‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 16 sur 95 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Avant d'entrer plus avant dans l'étude de l'aliénation mentale et de l'examiner particulièrement dans les manifestations qui en caractérisent les formes principales, il nous paraît nécessaire de rechercher l'ordre et la méthode que l'on devra suivre pour procéder à cette étude. Nous nous bornerons à présenter sous ce rapport de courtes, mais nous le croyons d'utiles observations.

Moreau, de la Sarlhe, a fait justement remarquer que les maladies mentales se présentent rarement dans un état de simphcité telle, qu'on puisse dans la pratique habituelle les rapporter à des espèces absolument distinctes, à des types dont il est bien plus fréquent de rencontrer des combinaisons et des mélanges (1).

Certes, il est difficile en médecine, et particulièrement pour la pathologie mentale, de créer une classification tellement parfaite qu'elle comprenne toutes les variétés, toutes les nuances que le délire de la folie peut engendrer. Est-il possible, dit le docteur Lisle, dans Tétat actuel de la science, de faire une bonne classification de la fohe? Ce n'est pas ajoute cet auteur, que nous manquions ni de théories ni de classifications; loin de là, chacun a voulu faire la sienne (2).

On a voulu, comme nous le verrons plus loin, isoler chacune des facultés dont la réunion constitue l'individu intelligent, moral et jouis sant de sa libre volonté, et après avoir examiné la perversion lé désordre qui peut survenir sous l'influence de l'aliénation mentale dans chacune de ces facultés, on a cherché à créer autant d'espèces et de variétés de fohe que rie désordres intellectuels et moraux qui avaient été rencontrés • de là des divisions et des subdivisions à rinfini. Mais, comme le fii^ remarquer Lucknill, si on peut observer des cas exceptionnels où lu

(1) Moreau, Enojd. métii., t. IX, p. I-il.

(2) Lisle, Essais de clamfication méd., I80L

Dagonet.

folie se montre avec un désordre prédominant, de telle ou telle faculté, ou de tel ou tel groupe de facultés, il n'en est pas de même dans la grande généralité des cas où ces troubles élémentaires sont loin de se manifester dans cet étal de complet isolement, etoîi l'on constate, au contraire, un ensemble symptomalologique dont les traits principaux ont de tout temps attiré l'attention des praticiens (1).

A un point de vue très-général, à celui surtout des indications thérapeutiques qui peuvent en résulter, on a envisagé les maladies mentales suivant la cause organique dont elles pouvaient dépendre ; c'est ainsi qu'on a décrit une aliénation symplomatique, une aliénation sympathique et une aliénation idiopathique ou essentielle.

Ce n'est là, on le comprend, qu'un point de vue clinique absolument restreint et exclusif. Mais ce n'est pas une classification proprement dite, nous le verrons d'ailleurs; les formes d'aliénation de cause réellement symplomatique ou sympathique constituent, après tout, une très- grande exception.

L'aliénation mentale est dite symplomatique lorsqu'elle est la conséquence directe, immédiate d'une lésion du cerveau, appréciable à nos moyens d'investigation ; telles sont par exemple les tumeurs qui se développent à l'intérieur du crâne, la périoslose, l'exoslose syphilitique, les différentes formes de méningite, d'encéphalite, de pachyméningite, de périencéphalite, etc. Telles sont certaines difformités du crâne, qui viennent gêner le développement normal du cerveau et celui des facultés. Elle peut encore être considérée comme symplomatique, lorsqu'elle est la conséquence de cerlainesintoxicalions, l'alcoolisme, par exemple; nous étudierons à l'occasion ces formes particulières d'aliénation mentale.

Le dérangement des facultés peut survenir à la suite de troubles fonctionnels divers, d'une lésion ou de l'irritation d'un organe plus ou moins cloi-né du cerveau , agissant alors par une sorte de relenlissement sympathique ou. d'action réflexe. Ainsi l'affection des organes digestifs, certaines maladies vermineuses, les obstacles apportés au développement de la puberté, les difficultés de la menstruation chez la femme, peuvent être autant de causes de folie sympathique.

On dit que l'aliénation mentale estidiopalhiqueou essentielle, lorsque" la cause organique, en vertu de laquelle elle se produit, échappe absolument â nos moyens d'investigalion ; c'est ce qui arrive dans la grande généralité des cas, lorsqu'elle est par exemple la conséquence d impressions morales, dans les cas de prédisposition héréditaire, etc.

Cette expression ne sert, au fond, qu'il déguiser notre .^•norance sur la cause intime qui vient à déterminer les manifestations déhrantes.

Cette division, utile lorsqu'il s'agitde rechercher dans la connaissance des inlluences étiologiques une méthode de traitement, ne saurait plus

(1) Buckiiill, Psyclwlogical man. Classification.

convenir lorsqu'il y a lieu d'étudier le caractère et les variétés si nombreuses que présente la folie.

En médecine pratique, l'on ne doit certainement pas négliger le point de vue éliologique ni l'anatomie pathologique ; mais ce qu'il faut étudier pour avoir une idée exacte et complète de la maladie, ce sont les symptômes mêmes qui constituent les formes principales par lesquelles elle se manifeste.

Du reste, la difficulté que l'on rencontre lorsqu'il s'agit d'établir une classification à l'abri de tout reproche pour les maladies mentales, s'observe également pour la pathologie elle-même. 0n peut lire à ce sujet les réflexions contenues dans le chapitre sur les classifications du traité élémentaire de pathologie interne de M. le professeur Behier. Cet auteur constate la divergence des opinions qui se sont produiles et les nombreuses classifications proposées par les divers médecins. Il n'en est pas un qui ait adopté la même classification lorsqu'il a voulu faire l'histoire des diverses maladies. En pathologie, dit M. Behier, les groupes naturels sont ceux qui présentent au point de vue de la symptomatologie comme à celui de la marche de la maladie, du pronostic, etc., des caractères semblables.

Morel, dans son traité des maladies mentales, a cherché à établir une classification qui reposait uniquement sur l'étiologie. La folie présenterait, d'après lui, des caraclères dislinctifs, suivant les causes qui seraient venues la produire. C'est là une vue de l'esprit que l'expérience est loin de justifier. Il a divisé, sous ce rapport, les maladies mentales en six groupes principaux :

i° Aliénation héréditaire. - Comprenant 1» : la folie qui résulte d'un tempérament nerveux congénital ; 2° la folie morale, celle qui se caractérise par le désordre des actes plutôt que parle trouble de l'intelligence; 3° les faibles d'esprit, sujets à des impulsions morbides et portes h commettre des actes nuisibles.

2" Aliénation toxique. ~~ Comprenant : 1° celle causée par l'ingestion de substances toxiques, l'alcool, l'opium, etc. ; 2» celle quiestdétermmée par une alimentation insuffisante oude mauvaise qualité - 3» celle qui provient de miasmes marécageux, de la constitution géologique ctr telle que le crétinisme. oi > •>

3° AUénulion par transformation de certaines névroses. — Folio bv^lé iique, épileptique, hypochondriaque.

A" Aliénation idiopathique . - Affaiblissement proo.-essif des facultés paralysie générale.

Aliénation sympathique .

6" Démence. — Période terminale d'affections diverses.

Rien ne peut démontrer plus clairement, dit Bucknill*(l), l'insurmon-

(I) Bucknill, op. cit.

table difficulté dans l'état actuel de la science d'une classification parfaite des maladies mentales, que l'insuccès; car, ajoule-t-il, cet insuccès a été complet d'un médecin aussi instruit et aussi capable que le docteur Morel, quand il a voulu établir des divisions meilleures que celles généralement adoptées.

Sans doute, pour la folie comme pour d'autres névroses, il est nécessaire d'étudier la relation de cause à effet ; le médecin a un intérêt considérable à savoir si l'affection qui se présente à son observation est la conséquence d'une prédisposition héréditaire, si elle se rattache à l'alcoolisme, ou bien si elle dépend de troubles organiques variables, qui ont porté sur le système cérébral une atteinte plus ou moins profonde; la cause peut en effet imprimer dans certains cas, comme nous le verrons par la suite, une physionomie particulière au trouble mental, lui donner en quelque sorte son empreinte, son cachet, sa marque caractéristique ; mais il n'en est pas moins vrai aussi que la même influence étiologique peut déterminer les espèces de folie les plus dissemblables; que les aliénations héréditaires, entre autres, peuvent atfecter les formes les plus diverses ; elles sont loin, suivant nous, de présenter un type unique et constant. Sous ce rapport, les caractères décrits par Morel nous paraissent vagues, incertains et tout à fait insuffisants, pour admettre les groupes symptomatologiques qu'il a cherché à établir.

Parchappe a voulu prendre pour base de classification l'anatomie pathologique ; mais, dans l'état de nos connaissances, cette base de classification ne saurait être adoptée; il est en effet jusqu'à présent impossible de rattacher, à une lésion cérébrale déterminée, telle ou telle forme particulière d'aliénation, et, par contre, une même lésion cérébrale peut donner lieu aux manifestations délirantes les plus diverses.

On ne saurait nier que l'anatomie pathologique, les recherches microscopiques et physiologiques n'aient fait faire depuis quelques années des progrès considérables à la science, et que la pathologie mentale n'en ait tiré un grand profit ; mais ces découvertes sont encore insuffisantes pour servir de fondement à une classification rationnelle des maladies mentales. Il nous faut donc, de toute nécessité, adopter pour base^ la symptomatologie que Pinel etEsquirol ont prise pour guide, et que l'on a aussi désignée sous le nom psychologique, parce qu'elle tient compte avant tout des anomalies que l'on observe dans l'ordre moral et intellectuel, et qui sont d'ailleurs les véritables symptômes de l'aliénation mentale. Mais de cecôtéencore les divisions proposées varient à l'infini ; chaque auteur a voulu pour ainsi dire apporter ses propres vues et ses modifications personnelles. Nous nous bornerons à indiquer quelquesunes des classifications les plus importantes.

Un auteur allemand, Kieser, a proposé de diviser toutes les formes d'aliénation eu deux grandes classes, d'où dériveraient les différentes autres variétés.

Dans une première catégorie se trouverait l'aliénation moralè ou le trouble des sentiments et de la sensibilité morale ; tels sont lés états de dépression ou d'exaltation morale, la mélancolie, la monomanie ambitieuse, etc.

Une deuxième catégorie comprendrait le trouble manifeste des facultés intellectuelles ; elle renfermerait les diverses variétés de la folie et le délire chronique que les Allemands ont décrit sous le nom de Vecordia,

En un mot, Kieser reconnaîtrait deux sortes d'aliénation, la folie morale et la folie de l'entendement. Sans doute l'aliénation mentale peut se manifester par des troubles qui ne semblent atteindre que la sensibilité morale ; on peut alors observer une prostration plus ou moins considérable de cette faculté, un changement de caractère, une perversion des sentiments, des impulsions homicides, suicides, sans que rintelligence paraisse en quelque sorte affectée ; mais, dans la grande généralité des cas, il est absolument impossible de séparer nettement le désordre des facultés morales, de celui qui atteint les facultés intellectuelles. L'intelligence est tellement liée à la sensibilité morale, que le trouble de l'une entraîne presque toujours, à un degré plus ou moins marqué, le trouble de l'autre. La folie commence d'ailleurs le plus souvent par l'altération même de la sensibiUté, par la tristesse, une susceptibilité anormale, une aberration des sentiments; la lésion des facultés intellectuelles ne tarde pas ensuite à se manifester.

Le docteur Arnold (1) a proposé aussi une classiiîcation ingénieuse, mais beaucoup trop compliquée; nous la résumons ci-après :

Page 1