CHAPITRE III
De l' Allaitement par la mère ; — par une nourrice. — Accidens pendant [allaitement. — Rapports entre la nourrice et T enfant. — Allaitement artificiel. — Du bain. — Du vêtement de l'enfant. — Du berceau. — Du sommeil et de la veille. — De la chambre du nourrisson. — De son sevrage. — Autres considérations sur son éducation physique.
-Lie premier lait qui se forme dans les mamelles de la nouvelle accouchée est le plus approprié à son fruit. Le nouveau-né rend à son tour le plus grand service à la mère , en la tétant au moins les premiers jours. La soustraction de ce premier lait est en effet
8o ESSAI
Je moyen le plus sur de prévenir l'irritation et l'engorgement que la présence de cette liqueur détermine dans les mamelles.
Dansce qu'on a dit sur l'allaitement maternel , on a réuni de grandes exagérations morales , sur les droits de l'enfant et les devoirs de la mère , à de trèsgrandes erreurs en général par rapport à la santé de tous les deux. Une femme nerveuse, valétudinaire, d'une poitrine délicate, en voulant nourrir, porte le plus souvent une atteinte funeste à sa santé , ou achève de la ruiner. L'aliment insuffisant ou mauvais qu'elle fournit, sape la constitution de l'enfant dans ses premiers fondemens. La consomption qui dévore la mère conduit son fils , si ce n'est d'un pas égal, au moins peu de temps a près, au même tombeau. Au contraire , l'enfant issu de parens débiles puise , dans le sein d'une nourrice saine et robuste, les élémens d'une complexion plus vigoureuse. Si donc la nouvelle accouchée a une force de tempérament égale à celle de toute autre femme, l'allaitement est pour elle un devoir dont l'accomplissement lui sera aussi avantageux qu'à sa progéniture. Mais, dans une hypothèse opposée , elle gagnera , à prendre une nourrice mercenaire , de ne pas compromettre essentiellement sa santé, de conserver sa fraîcheur, et d'assurer même à son enfant une santé plus ferme (i).
Le choix d'une nourrice est donc bien important. Elle doit en général n'avoir pas plus de 3o ans , jouir d'un temparément sain et robuste , être riche en lait, n'avoir accouché que deux fois , et il faut que son
(i) Girtanner, Morbi dei Bambini.
SUR LFS MALADIES DES PNFANS. 8l
dernier accouchement, s'il est possible, corresponde à celui de la mère du nourrisson. Il est difficile que la mère et la nourrice aient un lait du même temps; mais il vaut mieux, toutes choses égales, que le lait de celle-ci soit moins vieux. Il importe surtout qu'elle soit exempte de maladie vénérienne et de toute affection contagieuse. Les enfans sont dangereusement affectés des odeurs désagréables : on doit donc bien prendre garde que la nourrice efles autres personnes qui le soignent n'aient pas l'haleine fétide. Cela suffirent pour le mettre dans un état maladif dont on seroit peut-être long-temps à chercher la cause sans connoître la véritable.
Les mamelles de*la femme qui se charge de nourrir doivent être volumineuses, élastiques, et donner tontes deux un lait abondant et du goût de l'enfant. Il faut que le mamelon soit cylindrique, ferme, et s'érige sous le tact. Les fonctions de nourrice exigent un caractère doux, tranquille, point irascible, et un médiocre penchant à l'amour. Après un accès de colère ou de peur, elle ne saurait trop exactement exprimer le lait contenu dans ses mamelles, pour ne présenter le sein à l'enfant que lorsqu'un lait tout nouveau s'est formé. Dehaen rapporte l'observa lion et la fin déplorable d'un enfant que sa mère avoit allaité dans le trouble causé par la nouvelle de la mort de son mari (i). Cet enfant devint iclérique immédiatement; son ventre se tuméfia et fut dès lors singulièrement paresseux. La bile ces-
(i) Ratio medendi , vol. il , cap. i de Tympanit. et Hydrop. Cystico.
sant de couler dans les intestins, et ceux-ci se gonflant toujours d'air, ils devinrent paralytiques, et cet enfant mourut à l'âge de six ans dans un état de marasme affreux. Haller cite cotte observation d'Albinus (i) : un enfant ayant pris le lait de sa nourrice pendant que celle-ci éloit dans un accès de colère, il en éprouva une telle révolution que le sang lui sortit par les yeux , les oreilles, le nez, la boucbe et l'anus , et le pau#e malheureux finit par en mourir. La nourrice donc qui ne réunit pas les qualités physiques et morales ci-dessus , qui devient enceinte ou qui a ses menstrues, dont le lait fait mal à l'enfant et ne s'améliore pas en changeant de nourriture, doit être remplacée par une autre. Il n'y a pas grand inconvénient à changer de nourrice , pourvu que celle qui lui succède ait les qualités requises, et que son l<tit soit même plus jeune que celui de la première; mais il ne faut pourtant pas qu'il le soit de plus de six semaines.
Considérons à présent l'allaitement par rapport à l'enfant. Il faut lui présenter le sein presque aussitôt qu'il est né. Celui qu'on laisse trop long-temps sans téter est exposé à un accident formidable. Pendant cet intervalle, il s'exerce au mouvement de succion; mais sa langue ne trouvant pas un corps, comme le mamelon, auquel elle puisse s'appliquer, elle so renverse en arrière par une contraction violente, bouche le gosier et étouffe l'enfant. Celui à qui on a coupé le filet sans nécessité , ou trop profondément , est particulièrement exposé à cette catastrophe. Le
(i) Elément, physiol. , lib. xyii, scct. n , g. 6.
nïoyen le plus sûr de la prévenir , c'est de présenter souvent le sein à l'enfant, jusqu'à ce que sa gloutonnerie, toujours satisfaite, enfin se dissipe. Si on n'a pas de nourrice, il faut lui mettre souvent dans la bouche le bout du petit doigt , afin qu'il lui tienne lieu de mamelon, en attendant qu'une nourrice soit venue (i).
Quelquefois l'enfant s'attache avidement au sein et fait des efforts pour téter; mais au lieu d'être tranquille, et de s'endormir ensuite d'un sommeil savoureux , il est agité , inquiet, se couvre de sueur ; enfin il se détache de la mamelle et pleure éperdument. Cet enfant n'avale point le lait. Il ne faut point s'en laisser imposer par le gonflement et le resserrement alternatifs des joues et les mouvemens de la mâchoire inférieure : il n'y a que ceux de l'œsophage qui prouvent véritablement la déglutition. Dans cet état , l'enfant a la langue fortement adossée au palais. Il faut l'abaisser avec le manche d'une cuiller , et lui présenter immédiatement la mamelle. On revient aussi souvent à cette précaution que cela est nécessaire. Cet accident a quelquefois lieu dès la naissance, mais il survient le plus souvent parce qu'on a laissé trop long -temps l'enfant sans le faire téter.
Quelques nouveau - nés ne savent pas d'abord prendre le sein. Us compriment violemment le mamelon avec les gencives, et causent quelquefois des douleurs si atroces à la nourrice, qu'elle tombe en convulsion. Celle-ci n'a qu'à presser l.-t tête du nnur-
(i) J. L. Petit, OEuvresposth. , t. m , Qbserv. sur le Filet.
risson contre son sein, de manière que ses petites narines se trouvent bouchées par la mamelle : alors l'enfant étant obligé d'ouvrir la bouche pour respirer, abandonne aussitôt le mamelon.
Plusieurs maladies de l'enfant ont leur cause dans les vices du lait de la nourrice. Des alimens meilleurs , ou les soins d'un médecin éclairé , le corrigent quelquefois promptement. Dans tous les cas, pour en conserver les bonnes qualités, elle doit éviter les acides, les alimens acescens , l'abus des fruits, et surtout celui des liqueurs spirilueuses. Lefebvre de Villebrune observoit depuis long-temps, et sans en pouvoir concevoir la raison , qu'un enfant bien constitué, qui avoil une excellente nourrice, etqui tonte la semaine jouissoit d'une bonne santé , éloit incommodé chaque dimanche. Il parvint à découvrir que ce jour-là la nourrice prenoit un pelit verre d'eaude-vie le malin, ce qu'elle ne faisoil pas les autres jours. Celte boisson fut prohibée, et l'enfant cessa d'avoir ces récidives (i). Il est bon que celle qui allaite un enfant fasse avec lui un exercice modéré, en évitant toutefois les intempéries de l'air.
Une bonne nourrice , tant qu'elle allaite , est exempte de ses évacuations menstruelles. Quand celles-ci se rétablissent , elle cesse d'être propre à la lactation , au moins ordinairement. Il est de règle générale aussi qu'une femme qui nourrit ne doit pas souffrir les approches de son mari. Mais la véhémence de son tempérament peut exiger impérieu-
(i) Voyez sa traduction du Traité des Maladies des En/ans de Rosen, p. 5, in nota.
sèment qu'on soit moins sévère à cet égard , pour ne pas compromettre sa santé, à laquelle celle du nourrisson se trouve liée.
Les parens ne peuvent avoir de plus grand intérêt que celui de s'assurer de la constitution bonne et saine de la nourrice. Mais les droits les plus sacrés de l'humanité leur imposent aussi l'obligation de respecter la santé de celle qui est contrainte , par son infortune, de donner les soins de la maternité à un enfant qui lui est étranger. Les pères et les mères sont presque toujours à même d'apprécier assez justement la pureté de leur sang. Un enfant atteint de maladie vénérienne infecte sa nourrice par les mamelons. Ceux-ci s'enflamment, deviennent durs et s ulcèrent. La femme infectée de cette manière est sujette à des maux syphilitiques secondaires aux parties génitales, et transmet souvent ainsi la maladie à son mari. Si l'enfant n'a qu'une ophthalmie gonorî.boïque simple, il ne communique pas la syphilis à celle qui l'allaite; mais celle -ci est exposée à contracter le même genre d'opblhalmie. Cela arrive parce que , essuyant à tout instant les paupières de son nourrisson avec les doigts , elle les porte quelquefois à ses yeux, sans avoir bien nettoyé ses mains de la matière contagieuse dont elles sont chargées. Il est fréquent danslescampagnes, quelesnourricessedonnent mutuellement les nourrissons pour les allaiter. Il suffit qu'un seul de ces enfans soit affecté de mal vénérien pour infecter toutes les nourrices et tous les enfans d'un canton (i). C'est une bonne raison, pour les
(l) Fritze el Monteggia, Compendlo dei MaUvenerei.
personnes qui ont le moyen de prendre une nourrice, d'attacher celle-ci à leur famille pendant tout le temps de l'allaitement , cl de ne point souffrir que leurs enfans soient transportés dans des campagnes éloignées , où ils soient soustraits à leur surveillance. Par un motif semblable il faut empêcher , autant qu'il est possible , quedes personnesdont lasantén'est pas bien connue donnent des baisers aux enfans ; car souvent unecaresse meurtrière, faite par une personne malsaine, transmet les plus affreuses infections.
On peut être réduit à la triste nécessité de recourir à l'allaitement artificiel. Dans cette fâcheuse circonstance , la méthode de Camper est celle qui mérite le plus de confiance. La voici : on prend du biscuit de fleur de farine , on le fait cuire dans un pot de terre avec l'eau de pluie, le délayant à mesure avec une cuiller de bois. Cette bouillie peut se conserver deux jours en hiver, mais il vaut encore mieux la faire tous les jours. On en prend ce qu'on veut , qu'on fait chauffer en y ajoutant un peu de savon médicinal , du sucre , et autant de lait de vache qu'il faut pour rendre cette bouillie fluide. Ce que l'enfant ne mange pas ne peut plus servir , et doit être rejeté. On donne , en outre , le matin de bonne heure et le soir, une tasse de lait de chèvre nouvellement trait, ou de lait de vache tiède. Cette bouillie est d'autant plus agréable et innocente pour l'enfant , qu'elle est plus assaisonnée de sucre ; et loin de nuire elle lui excite parfaitement la digestion. On continue ainsi jusqu'à ce que l'enfant ait fait quelques dents. Alors on lui en donne plus souvent dans le jour , et même une fois la nuit. La bouillie de farine
qu'on fait ordinairement rend les enfans pâles , leur gonfle le ventre et les dispose au rachilis.
La nourrice ne doit jamais mâcher, ou délayer dans sa bouche, les alimens de l'enfant avant de les lui donner. Deux petites cuillers de bois ou d'ivoire (mais jamais d'aucun métal) sont les meilleurs instrumens pour lui donner les alimens et la boisson. Tous les vases destinés à la préparation et à l'administration de sa nourriture doivent être tenus avec la plus grande propreté. L'enfant ne doit point faire son repas étant couché sur le dos, parce que, dans cette position , il est presque obligé d'avaler tout ce qu'on lui donne. Au contraire, quand ilestàssis ou debout, il rejette facilement ce qu'il a de trop; par la même raison , on ne doit jamais le faire téter ayant la tête basse : il faut qu'il soit comme assis sur les genoux de sa nourrice, ou que du moins il ait le haut du corps élevé. Ces précautions sont encore plus nécesaires pour l'enfant qu'on nourrit artificiellement : une nourriture insuffisante le plonge bientôt dans le marasme; si elle est excessive , elle détermine des coliques , la diarrhée, etc. (i).
Nous avons indiqué à la page 60 sous combien de rapports le bain pouvait être nécessaire , et comment il était toujours utile. Le bain froid a été fortement recommandé pour les enfans : il a en effet de grands avantages, mais il a aussi de très-graves inconvéniens. Le bain chaud au contraire ne peut presque que leur être utile; la nature même l'indique : c'est
1) Darwin , Zoonomia , t. iv, p. 47.
au milieu d'un liquide chaud que l'enfant s'est accru cl développé dans le sein de sa mère. Celte température estla plus adaptée à sa délicatesse, et la plus favorable à son développement. Plus l'enfant est foible, plus il est près de l'époque de sa naissance, moins le bain froid lui convient. La répulsion des forces et des humeurs de l'extérieur à l'intérieur, qui est l'effet de l'application d'un froid intense, peut avoir les plus tristes conséquences, telles que des stases sanguines dans le cerveau et les principaux viscères. 11 esi singulièrement hasardeux de soumettre un enfant languissant à une soustraction considérable et rapide de chaleur animale, et de l'exposer à un agent qui heurte aussi violemment le système nerveux (i). Quand on baptise un cnfint en hiver, les parens doivent s'assurer que l'eau ne soit pas trop froide. Bien des enfans ont été victimes de la négligence de celle précaution. La pratique admise en Russie de plonger les nouveau-nés dans les eaux glacées de la Neva, équivaut, pour les lésultals, à lu loi qui faisoit qu'à Sparte on noyoit les enfans débiles dans l'Eurolas; niais le bain froid a aussi de trop grands avantages pour y renoncer légèrement , quand un enfant a assez de vigueur pour le soutenir. On peut le ménagera celui qu'on baigne tous les jours, en abaissant , au bout de quelque temps , la température du bain par des additions d'eau froide. Quand on sait graduer ces passages, l'enfant s'y accoutume et acquiert par degrés une constitution ferme et une
(i) Hipp., Aphor. 17, 18, sect. v.
rigidité de fibre propre à Je préserver d'une foule de maux (i).
Après avoir essuyé l'enfant à l'issue du bain , avec des servieitcs fines et chaudes , on procède à son vêtement. Il faut toujours lui tenir des linges secs et propres entre les cuisses , au cou et sous les aisselles; si on l'enveloppe avec des bandes, celles-ci doivent avoir six pouces de largeur, être médiocrement serrées, et être assurées, non pas avec des épingles, mais avec des cordons. Il faut lui laisser les bras et la poitrine libres. On ne sauroit concevoir une erreur à la fois plus grossière et plus dangereuse que celle de serrer un enfant dans son maillot, au point de l'y tenir dans un état de gêne et d'immobilité qui seroit insupportable à l'adulte le plus vigoureux. La compression exercée de celte manière sur la poitrine, sur le bas -ventre et sur toutes les parties, opprime la respiration, nuit au développement, et fait que l'enfant ne peut recevoir Ja même quantité de lait, ou qu'il le vomit bientôt , comme Mauriceau en avoit fait l'observation depuis longtemps. Toutes les fonctions en sont presque interceptées ; la circulation dans les pot nions et le basventre en est gênée au point de déterminer une bémorrhagiepar le cordon ombilical, de sorte qu'on trouve les nouveau -nés, qu'on a serrés excessivement dans leurs langes, baignés du sang qui en est venu malgré la ligature. L'enfant dont la poitrine a été long-temps comprimée au passage dans l'accouchement , périt ordinairement. Rosen dit avoir re-
(i) Tissot, Avis au Peuple, t. n.
po essai
marqué plusieurs fois que les enfans qui étaient ainsi garrottés dans les langes, ne chassaient leurs excrémens que lorsqu'ils en étaient dégagés. Suivant la constitution du jeune sujet, il peut en résulter d'autres incommodités; les vètemens serrés diminuent la transpiration : l'humeur prespirahle ne s'évacuanl pas alors par la voie qui lui est naturelle, ou la quantité des urines en est considérablement augmentée, ou il en naît la diarrhée; c'est surtout la partie inférieure de la poitrine qui doit être assez lihrepour jouer aisément. Le maillot, dont heureusement on commence à se désabuser, réunit la plupart des inconvéniens des corps de baleine et des corsets chez les personnes du sexe. Nous allons en examiner les mauvais effets. Cette digression, que son utilité doit me faire pardonner, me dispensera d'y revenir dans d'autres articles.
Pouteau avoit limité les inconvéniens des corps de baleine et des corsets à ceux de la transpiration supprimée : ils sont très-graves, sans doute, et inévitables, lorsque après avoir porté cette cuirasse trèschaude tout le jour on la quitte le soir; mais Vicqd'Azir a mieux analysé cet objet. L'effet immédiat des corsets, c'est décomprimer le thorax et d'abaisser les fausses côtes ; par conséquent la cavité de la poitrine se trouve allongée et rétrécie; les poumons et le cœur pressés, dérangés même de leur situation , sont gênés dans leurs mouvemens , ce qui entraîne toutes sortes de désordres dans la circulation du sang et de la lymphe ; d'où des palpitations fréquentes, d'où des dérangemens moins passagers même; car Vicq-d'Azir dit n'avoir jamais trouvé les
SUR LES MALADIFS DES ENFANS. f) t
poumons sains , en examinant ces viscères chez 1rs personnes qui avoient porté de bonne heure des corps de baleine. L'abaissement des fausses côtes , qui allonge et rétrécit la poitrine, diminue la capacité du bas -ventre. Le diaphragme n'a plus ni sa situation , ni ses contractions ordinaires ; l'estomac est poussé vers l'ombilic et devient oblique; le foie et la rate sont également abaissés et refoulés vers l'axe de la cavité abdominale. La bile ne peut ni se préparer, ni couler avec la liberté convenable; l'arc du colon est refoulé vers les vertèbres. Le développement de la matrice enfin et de ses annexes est si gêné, qu'elle est obligée dans les derniers temps de la grossesse, de prendre une position oblique. Cependant celle pression générale se répèle sur les troncs sanguins du bas-ventre, et la circulation s'y fait aussi péniblement que dans le thorax ; elle se propage aux nerfs dont tous les viscères sont amplement fournis, et à tous les plexus, d'où les maladies nerveuses les plus opiniâtres. Mais la pression exercée sur la charpente thorachique va répondre à la colonne vertébrale sur laquelle celte charpente s'appuie, et elle en altère peu à peu les formes naturelles. D'un autre côté , les masses musculaires de la poitrine , qui ressentent les premières cette compression , n'ont plus la même force ni la même simultanéité dans leurs mouvemens. Ceux-ci sont plus répétés et plus forts du côté où la gêne est moindre; la jeune personne est obligée d'élever une épaule plus que l'autre pour acquérir, au moins de ce côté , quelque liberté dans la respiration et l'action du bras; insensiblement l'épine se contourne, et
si Ion ne s'en aperçoit pas à temps , le mal devient sans remède. La gib'boshé commence ainsi chez un grand nombre de personnes : ce malheureux usage des corsets dale de très long-temps en France ; ce qui a voit donné lieu à Iliolan d'observer que presque toutes les filles françaises avoienl l'épaule droite plus étroite et plus renflée que la gauche, de sorte que, sur cent, on en trouvoit à peine dix qui eussent les épaides bien f.iites (i).
Il est aisé de concevoir que les dérangemens que le corset produit dans la conformation et les fonctions des organes tant internes qu'externes chez les jeunes personnes, le maillot peut les effectuer aussi avec faedilé chez le nouveau-né; car il agit, avec au moins autant de force, sur une organisation infiniment plus délicate et plus tendre. Marti nez , médecin de la cour d'Espagne sous le règne de Philippe v, rapporte l'histoire d'un enfant qui naquit avec le cœur placé hors de la poitrine et au milieu du sternum , où il n'éloit recouvert que par les tégumens. Cet enfant ne vécut que douze heures; mais Martinez donne clairement à entendre que la mort fut au moins hâtée par l'amusement que se donnèrent quelques femmes de comprimer la tumeur pulsalive que formoit ce viscère ; compression qui faisoit que l'enfant ne pouvoit alors presque pas respirer. A l'ouverture du cadavre , on trouva le sternum fendu d'une extrémité à l'autre, et la place que le cœur occupe naturellement dans la poitrine étoit
(i) Vicq-d'Azir [OEuvres de) , t. v , Réflexions sur les corps à baleine.
SUR LES MALADIES DES ESFANS. q3
vide (i). De tels faits ne sont pas communs heureusement; mais il peut s'en reproduire d'analogues ou de semblables, et l'on sent la force de leur témoignage contre une pratique qui , dans quelques circonstances, peut entraîner un meurtre évident.
Le petit bonnet du nouveau-né ne doit pas non plus être trop serré; au bout de quelques semaines, on substituera aux bandes, des habits simples, commodes, qui le préservent bien du froid, qui ne gênent ni la poitrine ni l'abdomen, et ne lui fassent du mal en aucun endroit. La digestion vent du repos ; en conséquence on ne lavera , on ne frictionnera et on n'habillera même jamais le nourrisson immédiatement après l'avoir fait téter, mais auparavant. Il est, en général, très -utile de lui soutenir Je basventre avec une bande de flanelle large de six à sept pouces , et fixée par des rubans. Quand on l'habille pendant la nuit, la chandelle doit être devant lui et à ses pieds.
Avant de coucher l'enfant , il faut le bien essuyer devant un feu à flamme claire , en lui faisant de légères frictions sur le ventre et sur le dos ; ce qui le sollicite à des évacuations et à l'expulsion des vents. On le place alors , la tête haute , dans un petit lit ou berceau dont le matelas ne doit être ni trop dur ni trop mou : ce dernier excès est celui qu'il importe le plus d'éviter. On ne le couchera pas tout-à-fait sur le dos , mais un peu de côté ; afin que les eaux et les glaires qui lui viennent à la bou-
(i) Martinet, Observ. tara de Corde in monst. infantulo. Mal/: 1723.
f)/", ESSAI
che soient rejetées plus facilement. Elles peuvent s'y accumuler au point de gêner la respiration et même d'étouffer l'enfant ; pour prévenir cet accident , la nourrice n'a qu'à lui mettre promptemenl le bout du petit doigt dans la bouche : ces mucosités filantes s'y attachent et le suivent au dehors.
C'est un soin également fort important de veiller à ce que le nourrisson, et ensuite l'enfant dans tous les âges, se couche tantôt d'un côté et tantôt de l'autre. La négligence de celte précaution fait que les viscères, notamment les poumons, étant toujours inclinés du même côté, contractent dès l'âge le plus tendre des adhérences avec les parties voisines d'où résultent tôt ou tard la pleurésie , la phtbisie, etc. (i).
Il est bon de laisser dormir l'enfant tant qu'il veut : car de même que les jeunes animaux , il prend plus d 'accroissement pendant le sommeil que pendant la veille (2).
Il pleure quelquefois, ou parce qu'il a faim, ou parce que quelque cliose l'incommode, ou enfin par l'ennui d'un trop long séjour au lit. On pourvoit à tous ces cas; après quoi on le laisse se tranquilliser de lui-même, sans le bercer, sans l'étourdir de refrains languissans , et surtout sans le menacer.
Les enfa«s à la mamelle montrent souvent sur leur visage certains mouvemens comme convulsifs. Ils peuvent dépendre d'une trop grande plénitude
(1) Darwin , Zoonoinia , t. iv, p. S99.
(2) Ibid , t. ir, p. 55.
de l'estomac, et plus souvent encore d'une mauvaise position dans leur lit. Il suffit de la changer pour y remédier sur-le-champ (i).
C'est un usage reçu dans presque tous les pays, de bercer l'enfant pour le provoquer au sommeil. Ce mouvement de balancement lui est agréable, et il paroît en jouir dans le sein de sa mère. Mais quand il est trop long-temps continué ou trop violent, il plonge ses sens dans un état de stupeur, diminue la sensibilité, excite la nausée et ralentit le pouls (2). Il est aussi dangereux d'abuser de ce moyen que de réveiller l'enfant en sursaut.
Le nourrisson doit dormir seul. Les émanations des personnes âgées nuisent à sa santé; Hufeland croit que celles de la mère peuvent lui être utiles; mais elle peut l'étouffer sous elle en dormant. En Suède on a compté six cent cinquante enfans morts de cette manière en une seule année.
On aura soin que la chambre destinée à l'enfant soit assez spacieuse, située loin dubruit, qu'elle soild'une température plutôt chaude que froide, etsurtoutque l'air ensoil puret fréquemment renouvelé , si Ion veut préserver le nourrisson de spasmes et de convulsions souvent mortelles. On n'y fera point sécher de linge, on n'y tiendra ni plantes ni fleurs, nicharbonsal lûmes. Le lit ou le berceau seront placés loin du poêle, s'il y en a , et de manière que la lumière ne vienne à l'enfant ni par derrière ni de côté, mais en face, et
(1) Darwin , Zoonomia , 1. 11, p. 49-
(2) Van-Swieten, t. iv, p. 591. Darwin, Zoonomia, t. v, p. 243 et seq.
o,6 ESSAI
qu'elle soit modérée (i). Ce dernier précepte est très-important. Une lumière trop vive en détruisant la sensibilité rie la rétine et du nerf optique, peut produire la goutte sereine, ou bien déterminer l'opacité du cryslallin et engendrer la cataracte. Bien des enfans qu'on croit aveugles de naissance le sont devenus de celte manière.
Aussitôt que l'enfant est éveillé , il faut le nettoyer exactement et le porter au jour, en ayant le soiu toutefois de le préserver des passages brusques de l'obscurité à la lumière et de la lumière aux ténèbres. Il est utile que la nourrice fasse de l'exercice en plein air avec son nourrisson : mais elle évitera de le promener dans les endroits où il y a des fleurs qui exhalent des odeurs fortes (2) , et de l'exposer, en été, à la chaleur de midi , ainsi qu'à la fraîcheur des deux crépuscules. Enfin elle ne le portera pas toujours sur le même liras. On doit s'abstenir de badiner avec l'enfant par derrière, il faut encore moins le provoquer à la colère et aux pleurs.
Passons à ce qui concerne le sevrage. En général il vaut mieux sevrer l'enfant plus lard que prématurément. Hors lej cas extraordinaires, l'allaitement doit se prolonger jusqu'au huitième ou neuvième mois. L'enfant est trop faible à six mois pour se passer du lait maternel, et après un an, le lait ne lui fournit plus une nourriture suffisante. On peut assez bien se régler pour le sevrage d'après l'apparition des dents, et supprimer le lait quand elles sont
( 1) Van-Swielen, t. iv, p. 589.
(a) Ibid.
SUR LES MALADIES DES ENFANS. ty]
tomes sorties. Les enfans foibles et maladifs ont besoin de le'ter plus longtemps. II n'est pas moins avantageux à la nourrice qu'à l'enfant de sévrerceluici peu à peu. Il est des circonstances qui obligent de prématurer le sevrage. Telles sont la grossesse de la nourrice, ou le rétablissement de ses menstrues, une altération inopinée de son lait, l'ulcération des mamelles, une maladie grave de la nourrice ou de l'enfant; quelquefois enfin celui-ci cesse de vouloir le lait de quelque femme que ce soit et se sèvre de lui-même. Quand l'enfant en âge d'être sevré cherche toujours le sein , on l'en dégoûte en oignant le mamelon avec la teinture d'absynthe. Sa nourriture se compose alors de soupes au lait, de bouillons de viande, de viandes tendres, de pain blanc bien cuit, d'un peu de fruit de temps en temps, mais avec réserve, et de vin avec sobriété. Les bouillies de farine, les acides, les pâtisseries lui sont toujours nuisibles. Il importe dans l'usage des fruits , de surveiller lenfant pour qu'il n'en avale pas les noyaux, surtout quand ils se terminent en pointe comme ceux des prunaux. Ils peuvent, par leur piqûre, déterminer l'inflammation des intestins, qui est une des maladies les plus graves. Il est prouvé que la mort de beaucoup d'enfans reconnoît pour cause des noyaux de fruits avalés. Ceux-ci, après un long séjour, viennent quelquefois se présenter sous la peau, dans des parties plus ou moins éloignées, comme à l'aine , à la cuisse, etc. (i).
Nous terminerons ce chapitre par quelques consi-
f i) Darwin, Zoonomia , t. iv , p. 3o5.
dérations fugitives sur l'éducation physique des enfans.
En général il est dangereux pour eux d'être astreints aux âpretés d'une vie dure, qui établisse une lutte continuelle entre les forces de leur constitution et la rigueur des élémens. L'enfant qu'on laisse, trop jeune encore, avec les pieds et les jambes nus en. hiver; qu'on fait dormir dans un lieu humide, froid , et dans un lit mal couvert , résiste difficilement à de semblables épreuves, surtout si sa nourriture n'est pas assez abondante, si elle est grossière et malsaine. Les enfans qui dorment dans des chambres froides, ou dont le lit est adossé à un mur humide, sans avoir la tête suffisamment couverte, sont très-exposés à l'inflammation des membranes internes de l'oreille , et par suite à leur suppuration. Ces premiers accidens peuvent avoir des conséquences très-graves : telles que la carie des osselets de l'ouïe, leur issue au deliors avec la suppuration, et par une suite nécessaire, la surdité (i).
L'enfant ne se trouve pas mieux d'une vie trop molle; si on ne le porte pas assez souvent à l'air libre , si on le tient renfermé dans une chambre trop chaude, si on le couvre d'habits à l'excès. Rien n'est plus salutaire à l'enfant, plus propre à favoriser et à hâter son développement, à lui donner une fraîcheur et une santé vigoureuse, que de le promener au grand air, ou de le faire vivre même à la campagne, étant d'ailleurs bien vêtu suivant les saisons. L'air libre, la lumière solaire et l'exercice activent la
(1) Darwin , Zoonomia, t. îv , p. 3qg.
SUR LES MALADIFS DES ENFANS. go,
digestion , rassimilation des sucs nourriciers , et donnent à toutes les fonctions cette énergie qui constitue la santé vigoureuse et fleurie des enfans de la campagne, et dont sont privés la plupart des enfans des riches et des artisans des villes.
Lorsque l'enfant s'essaye à faire quelques pas, il ne faut point , en l'appelant, le distraire de l'attention qu'il donne à ses mouvemens et au but où il tend; car il tombe alors immédiatement, ce qui peut le rebuter de cet exercice pendant quelque temps. La même chose a lieu, si, quand il marche ou qu'il est debout , on agite en rond ou on balance avec vitesse, devant lui, un objet d'une couleur vive, tel qu'un mouchoir blanc ou rouge. Ces mouvemens ondulatoires, qu'il veut suivre des yeux, lui donnent Je vertige, il perd l'équilibre et tombe à l'instant. Il peut en outre contracter dans ce jeu des vices fâcheux de la vision.
Souvent parla négligence des personnes auxquelles on confie la surveillance des enfans, ceux-ci font, à l'insu de leurs parens, des chutes, dont les conséquences sont d'autant plus terribles qu'on ne les connoîl que lorsqu'il n'est plus possible de remédier à leurs effets. Les gardes auxquelles on les a confiés cachent soigneusement de pareils accidens; -et si l'enfant a de la connoissance , il n'ose pas quelquefois en parler. Lorsqu'il en résulte des luxations, des fractures, les parens attentifs à leurs enfans sont bientôt instruits de l'événement; niais il n'en est pas ainsi des chutes qui causent une violente commotion du cerveau. Cependant après quelques jours,
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et au milieu de la plus parfaite sécurité du père et de la mère, l'enfant tombe dans l'assoupissement, le délire, et est pris de mouveniensconvulsifs. On attribue ces désordres aux dents, à la petite vérole, à une affection vermineuse; on dirige le traitement d'après ces causes supposées ; enfin l'enfant succombe, et si on ouvre le corps, on trouve uu épanchemenl sanguin ou purulent sous Je crâne, ou au centre même du cerveau (i). L'bomme de l'art dont on invoque les lumières, peut quelquefois, mais avec beaucoup d'attention , distinguer les accidens qu'il voit, de ceux que produisent les causes auxquelles on les attribue. Mais l'application de ces connoissances peut être trop tardive.
Nous terminerons en engageant les parens à ne faire devant l'enfant que les mouvemens les plus réguliers qu'il est possible. C'est le moyen le plus sûr de lui faire prendre de bonne beure des habitudes de corps agréables. Ce précepte est fondé sur cette tendance à l'imitation qui est propre à l'homme, dont chaque instant nous donne la preuve, et dont les observateurs rapportent les exemples les plus singuliers. On prétend qu'Alexandre prit de son. gouverneur Léonidas le défaut de marcher trop vite etde pencher le cou sur l'épaulegauche. Les femmes Argiennes, sans en excepter la fdle du roi, devinrent furieuses par imitation. Celles de Milet, au rapport de Pluiarque, eurent une maladie d'esprit, en vertu de laquelle elles étaient possédées de la fureur de s'étrangler. Elles en furent guéries par la
( i ) Chopart , Traité des opér. chir.
menace qu'elles seroient exposées, nues, àla vue du peuple, après leur mort. Tous les enfans , dans l'hôpital de Harlem , devinrent épileptiques , pour avoir vu un épileptique dans l'accès. Celle contagion par imitation fut arrêtée à la vue des fers chauds que Boerhaave fit préparer pour brûler la langue du premier qui toniberoit en épilepsie. Mais l'exemple le plus étonnant de ce penchant à l'imitation, c'est celui du vieillard Monrou , dont Kaau Boerhaave rapporte l'histoire dans son impetum faciens, et dont Fauquet donne l'analyse, article sensibilité de Y Encyclopédie. Par une sympathie contractée dès l'enfance , il ne pouvoit regarder personne sans en copier tous les mouvemens, de sorte qu'il ne pouvoit aller dans les rues que les yeux bandés, et s'il vouloit s'entretenir avec quelqu'un , il éloit obligé de lui tourner le dos.