CARACTÈRES PHYSIQUES
Physionomie. — La physionomie du maniaque révèle, au premier coup d'œil, le désordre de ses pensées, l'incohérence de ses idées et l'agilalion de'ses sentiments (voir planche I). Elle réfléchit, jusqu'à un certain point, les différents degrés et la forme particulière de la maladie. La ligure est colorée, quelquefois cependant elle est d'une pâleur remarquable; le plus souvent les traits sont altérés, amaigris. Les cheveux sont en désordre ; il en est de même de la tenue, les habits sont déchirés, malpropres ; les gestes dénotent, comme les paroles, une sorte d'effronterie et de brutalité qui trahissent suffisamment la prédominance des tendances instinctives et des impulsions mauvaises qui dominent le malade. Le regard du maniaque est caractéristique : d'une excessive mobilité, il a quelque chose de vague, d'incertain, quelquefois d'effronté ; il ne se fixe sur rien et ne s'arrête nulle part. Les yeux sont vifs, brillants, parfois agiles de mouvements convulsifs ; la pupille présente des alternalives de dilatation et de contraction; elle est très-impressionnable à la lumière. Dans le paroxysme de l'accès, les yeux sont véritablement éliiicelanls ; chez quelques malades, les paupières semblent participer à la mobilité de l'organe de la vue ; elles sont le siège d'un clignotement spasmodique.
(1) Bucknill, Manie {op. cit.)»
Mouvement. — Les muscles, placés sous l'influence de la volonté, participent à celte excitation désordonnée. Les bras, l'avant-bras, les mains, les doigts, tout est agité de mouvements incessants ; la ligure est tourmentée par d'horribles grimaces, et, dans quelques cas, on peut remarquer des contractions spasmodiques. On observe des tics de la face, et si l'on explore le pouls radial, on perçoit quelquefois des soubressauts des muscles de l'avant-bras. Le besoin de mouvement est impérieux chez le maniaque, à tel point qu'il [constitue un symptôme véritablement caractéristique de son délire; il faut qu'il s'agite, qu'il se remue ; souvent même il est nécessaire de modérer l'exagération de ce besoin instinctif. A un degré moins élevé, et dans quelques variétés de la manie, les malades représentent assez bien la mobilité caractéristique du jeune âge ; toujours remuants, ils ne trouvent de repos nulle part, ils louchent à tout ; ils détruisent et brisent les objets qui sont à leur proximité. Dans le paroxysme de l'agitation, quand la fureur vient s'ajouter aux autres symplômes, les mouvements sont impétueux, violents, et si les précautions convenables ne sont pas prises, l'entourage des malades peut être exposé à de sérieux dangers. On les voit faire tous les efforts imaginables pour donner satisfaction à ce besoin de mouvement : ils rompent et déchirent les liens qui les retiennent; quelquefois, ils emploient la ruse plutôt que la violence pour arriver à leurs fins, et s'ils parviennent à se débarrasser de leurs entraves, ce n'est pas pour suivre un projet arrêté d'avance ; ils n'usent pas de la liberté qu'ils viennent de se procurer pour s'évader ; ils n'ont qu'un but, celui de se livrer à leur insatiable désir ; c'est pour faire plus de bruit qu'ils réclament leur liberté; c'est pour danser, sauter, pour courir de côté et d'autre. Les muscles de la volonté semblent soustraits à la règle qui les dirige d'habitude; les mouvements s'accomplissent en dehors de toute réflexion, machinalement, comme une conséquence des impulsions qui ne cessent d'agiter l'individu ; on le voit courir à pas précipités, sans savoir où il va ni pourquoi il courL
Circulation. — La circulation du sang reçoit, dans la plupart des cas, une sorte d'excitation. Elle est activée vers la tête ; la face est colorée, les yeux sont injectés, l'artère temporale distendue fait souvent distinguer ses pulsations à la simple vue; le front, et presque toute la lête, sont le siège d'une chaleur intense, qui paraît causer à quelques malades une sensation pénible. Beaucoup d'entre eux se plaignent de bouffées de chaleur qui se portent au cerveau et qui viennent accroître leur agitation.
Suivant Jacobi, les battements du cœur seraient rarement plus forts qu'à l'état normal, et le pouls radial serait plus souvent ralenti qu'accéléré dans les accès d'agitation violente ; ce médecin l'aurait vu, dans quelques cas, descendre à 44 pulsations. Tout en partageant l'opinion de l'illustre aliénisle allemand, nous n'en devons pas moins reconnaître
qu'un surcroît d'activité paraît être surtout imprimé à la circulation du système cérébral.
Hématose. — La respiration est rarement plus fréquente ; elle présente sa régularité habituelle. L'hématose subit un trouble plus ou moinsprofond. On remarque une tendance h l'anémie, et chez les femmes à la chlorose. La température du corps ne paraît pas modifiée : le thermomètre n'indique pas un degré de chaleur supérieur à celui que présente la moyenne ordinaire.
Digestion. — La plupart des auteurs ont signalé les troubles de la digestion comme un des caractères à peu près constants de la manie à son début. Les anomalies de la digestion sont alors, dit Flemming, tellement fréquentes, que les cas dans lesquels on ne les rencontre pas doivent être regardés comme des exceptions. Cela est tellement vrai, ajoute cet auteur, qu'il existe un grand nombre d'observations, particuhèrement de manie subite, où l'excitation cérébrale s'est rapidement dissipée, et où un sommeil critique a promplement suivi l'administration d'un émétique violent ou d'un purgatif énergique (i).
Il existe, en effet, presque constamment au début de l'accès, un embarras des organes digestifs ; la langue présente un état sabnrral, la constipation est opiniâtre : l'appétit est tantôt augmenté, tantôt diminué. Presque toujours, pendant la période aiguë, les malades maigrissent ; leur poids diminue rapidement de 8 à 10 livres ; mais, à la fin de l'accès, la maigreur fait place à l'embonpoint ; c'est alors un signe de favorable augure. Lorsque, cependant, l'embonpoint se manifeste sans qu'il y ait aucune amélioration dans l'état mental, on doit craindre le passage de l'état aigu à l'état chronique.
Sécrétions. — La sécrétion de la peau est augmentée, dans quelques cas, par suite surtout des mouvements désordonnés auxquels les maniaques se livrent. Quant à la sécrétion de l'urine, les recherches les plus minutieuses n'ont abouti qu'à des résultats contradictoires. La manie, quelque aiguë qu'elle soit, ne paraît apporter sous ce rapport aucun trouble spécial. Les urines présentent un certain degré d'alcalinité, particulièrement dans le cas de rétention.
Menstruation. — La menstruation est le plus souvent supprimée chez les femmes atteintes de manie aiguë. Cette suppression précède même d'un certain temps le développement de la maladie; elle peut être considérée, dans quelques cas exceptionnels, comme la cause déterminante de l'affection mentale.
Ordinairement la menstruation reparaît quand la convalescence tend à se faire ; le retour de celle fonction est d'un pronostic fovorable. 11 n'est pas rare, quand ce rétablissement n'a pas lieu à l'approche de la guérison, de rencontrer des phénomènes critiques tels que
(1) Fleming, Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, 1845, p. 1, 205.
d'abondantes transpirations, une éruption furonculeuse générale, etc.
On observe cependant des femmes, atteintes de manie aiguë, chez lesquelles la menstruation continue à se faire, même pendant la période la plus intense de la maladie ; mais il est rare qu'on ne remarque pas alors des troubles particuliers. Les règles peuvent être trop abondantes ; d'autres fois elles sont insuffisantes ; on remarque enfin que, pendant le temps de leur durée, l'excitation cérébrale prend constamment une nouvelle exacerbation.
Insomnie. — Les maniaques, surtout à l'état aigu de leur affection, sont sujets à une insomnie opiniâtre que les moyens les plus énergiques ne peuvent faire cesser; elle peut durer des semaines et des mois entiers; elle fatigue et surexcite le malade; lorsqu'elle s'est prolongée pendant un certain temps, elle affaiblit le système nerveux et détermine une prostration, une sorte d'épuisement qui a été suivi, dans quelques circonstances, d'une forme plus ou moins grave de stupidité, parfois même de démence paralytique. Le retour du sommeil est en général d'un augure favorable.
Dépravation des sens. — Il est des maniaques qui ont perdu à tel point la conscience d'eux-mêmes, que non-seulement ils ne peuvent retenir leurs excrétions, mais qu'ils éprouvent même un véritable plaisir à se couvrir de leurs ordures. Chez quelques-uns la dépravation des sens est poussée au plus haut degré ; ils se montrent d'une malpropreté repoussante. Ce symptôme est en général d'un augure défavorable, et l'on doit rechercher minutieusement s'il n'existe pas, en même temps chez le malade, des pensées dominantes de grandeur et de richesse, qui pourraient faire craindre un commencement de paralysie. Dans ce cas, les idées deviennent confuses, elles ne sont plus exprimées avec leur netteté habituelle ; la parole présente déjà un embarras particulier ; on peut enfin observer quelques signes de congestion cérébrale. Ces sortes de maniaques aiment, en effet, à se parer des objets les plus abjects, ils avalent les substances les plus dégoûtantes. Quelques-uns prétendent que leur urine est une boisson délicieuse, que leurs excréments sont des aliments d'une grande suavité, etc.
Tel est le cortège habituel des symptômes physiques que présente la manie dans son état aigu. Naturellement ils se montrent avec des caractères d'intensité et de durée variables ; quelques-uns peuvent passer inaperçus, d'autres se présentent au contraire, dans certaines circonstances, avec une gravité telle qu'ils peuvent compromettre l'existence de l'individu. Il nous reste à examiner un autre ordre de phénomènes, celui que nous avons étudié dans un précédent chapitre sous le nom d'illusions et d'hallucinations.
Illusions. — Les organes des sens, particulièrement ceux de l'ouïe et de l'odorat, acquièrent chez les individus atteints de manie aiguë une susceptibilité particulière. On peut dire que les illusions sont, comme la
mobilité, l'incohérence, etc., un caractère pathognomonique de celte affection. Cette excitation, imprimée aux appareils de la sensibilité spéciale, est la source principale des idées fausses, des erreurs de jugement, des appréciations étranges que les malades commettent à chaque instant. Ils attribuent aux objets une forme, un aspect qu'ils n'ont pas ; les choses les plus insignifiantes ont pour eux une signification extraordinaire; ils prennent les personnes qui les entourent pour des parents, des amis, des personnes de connaissance. Le moindre bruit, les paroles les plus indifférentes, sont pour eux autant d'injures ou d'allusions blessantes.
Le maniaque voit des chiffres, des images; il lit des ordres, des instructions sur des feuilles qui présentent une tout autre signification. Le délire sensoriel peut même constituer une forme spéciale de la manie aiguë, dans laquelle les malades, en butte à toutes sortes d'erreurs, se livrent à des extravagances, à des actes désordonnés dont ils expliquent plus tard, lorsqu'ils reviennent à la raison, les singuliers motifs.
Les illusions des sens peuvent se remarquer au début même de certains accès d'excitation maniaque, particulièrement dans la manie intermittente.
Un de nos malades, par exemple, atteint de cette forme de maladie, offre sous ce rapport une observation intéressante. Quand son accès doit le reprendre, il lui semble aussitôt que les personnes qui l'entourent changent de forme ; le bruit le plus léger, le moindre signe qu'il aperçoit devient, chez lui, un élément d'excitation anormale et fait naître dans son esprit des conceptions bizarres et inattendues. Des maçons travaillent-ils près de la cellule que l'on désigne sous le nom de loge, dans laquelle il est renfermé; de suite il se fait un rapprochement d'idée, et la pensée lui vient qu'il est dans une loge maçonique, et que des épreuves terribles lui sont réservées. Il lit sur la figure des personnes qui l'approchent, en caractères imprimés, leurs pensées les plus secrètes, et ce qu'il découvre excite de sa part de bruyants éclats de rire. Si, par intervalles, le sommeil vient fermer ses paupières appesanties, des sensations pénibles ne tardent pas à l'assiéger et à le tenir en éveil. 11 s'imagine alors tomber au fond d'un précipice, et il cherche à se retenir aux objets qui l'entourent. Sa turbulence est extrême, sa gaieté n'a point de bornes, elle a quelque chose de convulsif ; il est aisé de voir qu'elle le fait souffrir.
Une jeune fille nous présente encore les mêmes phénomènes ; elle est dans un état d'agitation extrême; on est obligé de lui mettre la camisole pour l'empêcher de se déshabiller et de détruire tout ce qui se trouve à sa proximité; elle a les illusions les plus singulières; elle appelle la sœur supérieure sa maman ; elle se croit placée dans un pensionnat, et voit dans les personnes qui l'entourent des camarades de pension.
Il est rare que le sens génital ne soit pas de même le siège d'une excitation particulière. Cette excitation se remarque plus fréquemment chez les femmes, et elle donne lieu à des impulsions éroliques qui peuvent revêtir les caractères de la nymphomanie, et chez les hommes ceux du salyriasis.
Des jeunes filles bien élevées, dont jusque-là aucune parole indécente n'avait souillé les lèvres, se livrent, quand elles sont prises de manie, à un incroyable dévergondage de paroles et à des actes d'une impudeur révoltante.
Quand cette excitation érotique porte à des habitudes d'onanisme, on ne tarde pas, si l'on n'y met obstacle, à voir survenir un dépérissement, une usure des forces, une sorte d'épuisement nerveux qui peut devenir très- grave et prédisposer à la démence. L'excitation génitale est quelquefois une véritable complication; elle peut par elle-même augmenter la durée de la maladie.
Hallucinations. — Les hallucinations existent souvent dans la manie aiguë , mais elles sont incomparablement plus rares et moins bien caractérisées que dans les autres formes d'aliénation; elles passent inaperçues dans le cortège si varié des autres symptômes, elles n'ont aucun caractère de fixité, et elles sont, comme les idées et les impressions du malade, essentiellement mobiles et changeantes. Rarement aussi elles sont restreintes à un seul sens, elles se mêlent et se confondent avec les illusions à tel point, qu'il est difficile de les distinguer les unes des autres.
Suivant M. le docteur Macario, les hallucinations se rencontreraient dans le septième environ des cas de manie (1). Mais c'est surtout du côté de la sensibilité morale et des facultés intellectuelles qu'on observe des signes caractéristiques.