladie. Cette diversité n'est quelquefois qu'apparente, quand les deux médecins sont égaux en connaissances, et qu'il n'y a par conséquent pas d'erreur dans le diagnostic. Ils ne varient alors que dans la prédilection qu'ils donnent à des remèdes de même vertu. Mais il peut y avoir , sinon opposition réelle, au moins une très-grande diversité. Effectivement, on peut arriver à la guérison d'une maladie donnée par des méthodes très-différentes : l'une plus ou moins longue et détournée, qui non-seulement se lie à un prolongement des souffrances , mais encore à des
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succès incertains , ou entravés de mille accidens ; l'autre, au contraire , directe , simple , courte et sûre. L'érysipèle , la coqueluche , le fongus articulaire, les bubons syphilitiques, les tumeurs scrophuleuses mêmes et une foule d'autres maladies mieux connues par les continuels progrès de l'art , en fourniroient des exemples. Il est donc des méthodes plus ou moins approchantes de la perfection. « C'est ainsi , dit Barthez , que dans la » science de la médecine, comme dans les scien- 3) ces mathématiques , le même problème peut 3> avoir plusieurs solutions qui diffèrent par leur 3> élégance et leur brièveté (i). » Il n'est pas aujourd'hui d'art ou de science dans lesquels des procédés plus courts, plus faciles ou moins dispendieux n'aient remplacé des procédés anciens qui sont rejetés ou tombés en désuétude. La médecine-pratique , sous mille rapports , et dans un grand nombre de maladies, a reçu les mêmes améliorations. Mais ordinairement les méthodes qui ont cette prestesse, veulent être employées avec un à-propos et une dextérité proportionnés à leurs avantages. Que faut-il de plus pour démontrer avec évidence que l'exercice de la médecine veut l'homme qui en fasse exclusivement l'objet de ses méditations?
Mais pourquoi , me dira-t-on enfin , le pharmacien n'obtiendrait -il pas les mêmes succès que le médecin , en se dirigeant d'après de bons auteurs, que celui-ci prend lui-même souvent
(i) Traité des Maladies goutteuses, préface, p. 2g.
pour guides? On va voir à quoi se réduit cette objection. Il n'est pas de maladie qui n'embrasse le système des connaissances médicales pour apprécier la formation , l'importance et même le siège des désordres locaux et généraux qui la constituent. Cet ensemble de lumières est indispensable pour juger sainement des circonstances passées, présentes et à venir; pour adapter les préceptes généraux aux cas particuliers. Il faut être tellement identifié avec les principes de l'art , pour saisir ceux d'un traitement et en faire l'application , qu'on fût capable de l'inventer s'il n'existoit pas. Que dis -je ? Celui qui se dévoue au soulagement de l'humanité trouve à chaque instant des cas qui réclament de lui ces preuves de sagacité et de génie : le vrai médecin est celui qui les donne. Il n'est pas de jour et d'heure où le salut de ses malades ne soitcompromis , s'il ne trouve en lui cette flexibilité de ressources et de moyens qui le met en état de plier les règles générales à l'intensité, aux complications des maladies , aux indications si variées qui naissent de l'âge, du sexe, du tempérament particulier, de la sensibilité, des dispositions héréditaires, des maladies antécédentes , du régime et de la profession adoptés dès les plus jeunes années, des localités, des habitudes diverses , etc. etc. Ces difficultés ne sont jamais si bien senties que par ceux que la pratique a mis aux prises avec elles. Le témoignage du grand Stoll est, en ces matières, d'une autorité à n'être récusé de personne. « Ce » n'est , dit-il , qu'avec un jugement exercé , de
» la sagacité , beaucoup de patience et de fré- » quentes occasions d'observer , que l'on conver- » tit à son usage les règles qui seroient exposées » avec le plus de clarté. Les préceptes de l'art , » même les plus faciles et les plus susceptibles » d'être présentés avec exactitude, exigent euxy mêmes que le médecin tire de son fond les » moyens de les adapter aux cas qui leur sont « propres (1). » Or, de deux choses l'une : ou le pharmacien consacrera plusieurs années de sa vie à l'étude infatigable des diverses branches de la science , à confronter les auteurs les plus recoin mandables , à remplir les lacunes que chacun d'eux a laissées , et à approfondir chaque objet ; enfin , il ne sautera pas à la pointe de la pyramide avant d'avoir long- temps rampé à la base , et c'en est fait alors des soins et des travaux auxquels il est également astreint pour se maintenir à la hauteur de sa profession. Ce sacrifice est bien grand , sans doute : cependant on voit, d'après Stoll, ce qu'il lui manquera encore, outre qu'il est des parties de la médecine, telle que l'anatomie , qu'on n'apprend pas dans les livres.
(i) Médec. praliq. , t. il , p. 44 1 traduct. de Mahon; Sloll s'exprime ainsi : « Vel clarè descriptos canones in usu non » con\ertet, nisi qui judicio subacto et sagaci, ac mira pa- » tientiâ polleat, et artis exercendae occasione multiplici non » destituatur. Ipsa faciliora artis praecepta, quaeve designari « exactiùs possunt, multa a medico exigunt , quae is è suâ » penu conférât, quo prœceptiones h* suis casibus adapten- » tur. » Melhod. medend., pars il , p. 29, <!dit. Lugduni Ba~ lavorum.
Ou bien ( et cette méthode ,qui est la plus facile, est aussi la plus communément suivie) il consultera les écrits des praticiens à mesure que les cas particuliers se présenteront ; et alors ces ouvrages lui seront aussi inutiles , ils seront même aussi dangereux dans ses mains que dans celles des gens du monde. Mes lecteurs seront bientôt à même de sentir cette vérité.
Qu'on ne me soupçonne pas d'exagération quand je parle de l'insuffisance , sous mille rapports , des seules connoissances chimiques et pharmaceutiques , et des erreurs même où elles entraînent. Certes, je suis loin d'avoir chargé le tableau des méprises graves et nombreuses auxquelles s'exposent en médecine-pratique , et par des excursions dans une terre étrangère dont les sentiers leur sont peu connus, ceux qui ne tiennent à cette science que par les bouts de la chaîne qui lie toutes les parties de l'art de guérir. « Y a-t-il , demande Stoll , plus de victimes des » maladies qui sévissent sur le peuple , que de » ceux qui exercent un art qu'ils ignorent ( i) ? » 11 n'ose résoudre cette question , mais il peint de vives couleurs les hommes qui , n'étant guidés ni par une sage théorie, ni par l'observation, confondent tout , n'ont égard ni au temps , ni au sexe, ni à la maladie; et, emportés par un aveugle empyrisme , saignent , font vomir , purgent surtout sans fin , sans cesse ; qui regardent un émétique avec effroi , tandis qu'un purgatif leur pa-
(l) Médec. praliq. , t. i , p. ao8.
v roît innocent, et croient pouvoir les remplacer l'un par l'autre d'une manière satisfaisante ; qui ne sachant reconnoître l'épidémie régnante , ni apprécier son caractère et son influence, traitent les affections qui paroissent durant son empire comme si elles différoient de nature , parce qu'elles ont des apparences diverses ; qui n'ayant aucune notion positive des maladies, aucune habitude d'observer leur cours , ne savent ni diriger celle qui s'offre à eux , ni la suivre quand sa marche est naturelle , ni la régulariser quand elle intervertit l'ordre qui lui est propre , et par des remèdes nouveaux , changés tous les jours , troublent et gâtent tout.
Ce n'est pas contre les pharmaciens , je l'avoue, qu'étoit dirigé le trait de Stoll que je viens de citer , et les divers passages dont j'ai donné l'analyse. Mais si l'on peut avec justice faire de pareils reproches aux médecins qui , aspirant aux lauriers de leur art , ne s'inquiètent pas assez des travaux par lesquels on les achète si cher , à quelle indulgence peuvent aspirer ceux qui en affrontent les plus grandes difficultés , sans se dissimuler qu'ils en ignorent même les premiers élémens ?
Considéré comme un traité de prophylactique pour l'âge de l'enfance, cet essai doit montrer les dangers des préventions populaires comme ceux des maladies. Voilà pourquoi j'ai pris de front, et une à une , toutes les idées fausses sur lesquelles repose l'opinion que l'exercice de la pharmacie se lie à quelque capacité en méde-
cine-pratique. Mais on jugeroitfort mal le fond de ma pensée, si l'on supposoit que je veuille atténuer les droits que celte partie de l'art de guérir, et ceux qui la professent , ont à la juste considération des hommes. L'histoire naturelle, la physique , la chimie , n'ont rien de si étendu , de si relevé, que ne puisse embrasser, atteindre le pharmacien digne de son état. Son laboratoire est l'asile où ces sciences acquièrent de vrais titres à la protection des gouvernemens ; c'est là que se sanctifie en quelque sorte , par l'utilité de leurs applications , l'amour qu'elles inspirent. Que les pharmaciens donc qui, aux risques et périls d'autrui, consacrent à des fonctions qui leur sont étrangères , des loisirs qu'ils ne peuvent trouver que dans la négligence de leur art, imitent ceux de leurs confrères qui veulent être et sont tout ce que leur profession exige. Elle leur offrira des études et des travaux qui ne leur permettront plus ces distractions ; ils n'iront pas chercher des revers dont le souvenir est fait pour troubler à tout instant une âme honnête ; et, par un genre de succès dont ils doivent être plus jaloux, ils s'acquerront cette estime unanime, qui est la plus solide des gloires, qui est le seul prix par lequel la société puisse payer des services sans bornes.
Mes motifs pour publier cet essai sont donc faciles à juger. Des faits qui se présentent malheureusement tous les jours , m'ont convaincu que les pertes incalculables que fait l'espèce humaine en enfans de tout âge, tiennent à deux
erreurs très-graves de leurs parens : la première, c'est que leurs maladies soient médiocrement importantes et ne veuillentque des secours peusavans ; etde celle-là découle la seconde : c'est que des personnes ignares, que certaines bonnes femmes puissent avoir à cet égard quelque science secrète, ou qu'au moins tout homme en état de doser une potion calmante ou purgative , ait autant de capacité qu'il en faut pour maîtriser les affections les plus périlleuses de l'enfance. Je viens de démontrer l'insuffisance des seules connoissances chimiques et pharmaceutiques. Mais du reste , j'ai cru que rien n'étoit plus propre à détruire les dangereuses préventions des parens sous tous ces rapports , que d'exposer clairement à leurs yeux les véritables caractères des maladies des enfans, leur marche, le danger qu'elles ont d'abord, celui qu'elles acquièrent rapidement, ou qui couve quelquefois sous les apparences les moins alarmantes. J'ai signalé , presque à chaque page de cet essai , une foule de méprises où peuvent entraîner les apparences superficielles de cas très-différens dans le fond : on y voit , d'une manière palpable, combien est redoutable la médiocrité dans un art qui malheureusement n'eu souffre pas ; que des remèdes , qui paroissent très -simples, deviennent très -actifs par leur àpropos; qu'au contraire, le défaut de convenance convertit en poisons ceux qui semblent les plus innocens: d'où il résulte que le médecin et le remède considérés auprès du malade , trop souvent il n'y a pas de milieu entre le meilleur et le
a6 AVANT-PROPOS.
pire Pour se faire une idée juste de la difficulté de la médecine de l'enfant , il faut se représenter le médecin obligé de tout deviner , de suppléer au défaut ou à la confusion de son langage , aux rapports inexacts de ceux qui l'assistent ; et enfin , comme si tout cela ne donnoit pas assez de prix au véritable savoir , l'enfant est en tout comparable à une tendre plante dont la tète s'incline , flétrie par la mort , sous un choc que l'arbre adulte ressent à peine.
Toutes mes obligations envers l'enfant et sa famillç, se bornoient - elles à écarter de lui les soins indiscrets et périlleux de l'ignorance? Cette question se trouvera résolue par l'exposition et la justification que je vais donner du plan que j'ai suivi dans cet essai.
Si l'on divulgue au peuple le caractère et la marche des maladies , il faut en même temps lui donner les avis les plus sains , lui indiquer la voie la plus sûre pour en prévenir les dangers et les guérir. C'est sur ce point que tous les auteurs de médecine domestique ont commis une méprise qui leur a fait manquer leur but. Stoll observe très-bien que , lorsqu'on veut instruire le vulgaire en ces matières , il faut auparavant examiner jusqu'à quel point il peut être instruit; qu'on doit lui donner des connoissances qui soient à son usage , sans quoi on a à craindre de nuire autant qu'on a voulu être utile. « Nous pouj' vons , continue-t-il , fournir au peuple des ar- » mes, c'est-à-dire des remèdes excellens, mais a jamais la science des indications et l'adresse de
AVANT-PROPOS. l'J
» saisir les occasions de s'en servir (1). «Quelquesuns de nos traités de médecine populaire ont parfaitement satisfait à la première condition , mais aucun d'eux n'a pu accomplir la seconde. Il est résulté de là , comme je l'ai dit d'abord , que les meilleurs ouvrages de ce genre n'ont pu servir qu'aux médecins, et que les médiocres n'ont été bons pour personne. Ces vérités tomberont sous les sens parle moindre examen.
Il n'est pas d'art si mécanique qui n'exige un long apprentissage. Que sera - ce donc de la science médicale ? Elle comprend un nombre immense de faits; chacun d'eux forme un anneau dans une même chaîne , et celle-ci est d'autant plus étendue et plus serrée , qu'on est plus riche de ces faits , que la pratique et la méditation ont mieux déterminé leurs rapports , qu'on est plus apte à disposer chaque phénomène nouveau , suivant ses affinités naturelles. S'il en est pour lesquels cette chaîne soit coupée de nombreuses intersections, pour qui ses parties soient plus ou moins disloquées, disjointes, pour qui enfin elle n'existe pas ; ceux - là, quelque nom qu'ils prennent, sont tout-à-fait étrangers à la médecine. Mais ce n'est que par une application infatigable, des travaux inouïs et les plus heureux dons du génie ( sans lesquels tout le reste est stérile ), qu'on peut saisir , embrasser un sys-
( i ) Quelles instructions il convient de donner au peuple , lorsqu'il règne une épidémie dysentérique. Médecine pratique, t. m , trad. de Manon.
tème aussi vaste et aussi compliqué. Souvent quand on a franchi les âpretés d'une science , quand on s'est rendu aisées des difficultés incalculables, on oublie, au milieu des succès , les efforts qu'on a dû faire. C'est ainsi que Rosen • et Tissot ne se sont pas souvenus qu'ils avoient usé la moitié de leur vie à parcourir les meilleures universités de l'Europe, et à apprendre, sous les plus grands maîtres , l'art qu'ils ont ensuite voulu mettre à la portée même du peuple. Mais l'expérience a démontré que des expressions claires ne suffisent pas pour rendre familier, à tout le monde et d'un seul coup , un ensemble d'idées tout- à-fait différentes de celles qui naissent des soins et des occupations de la viecommune. Qu'un homme du monde consulte, pour une fluxion de poitrine , je suppose , Y Avis au peuple , le Médecin de la montagne , ou tout autre ouvrage de ce genre , il mettra bien vite de côté les considérations sur lesquelles repose le choix à faire du remède pour courir de suite à celui-ci. Les idées que ces considérations renferment sont pour son esprit comme des étrangers dont on ignore la langue, les habitudes et les mœurs; elles tiennent à une foule de connoissances qui lui manquent; les expressions propres à la science ont une valeur qui lui est inconnue : comment y puiseroit-il des notions exactes? comment y trouverait - il de quoi se guider sans erreur dans le choix des moyens que le cas exige? C'est un caractère commun à tous les ouvrages de science. Quiconque , pour la pre-
mière fois, ouvrira un traité de physique, de géométrie , de tactique militaire ou navale , éprouvera la même confusion. Que diroit - on cependant de celui qui oseroit entreprendre la conduite d'un vaisseau ou la direction d'une armée avec un livre de théorie à la main ? Et cette méthode seroit bonne pour diriger le traitement d'une maladie ! Non , c'est une erreur que le seul défaut de réflexion a pu enfanter. Notre esprit , comme une laine, quelque fine qu'elle soit, n'acquiert une teinte forte et de bon usage qu'à force d'être plongé dans la couleur.
La partie thérapeutique , qui semble surtout devoir donner du prix aux livres de médecine destinés pour le peuple , est , par un grand nombre de raisons, ce qui précisément les rend inutiles ou même très-dangereux. Aucun de ceux que nous connoissons n'est assez complet pour renfermer [ je ne dis pas toutes les maladies ordinaires , mais pas même tous les cas de la même maladie. C'est ainsi que , dans son Avis au peu,' p/e,Tissot décrit les péripneumonies inflammatoire, bilieuse et muqueuse, mais qu'il ne dit rien de la péripneumonie maligne. Il est tout aussi incomplet sur la rougeole; il l'est encore davantage aux articles, mal de gorge, diarrhée, dyssenterie , et dans une foule d'autres. Il s'en faut de beaucoup qu'il ait même tracé tous les changemens, toutes les dégénérations dont sont susceptibles les maladies qu'il a décrites. D'un airtre côté, je défie tout autre qu'un praticien très-éclairé , de distinguer un grand nombre de
3o AVAW T-PROPOS.
cas qu'il a esquissés d'un trait rapide. Cependant l'homme du monde qui veut se servir de son livre, ne peut marcher que sur les routes qu'on lui a ouvertes. Dans un million de circonstances, il fera donc, d'après Tissot, cequeTissotse seroit bien gardé de faire ; et quand le danger sera au comble, on appellera un médecin dont toutes les ressources se briseront contre ce triste résultat de fautes irréparables. Du reste, les traités de médecine populaire ne sont pas les seuls incomplets à beaucoup d'égards , quoiqu'ils le soient nécessairement beaucoup plus que les ouvrages qui ont une autre destination. Il n'est pas de nosologie si étendue qui ne laisse encore beaucoup à désirer. C'est là ce qui exige de la part du médecin cette érudition immense dans son état, qui lui fait dire à tout instant , avec le •vieillard de Cos : La vie est trop courte. Mais d'ailleurs les ouvrages dont nous parlons ne sauroient se purger de deux vices contraires qui les rendront toujours également impropres à leur objet : s'ils ont une médiocre étendue , ils sont ou pleins de lacunes, ou trop concis pour être clairs ; si , au contraire , les détails y étoienl proportionnés à l'importance et à la diversité des matières, ilsseroient trop volumineux pour être usuels. Mais il faut en revenir toujours au même principe: vainement les auteurs de ces traités auroient exposé avec le plus grand soin tous les cas variés, toutes les combinaisons que peut présenter une maladie ; le lecteur ordinaire seroit toujours dans l'impossibilité de dislin-
AVANT- PROPOS. 3l
guer, dans une affection compliquée, l'élément prédominant, le plus dangereux, celui contre lequel doivent être dirigés les secours les plus efficaces et les plus prompts. Que dis-je ? Un médecin , même distingué , ne peut pas quelquefois s'élever au-dessus de ces difficultés.
On le voit : c'est pour de bonnes raisons que je veux que les livres de médecine , à l'usage de tout le monde , gardent un silence prudent sur les méthodes curatives. Plus on approfondit ce sujet, mieux on sent la sagesse de celte doctrine. Sans doute les maladies lés plus ordinaires datent de l'origine du monde; mais celles-ci n'ont peut-être pas été observées une seule fois exactement avec les mêmes circonstances. Cela doit être : car chaque maladie se moule, dans sa marche, par ses formes, sa gravité , ses accidens , sur la constitution et les habitudes de l'individu : or , il n'a peut-être jamais existé deux sujets à tous égards parfaitement semblables. Il en résulte, pour la même affection morbifique , des variétés si infinies, qu'un auteur ne les sauroit toutes prévoir. Il est donc obligé de s'en tenir à l'exposition des préceptes généraux ; quant aux modifications nécessaires , il est forcé de les confier au discernement de celui qui fait l'application des principes. Vainement Rosen , Tissot , Buchan et autres, offrent -ils, comme modèles, à ceux en faveur desquels ils ont écrit, des exemples de ces déviations heureuses de la méthode générale : il faut avoir la clef de la science pour se servir de ces exemples , pour
apprécier l'identité des cas. Tous les phénomènes apparens ne sont pas d'ailleurs de la même importance, et le talent du praticien brille autant en négligeant des accidens étrangers à l'essence des maladies, et en échappant à l'illusion qu'ils peuvent faire , qu'en donnant à des signes moins saillans toute leur valeur réelle bien supérieure, quelquefois , à celle qu'ils paroissent avoir.
Mais tel est l'art de guérir : on ne peut l'envisager sous un point de vue, sans se trouver de suiteenface deses plus grandes difficultés. Quelque compliqué que soit l'assemblage de la machine humaine , il y a cependant unité parfaite. Si chaque partie ressent l'état de l'ensemble, tous les organes , à leur tour , partagent les affections de chaque partie. La suspension de cet accord est l'état le plus périlleux ou le plus voisin de la mort (i). Néanmoins il arrive très-souvent, par une exaltation ou par des dispositions vicieuses de la sensibilité , que la lésion essentielle et primitive d'un organe se prononce par des désordres en quelque sorte modérés , comparativement aux accidens tumultueux qui les couvrent, et que fournissent les organes affectés secondairement et par sympathie. Ce n'est que par une connoissance profonde des lois de la vie , et avec une sagacité singulière, qu'on peut, dans ce trouble général , apercevoir une certaine harmonie entre ces symptômes si disparates au premier coup d'oeil, et reconnoître leur com-
(i) Barthez, Science de l'Homme.
mune origine. Un talent ordinaire s'égare aisément clans ces cas ténébreux, prend lesymptôme pour la maladie, l'accident apparent pour la cause , et fait ( pour me servir des agréables expressions de Stoll ) comme Ixion , qui laissa Junon pour embrasser un fantôme. Cependant on établit de fausses analogies entre des affections très-différentes, et l'on adapte aux unes un traitement qu'elles repoussent , parce qu'il ne convient qu'aux autres ; ou bien , par une méthode aussi puérile que compliquée , on administre un remède pour chaque symptôme , et l'on tâche ainsi d'émonder un arbre qu'il faudroit attaquer à la racine. Mais si un médecin, dont la pratique est même souvent heureuse , échoue quelquefois dans ces circonstances, à quelles erreurs n'est donc pas exposé l'homme du monde qui n'a ni ses lumières, ni son expérience ? Des malheurs affreux touchent pourtant de près aux moindres fautes : il ne peut donc y avoir, pour lui, de conseil plus prudent et plus sage que de se jeter dans les bras d'un médecin dont les talens soient démontrés par de bons succès. Et s'il en est ainsi , si ces cas se présentent tous les jours et à tout instant , pourquoi mettre dans ses mains des armes dont il peut aussi-bien frapper le malade que la maladie ?
Jusqu'ici j'ai considéré les maladies comme particulières , isolées , et concentrant tous leurs rapports dans le sujet qu'elles atteignent ( i ).
(1) C'est ce qu'on appelle maladies sporadiques.
3/j AVAKT-PROPOS.
Vues sous cet aspect, j'ai discuté les restrictions auxquelles les règles générales sont assujetties à tout instant ; restrictions, modifications infiniment variées , et qui sont tellement importantes, qu'en les négligeant on peut, comme Molière le dit plaisamment, envoyer le malade au tombeau conformément aux règles. C'est parce qu'une profonde instruction médicale, rectifiée même par la pratique, peut seule en donner la mesure et le tact , que je regarde comme très- nuisibles les livres de médecine qui tracent au peuple des plans curatifs qu'il est obligé de suivre à la lettre indistinctement. Mais leurs inconvéniens deviendront plus sensibles encore, si nous considérons les maladies dans leurs rapports avec l'épidémie. Je vais tâcher de mettre mes lecteurs à portée de juger sainement de ces objets.
L'air qui nous enveloppe et nous presse de toutes parts, agit sur notre corps parsa chaleur , sa froidure, sa sécheresse, son humidité; par toutes les combinaisons de ces qualités, par les météores, les vents , les tempêtes et toutes les révolutions dont il est le théâtre. Il influe aussi , de toutes ces manières, sur la richesse et la nature des récoltes ; sur l'abondance et la qualité des vins et de tous les genres de fruits; sur les animaux qui nous nourrissent de leur lait ou de leur chair ; sur l'eau des rivières et des fontaines , et même sur les émanations de la terre, qui l'altèrent à leur tour. Ces modifications réunies introduisent en nous des modifications qui s'éteignent bientôt, si les circonstances changent; mais si l'atmo-
sphère se maintient long-temps dans certaines dispositions, nous recevons d'elle et des agens soumis à son empire des altérations fortes et profondes, qui font à la fin explosion par des maladies. Comme ces causes générales planent sur toutes les tètes, les maladies qu'elles engendrent atteignent tout le monde sans distinction d'âge , de sexe , de profession , de rang et de fortune; elles sont de même nature chez tous, et chez tous veulent le même traitement : c'est là ce qu'on appelle maladies épidémiques ou populaires. On voit que le mot épidémie , quoique indiquant une maladie très-étendue et qui frappe beaucoup d'individus à la fois , n'implique pas l'idée de contagion. Ces deux mots ont presque le même sens aux yeux du vulgaire; mais c'est une erreur funeste qui augmente les dangers par la terreur : une maladie épidémique peut même n'être pas grave. En second lieu , comme il est presque impossible que les circonstances que nous venons d'indiquer se trouvent, plus d'une fois , combinées de la même manière et au même degré, il s'ensuit, comme on l'a effectivement observé, que les épidémies ne se ressemblent jamais parfaitement.
Chaque saison porte donc avec elle son genre d'épidémie plus ou moins marquée , laquelle s'éteint et est remplacée par celle qu'amène la saison suivante. Toutefois une constitution atmosphérique, dominant pendant quelques années, peut déterminer une épidémie permanente
dont les maladies des saisons prennent la couleur et adoptent les lois, de sorte qu'elles sont comme des branches attachées à la même tige (i). Mais le phénomène le plus important que présente l'étude des épidémies, est celui-ci : nous avons dit que la maladie épidémique est de même nature chez tous les sujets, et veut le même traitement. Ses symptômes les plus essentiels sont aussi généralement les mêmes; mais les dispositions individuelles y apportent beaucoup de variétés , et les signes caractéristiques sont quelquefois masqués d'apparences mensongères qui peuvent faire illusion. Chez quelques-uns , cette débilité originaire , ou acquise dans un organe , fait qu'il ressent plus particulièrement le choc de la maladie épidémique ; et alors celle-ci prend les traits d'une maladie de nature opposée , laquelle semble proscrire le traitement de l'épidémie , qui est pourtant le seul qui lui convient. S'il est des observations empreintes du sceau du vrai génie, ce sont celles par lesquelles Stoll a fait voir, sous le règne des maladies bilieuses, que l'hémoptysie , c'est-à-dire une des affections qui généralement exclut le plus l'émétique, étoit en quelque sorte miraculeusement emportée par ce remède. La saignée , qui , dans le cours ordinaire des choses, en est le remède le plus efficace et le plus prompt, aggravoit icil'hémorrhagie. Le ma-
(i) C'est ce qu'on appelle, les unes maladies stalionnaires, et le» autres intercurrentes.
AVANT- PROPOS. Zh
lade, au contraire, ne crachoit plus une seule goutte de sang aussitôt que le vomissement étoit établi (i). Rivière observa à Montpellier, en i6r3, après le siège de cette ville, une épidémie de fièvres malignes qui fait d'énormes ravages. Tous les malades succomboient sous l'emploi des topiques excitans , par lesquels on doit en général provoquer la suppuration des parotides. Une observation l'ayant conduit à l'usage de la saignée , il ne perdit plus aucun de ses malades. Qr, si l'épidémie imprime son caractère aux affections qui naissent sous son règne , au point de renverser entièrement les maximes les plus constantes de leur traitement, n'estilpasévident que les livres qui décrivent celui-ci pour l'usage du peuple sont comme un instrument meurtrier confié aux mains d'un enfant?
Il eût été con tradictoire de reconnoître l'erreur où mes prédécesseurs sont tombés , et de les imiter. Au lieu donc de décrire la méthode curative
( i ) Les médecins anglois se sont singulièrement dégagés des préjugés contraires à l'émétique dans le cas de crachement de sang. Ils ont trouvé que ce moyen étoit un des plus prompts pour arrêter l'hémorrhagie. Mais cette pratique auroit besoin d'être ramenée à des principes de doctrine sûrs pour éviter les grands dangers de son usage purement empirique. Cela ne paroît pas difficile. Le docteur Moseley l'a surtout préconisé. Le docteur Rush a trouvé qu'une forte solution de sel marin donnoit des succès prodigieux que Solenghi dit avoir vérifiés. Voyez sa traduction des Discours de John Bell sur les plaies.
des maladies , j'ai fait sentir, autant qu'il m'a été possible, la diversité des cas de chacune d'elles. Mes lecteurs connoîtront leur danger, ils ne s'abuseront pa.s sur la douceur de leurs premiers signes ; ils seront en garde contre celles qui ont des périodes où elles peuvent être guéries , et d'autres où elles ne le peuvent plus. Ils seront donc plus prévoyans pour les personnes dont le sorties intéresse; ils appelleront le médecin à temps; ils préféreront, à instruction égale, le plus expérimenté; et enfin ils aimeront mieux invoquer ses soins sans nécessité, que de s'exposera ce qu'ils soient trop tardifs. Ce conseil est sage , on peut m'en croire : en le suivant on sauvera beaucoup de victimes; et de ma part, quoique je sois médecin , il est plus désintéressé que je ne voudrois, d'après le désir que tout homme doit avoir d'être capable de se rendre utile.
En général , j'en ai assez dit pour faire pressentir ce qu'il y a de mieux à faire dans chaque cas, et pour prévenir l'abus des remèdes dont l'utilité est limitée. Si j'ai dû parler d'une maladie peu connue, j'ai indiqué l'auteur qui l'a le mieux décrite. Quand j'ai signalé une méthode curative digne de prédilection , j'en ai fait connoître l'inventeur , parce que c'est de lui qu'il faut apprendre l'art de la conduire. Quoique avare , en général , de théorie , j'ai tâché pourtant fie lier les faits par les principes , et de soutenir les principes par les faits. Il n'y a pas d'assertion
AVANT-PROPOS. 3q
relative aux uns ou aux autres, que je n'aie appuyée d'autorités respectables. Si j'ai quelquefois hasardé de nouveaux aperçus sur la nature et le traitement des maladies, on verra qu'ils reposent sur les faits les plus constans et les mieux avérés. On reconnoîtra enfin, à l'ensemble général de l'ouvrage, que si j'ai eu du zèle pour faire connoître ce qui est oonvenable et avantageux, j'ai aussi eu le courage de remplir l'obligation plus périlleuse de dévoiler le danger de certaines pratiques, quelque protégées qu'elles fussent par l'opinion commune. J'ai trouvé en moi , sous tous ces rapports , les sentimens dont Stoll veut qu'un médecin soit animé. « Ainsi , » comme lui , nous méprisons également et ceux » qui, quoique connoissant la meilleure méthode, » et l'approuvant tacitement, trahissent leur art » par une basse complaisance pour des préjugés » de bonnes femmes; et ceux qui, tenant opi- » niâtrément aux anciennes routines, n'osent, » imitateurs serviles, ni penser, ni entreprendre, » ni faire que ce que faisoient leurs aïeux (1). » « Mais ce n'est pas assez , comme l'observe
(l) Médec. pratiq., t. n, p. 75 , 76 , trad. de Mahon. Sic. eos neutiquam verebimur, dît Stoll, qui etsi meliora videant , probentquesecum tacite, nihilominùsperniciosis matronarum opinionibus serviliter officiosi artem produnt.
Nec illos posteà morabimur, qui antiqui moris tenacissimi, cogitare , raoliri , facere nil audent , quod avus non fecerat , nec abavus, atavusque, imitatores, serTum pecus.
» Hippocrate, que le médecin prescrive et fasse » ce qu'il y a de mieux : il doit être secondé par » le malade, par les assistans et par un heureux » concours de circonstances extérieures (1). » Je n'ai rien négligé pour mettre les parens à même de remplir toutes ces conditions. J'ai choisi l'appartement de l'enfant malade, et l'exposition de sa chambre; j'en ai déterminé la chaleur et réglé la lumière; j'ai disposé son lit, composé ses vêtemens, son régime; j'ai coordonné ses exercices et ses jeux avec son état; j'ai montré tout le parti qu'on peut tirer d'une foule de secours qu'on a toujours sous la main, comme bains, fomentations, frictions, lavemens. On pourra aisément composer des boissons au jeune malade, dans le genre que j'ai indiqué. Avec la moindre attention on distinguera lorsqu'un de ces moyens peut convenir dans tous les temps, comme aussi des restrictions bien prononcées avertissent de prendre avis avant d'y insister davantage. J'ai donné tous lés moyens d'être utile et ôté tous ceux de nuire. Le médecin qu'on appellera auprès de l'enfant malade, le trouvera environné de tout ce qui favorise le traitement, et n'y remarquera rien qui le contrarie. Il aura même souvent la satisfaction , en arrivant, de voir les accidens les plus graves déjà
(î)TVec solùm se ipsum praestare oportet, opportuna facientem , sed et segrum, et assidentes, et exteriora. Hipp. Jph. i , sect. i.
dissipés, et de n'avoir à recommander que la continuation des mêmes secours. « Car n'ou- » blionspas que la médecine, pour être efficace, y> n'a pas toujours besoin d'un secours positif, ni » d'un médicament quelconque. La privation » de ce qui est nuisible , la cessation d'habitu- » des vicieuses , le changement de climat et » d'occupations, sont des moyens qui peuvent » être très-utiles, qui sont même souvent néces- » saires au succès du traitement, ou qui seuls » peuvent guérir (i). »
Les maladies ne sont jamais plus formidables que lorsqu'elles récèlent un poison contagieux. Elles ne bornent pas leurs coups alors au malade qu'elles accablent. Celui-ci , en échange des soins qu'il reçoit, rend le venin qui s'exhale de ses pores et avec souffle; il le communique à tout ce qu'il touche ; et serviteurs, parens , amis , il les associe tous malgré lui à ses propres dangers. Il ne sauroit y avoir un objet de plus haute importance pour un ouvrage de la nature de celui-ci. Quoi de plus essentiel en effet que de prévenir les pères de famille sur les dangers qu'ils encourent, lorsqu'ils vont , par des motifs quelquefois de pure convenance, que dis-je , lorsqu'ils conduisent même leurs enfans dans des maisons où est établi un foyer de contagion dont les uns et les autres portent les germes chez eux et partout? Mais je sais aussi jusqu'à
(l) Vicq-d'Azir , Remarques sur la Médecine agissante.
i\l AVANT-PROPOS.
quel point on devient répréhensible en attribuant trop légèrement un caractère contagieux aux maladies. Car , quoiqu'il n'y ait guère d'exemples que les droits sacrés de l'humanité , de l'amitié et du sang aient été oubliés jusqu'à abandonner un infirme en proie à ses maux ; cependant une indiscrétion condamnable, répandant la terreur autour de lui, il se pénètre lui-même d'un sentiment qu'il Ht sur tous les fronts , et qui le rend bientôt victime du danger auquel il eût pu écbapper s'il ne l'avoit pas connu (i). Voilà pourquoi avant de signaler ce
(l) Il est remarquable que ce ne sont jamais les praticiens sages et accoutumés à l'observation qui manquent à la circonspection avec laquelle doivent être prononcés les mots épidémie , contagion , à cause de l'effroi général qui les suit; mais que ce sont ceux qui , à quelque prix que ce soit, veulent mettre leur nom dans la bouche de la multitude. Ces derniers extorquent quelquefois des éloges de l'autorité publique, dont ils mériteroient au contraire l'admonitiou la plus sévère ; et le prix du savoir devient celui d'une preuve d'ignorance. En effet , l'expérience a démontré que, dans ces circonstances , la terreur propageoit la maladie et augmentoit la mortalité à un point inconcevable. Tous les auteurs conviennent qu'il faut cacher avec le plus grand soin la nature réelle de la maladie régnante, en prenant pourtant tous les moyens d'en arrêter les progrès. On atteint d'autant plus sûrement ce but , que l'on répand davantage l'idée que la maladie n'est pas dangereuse. Il faut augmenter la confiance que le bas peuple a toujours dans les amulettes ; on doit prendre des mesures pour que la mortalité réelle soit ignorée , suspendre la majesté religieuse des funérailles , et détourner l'attention du peuple des images lugubres, de la calamité générale, par tous les
caractère sinistre de quelques affections , je me suis assuré qu'il étoit constaté par des faits authentiques, qu'il a été reconnu par les observateurs les pius exacts. Les bornes de ma capacité ont seules pu en mettre à l'accomplissement de toutes les obligations que j'ai contractées en commençant ce travail. 11 est.des maladies contagieuses dès leur enfance ; il en est encore plus qui le deviennent à certains temps. J'ai indiqué les époques où celles-ci adoptent cet attribut funeste, et marqué son degré de violence. J'ai surtout fait connoître les diverses voies de contagion et tous les corps propres à lui servir de conducteurs. Mais rien ne m'a tenu plus à coeur que de mettre à la main de tout le monde les moyens d'en enchaîner le développement , et de neutraliser les miasmes de l'atmosphère qui environne le malade et dans tous les objets qui sont à son usage. Ces moyens sont très-précieux : car leur emploi améliore l'état de celui qui souffre en même temps qu'il préserve ceux qui l'assistent. Il en est même, tels que le vinaigre en vapeur, qui sont aussi efficaces, aussi exempts d'inconvéniens qu'ils sont faciles. Je souhaite qu'on ait peu de négligence à me reprocher, sous ces rapports divers , aux articles , lavage du
moyens imaginables. Dans ces terribles conjonctures , on a vu que la mortalité étoit arrêtée presque aussitôt qu'elle cessoit d'être connue. Voyez Frank , Reil , et tous ceux qui ont écrit sur ces objets d'après l'observation.
nouveau -né, allaitement, flux puriforme de»
narines , ophthal mie , syphilis , angine maligne, coqueluche, petite-vérole , rougeole , scarlatine, gale, teigne, dyssenterie , etc. A l'égard de la petite-vérole surtout, j'ai analysé les circonstances innombrables qui peuvent la rendre funeste , et j'ai tâché de faire ressortir les dangers affreux , de manière à détruire tout préjugé favorable à cette maladie dans l'esprit d'un homme de bon sens. Suivant moi , c'est rendre la vaccine recommandable par les considérations qui entraînent une conviction irrésistible.
Une loi que je me suis religieusement imposée , c'est d'éloigner une foule d'expressions fondées sur des hypothèses aussi fausses que surannées. Telles celles de vice scropl hideux , rachitique , scorbutique , arthritique , rhumatismal , etc. Ces vices et acrimonies imaginaires (•car quoique ces deux mots n'ayent pas précisément le même sens , on les trouve presque toujours employés dans la même acception ) ont été les fondemens ruineux de beaucoup de théories qui se sont écroulées sans que rien pût les soutenir, et qui ont conduit à des méthodes curatives Ires-défectueuses. On a supposé un virus pour toute affection dont on n'a pu concevoir la formation. Mais ces mots en tenant la place des choses, et en multipliant les causes des maladies beaucoup plus que n'a fait la nature, ont empêché de saisir les rapports et la filiation de plusieurs d'cntreclles. 11 est impossible de déter-
miner bien exactement ia nature de ces vices des humeurs auxquels on attribue tous les désordres. Quelque grave ou maligne que soit une maladie, le sang tiré de la veine présente, au moment de son extraction , les mêmes qualités douces de l'état de santé. Vacca-Beriindrieri observe très-bien que les fluides, malgré cette douceur, n'en sont pas moins propres, dans beaucoup de cas, à déterminer le trouble le plus violent ( i ). D'un autre côté , quelle que soit l'âcreté des dépurations critiques ; que ces matières soient rejetées au dehors ou qu'elles fassent dépôt dans une partie ; on doit les regarder comme le produit d'une sécrétion morbifique, et l'acrimonie qu'elles manifestent doit être proportionnée à la gravité de la maladie, à la dépravation de toutes les sécrétions. Ce principe s'applique à toutes les excrétions dépravées, tant des maladies chroniques que des maladies aiguës. Quant à certaines maladies chroniques, comme les écrouelles, le rachitis, la goutte, etc. , j'ai cherché à faire voir qu'elles étoient l'effet nécessaire de l'organisation primitive, du défaut d'équilibre entre les systèmes d'organes dont le corps est composé. Cette manière de voir, qui rend compte de tous les phénomènes de ces affections , qui s'accorde avec toutes les vues prophylactiques etcuratives, n'est pas entièrement
(1) Vacea Eerlingliieri , saggio intorno aile principale malattie del corpo umano , t. i , cap. i.
nouvelle , puisqu'on eu découvre les germes dans Cullen, Barthez, Cabanis et les plus profonds scrutateurs des lois de l'économie humaine (i). Mais telle que je l'ai présentée, elle ouvre la carrière à des développemens théoriques et pratiques entièrement nouveaux. Je n'ai fait que les indiquer, parce que la nature de cet essai ne nie permettoit pas d'entrer dans les discussions qui auroient été nécessaires pour donner à ces idées un caractère de doctrine. J'essayerai peutêtre un jour de remplir cette tache par des mémoires particuliers sur les scrophules et les maladies qui en dérivent , comme le rachitis , le fongus articulaire , la phthisie pulmonaire , etc. Il me paroît (au moins jusqu'à présent) que cette manière de considérer ces affections, est plus que toute autre à la hauteur des connoissances actuelles, qu'elle est la plus philosophique et celle qui promet le plus de résultats heureux. C'est encore un préjugé en sa faveur , qu'on en trouve des semences éparses dans les ouvrages où ces objets ont été le mieux approfondis, parce que les auteurs n'ont pu repousser l'expression immédiate des faits. Mais je ne prétends pas que mes opinions soient à l'abri de
(l) En effet , ces auteurs, malgré la diversité de leurs principes sur la plupart des phénomènes de la science de l'homme , s'accordent cependant à ne pas attribuer les affections ci-dessus à une acrimonie particulière, mais à des dispositions universelles de la constitution.
toute contradiction : c'est assez si elles ouvrent Je champ à des discussions avantageuses. Car l'esprit humain n'a pas de route directement ouverte pour arriver aux causes les plus orofonrles des effets qui frappent nos sens, et il doit nous suffire de nous en écarter le moins possible (1).
Il ne me reste plus qu'à dire un mot de l'ordre dans lequel j'ai distribué mes matières. Les maladies n'ont pas été rangées par familles conformément à une classification plus ou moins naturelle : c'éloit peut-être impossible. Il m'a paru que les affections de l'enfance dévoient être distribuées suivant leurs rapports avec les périodes de cet âge. L'inconvénient de réunir dans le même chapitre des maladies très-différentes , étoitnul dans un ouvrage comme celui ci. La distribution la plus commode pour les personnes auxquelles cet écrit est destiné , étoit la meilleure , celle qui devoit être préférée. Je désirerois avoir caractérisé les maladies de manière à en faire sentir l'importance , et n'avoir oublié aucune de leurs variétés , au moins les plus communes , ni aucune de leurs circonstances essentielles; je voudrois qu'à chaque article on trouvât tous les moyens de faire du bien , qui pour être
(1) Ad ultimas rerum causas, huraano via non patet ingenio ; sed non multùm ab illâ. tantis in tenebris, aberrasse , huic sufficiat, necesse est. J. P. Frank, de curancl. Homin. Morbis , t. vi , edit. Tnbirgae.
aisés n'en sont pas moins efficaces ; je souhaite enfin qu'on y voie les motifs du parti le plus sage quand on veut échapper à des malheurs pour lesquels il n'est pas quelquefois de consolation. Mon entreprise est sans doute une de celles où de bonnes intentions ne suffisent pas; mais elles sont malheureusement mes seuls droits à l'indulgence.