CARACTÈRES PSYCHIQUES
Sensibilité morale et affective. — La lésion delà sensibilité morale et l'altération profonde des sentiments affectifs sont un des signes les plus tranchés de la manie franchement aiguë. Celte transformation survenue dans les sentiments se fait remarquer, dès le début, par les personnes qui vivent dans l'intimité du malade : elle signale en quelque sorte la période de transition de l'état de santé à l'état de maladie. En effet, avant de constater tout autre symptôme, on peut observer déjà cette modification qui s'opère plus ou moins rapidement dans la disposition morale de l'individu.
Les maniaques présentent une susceptibilité tellement grande que
(1^ Macario, Ann. méd.-psyc'i . , t. M, p. 328.
PATHOLOGIE SPÉCIALE, loul, chez eux, se transforme en impressions vives qui sont elles-mêmes comme autant d'élémcnls générateurs de l'incohérence, et de l'intarissable loquacité qu'ils offrent à notre observation. Cette impressionnabiHté morbide revêt toutes sortes de manifestations : ce sont des pleurs, des rires, des cris, des chants qui apparaissent et disparaissent instantanément. Les sentiments affectifs sont le plus souvent pervertis, ou tout au moins suspendus. Les malades tombent dans l'indifférence la plus complète à l'égard de ceux qu'ils affectionnaient auparavant ; bien plus, leur amitié ne tarde pas à se changer en haine profonde. Ils prodiguent les injures, les calomnies ; ils rient du mal qu'ils font et de celui qu'ils voient faire (1).
Toutes les passions sont naturellement surexcitées; mais, par suite de la mobilité extrême des impressions, on les voit se succéder rapidement les unes aux autres. Les malades passent sans transition de la joie à la douleur, et les sentiments de crainte, de haine, de vengeance qui se manifestent tout à coup, font bientôt place aux sentiments contraires de dévouement, et aux expressions les plus chaudes d'une amitié sans bornes.
C'est avec raison, dit Griesinger, que Jacobi a appelé l'attention sur le caractère tout h fait instinctif des actes des maniaques. Ce qui détermine ces actes, ce n'est pas une volonté à proprement parler, c'est-à-dire la transformation d'une idée dominante en effort, avec conscience du but à atteindre et des moyens qui doivent y mener ; ce n'est pas non plus un état d'émotion, mais le mouvement psychique est comme abandonné à lui-môme ; les excitations momentanées sont les seuls mobiles dont il reçoit l'influence (2).
Fureur. — La fureur n'est pas un symptôme inséparable de la manie ; elle se remarque seulement dans les cas où l'affection est arrivée à son plus haut degré.
On voit alors les maniaques, dans le paroxysme de la fureur, vociférer, injurier les personnes qui s'approchent d'eux, déchirer leurs vêlements, se livrer à des actes de violence et de destruction qui seraient extrêmement dangereux, si l'on n'avait soin de les mettre dans l'impossibilité de se nuire à eux-mêmes et aux autres. Dans cet état de fureur, les forces physiques sont, on peut le dire, décuplées.
Ce qui rend les maniaques furieux si redoutables, dit Esquirol, c'est le sentiment môme de leurs forces augmentées, et parce que plusieurs d'entre eux ont la conviction que leurs forces sont naturelles et indomptables (3).
La plupart de ces malades ont la conscience, et plus tard le souvenir de ce qui s'est passé dans leurs accès. de fureur, quand toutefois ceux-ci
(1) Esquirol, t. II, p. 151.
(2) Griesinger, up. cit., p. 330.
(3) Esquirol, t. II, p. 163.
ne se manifestent pas à la suite d'attaques d'épilepsie ; dans ce dernier cas seulement, la fureur a quelque chose de sauvage et d'automatique ; lorsqu'elle se prolonge longtemps, elle peut être suivie d'une période de profonde stupeur qui enlève àces individus tout sentiment d'eux-mêmes et dont ils se remettent difficilement.
Excitation intellectuelle. - C'est au début de la manie, lorsque les facultés n'ont pas encore subi une atteinte profonde, qu'on remarque surtout l'excitation intellectuelle. Le malade semble alors avoir acquis une pénétration d'esprit plus grande, et il fait preuve de talents dont il n'avait jusqu'alors montré aucun indice. Il devient bavard, spirituel, parfois éloquent.
Cependant il ne faudrait pas conclure de ces faits que l'intelligence a acquis plus de solidité, et en quelque sorte de profondeur ; les facultés restent les mômes, il n'est pas survenu de capacités nouvelles ; tout ce faux éclat est seulement dû à des combinaisons d'idées accidentelles, plus rapides, mais superficielles. A mesure que la maladie fait des progrès, ces apparences ne tardent pas à disparaître, le maniaque éprouve une difHcuUé de plus en plus grande pour fixer son attention, et les idées deviennent chaque jour plus fugitives. A la période la plus aiguë, l'incohérence apparaît comme un symptôme véritablement caractéristique.
Incohérence. — L'incohérence est, on peut le dire, le symptôme prédominant de la manie ; elle peut être générale et aussi étendue que possible. Contrairement à ce qui se passe dans la démence, l'incohérence, ici, n'accuse pas l'affaiblissement des facultés intellectuelles ; elle témoigne plutôt de leur surexcitation désordonnée, et de l'impossibilité oiise trouve le malade de se dominer, de régler et de modérer cette singulière activité, imprimée aux organes de la pensée.
Celte incoordination des idées se manifeste rarement tout à coup ; elle ne se produit pas dans les diverses formes de la manie, avec la même intensité ; il existe sous ce rapport des différences nombreuses. C'est au début une sorte de mobilité, d'instabilité de la pensée ; le malade ne peut plus suivre une conversation ; il passe sans transition d'un sujet à un autre; il est incapable de fixer son attention; ses réponses sont écourlées ; il lui est impossible d'approfondir les moindres questions. Puis l'incohérence se prononce davantage, les idées se suivent sans ordre et sans liaison; des mots, des propositions entières peuvent manquer dans la phrase et la rendre inintelligible ; on peut également voir cette même incohérence se reproduire dans les écrits.
A un degré plus élevé, et dans la période la plus aiguë de l'affection, les idées sont violemment chassées les unes à la suite des autres ; c'est un déchaînement qui ne permet pas au malade de trouver des expressions pour les rendre. Ce phénomène a été appelé par les Allemands Jdeenflucht, la fuite des idées.
186 PATnOLOGIE SPÉCIALE.
Loquacité. — Le symptôme sur lequel nous venons de nous arrêter donne lieu à une sorte de volubilité, quelquefois de loquacité extraordinaire. Celte intempérance de langage qui, dans quelques cas, forme le caractère principal de la maladie, a reçu de quelques auteurs le nom de lallomam'e. C'est un flux de paroles sans suite et sans but, n'ayant entre elles aucun rapport. Le malade, jusque-là timide et taciturne, se montre hardi, bavard, d'une loquacité intarissable ; ses discours deviennent en même temps de moins en moins intelligibles.
Dans les accès intenses, on voit les maniaques pousser jour et nuit des cris épouvantables, des hurlements affreux, sans qu'il soit possible de mettre un terme à leurs vociférations. A la fin, leur voix rauque d'abord, finit par ne plus pouvoir se faire entendre. Ils se livrent alors à des mouvements et à des gestes qui témoignent de leur désir ardent de continuer leurs cris.
Mémoire, imagination, etc. — La mémoire, elle aussi, présente des particularités intéressantes. Dans les cas de manie aiguë franche, cette faculté peut atteindre un degré de puissance remarquable. Les malades se souviennent des faits et des événements qu'on aurait pu croire effacés de leur souvenir. On observe même sous ce rapport, chez quelques-uns, des aptitudes dont on n'aurait pas soupçonné l'existence avant le développement de la maladie.
L'excitation imprimée à la mémoire permet aux maniaques de se rappeler plus tard les phénomènes morbides qui se sont produits pendant leurs accès ; ils se souviennent des sensations étranges qu'ils ont éprouvées, et des discours incohérents qu'ils ont prononcés. Le souvenir de tous ces faits se montre d'autant plus vivace, que . la convalescence se prononce davantage, et que la raison reprend de plus en plus son empire.
Le malade, redevenu calme et raisonnable, se rappelle les bons comme les mauvais procédés dont il a été l'objet ; il peut rendre compte de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu, des motifs de ses déterminations, etc.
L'imagination, surexcitée comme la mémoire, joue un rôle essentiel dans la plupart des manifestations morbides ; elle donne lieu aux créations les plus fantastiques et aux combinaisons les plus singulières. Elle est alors, nous l'avons dit, la source la plus ordinaire des illusions et des hallucinations.
Une des premières conséquences de la lésion profonde de la volonté chez les maniaques, c'est, comme nous l'avons remarqué, l'impossibilité où ils sont de diriger leurs propres facultés, d'en modérer les mouvements impétueux et de fixer leur attention.
Cet élément de l'activité normale, régidière des facultés, fait chez eux entièrement défaut. Ainsi s'explique l'espèce de déchaînement désordonné des idées et leur production instantanée, sous l'inlluence des circonstances les plus insignifiantes et de causes d'excitation accidentelles. Qu'on vienne agir puissamment sur l'esprit d'un maniaque, dit
Esquirol, qu'un événement imprévu arrête son attention, et tout à coup le voilà raisonnable, et la raison se soutient aussi longtemps que l'impression actuelle conserve assez de puissance pour fixer son attention (1).
L'affaiblissement de la volonté qui rend les malades incapables de se dominer, leur vive impressionnabilité, l'excitation imprimée à la plupart des facultés, tout contribue à développer chez eux l'instinct d'imitation. Les maniaques rient, s'agitent au milieu du bruit et de l'agitation ; leur tendance à l'excitation reçoit un nouvel aliment des éléments de trouble et d'excitation qui les entourent. Ce penchant à l'imitation doit être soigneusement réprimé. On peut quelquefois le faire tourner au profit du malade en le soumettant, dès le début de l'affection, à des conditions d'ordre et de discipline.
On pourrait croire que le maniaque, toujours distrait par les objets extérieurs et par les impressions qui ne cessent de l'assaillir, n'a plus le sentiment intime, la perception intérieure des phénomènes qui se passent en lui, mais il n'en est pas ainsi. Quoique cette perception se fasse souvent d'une manière confuse, il n'en conserve pas moins la conscience de sa propre situation, et c'est ce qui lui permet plus tard d'apprécier à leur juste valeur les fausses sensations qu'il avait éprouvées.
Résumé des symptômes. — En résumé, la manie aiguë se présente avec des symptômes tellement tranchés, qu'il serait impossible de la confondre avec une autre forme d'aliénation. Tout indique chez le malade le trouble et le désordre; tout présente chez lui les caractères d'une surexcitation plus ou moins violente. La figure animée, les yeux étincelanls, les cheveux en désordre (voir planche I, fîg. 2), une insomnie opiniâtre ; des idées incohérentes se déroulant automatiquement sans ordre et sans but; une loquacité intarissable, des impulsions violentes, de fausses sensations, des illusions et des hallucinations qui se jouent du malade, et qui viennent augmenter ses souffrances ; une irritabilité excessive qui peut aller jusqu'à la colère et à la frayeur; un besoin incessant et irrésistible de mouvement; l'instinct delà destruction; le mépris de toute convenance et des règles les plus élémentaires de la décence ; l'audace, l'effronterie, la grossièreté des manières et des habitudes ; le désordre et la malpropreté dans la tenue extérieure ; des cris, des chants, des hurlements, etc. ; tels sont les symptômes habituels de la manie aiguë, et ces caractères font du maniaque le type classique de l'aliéné.
Diagnostic. — La manie aiguë se distingue facilement de toute autre forme d'aliénation. Ainsi on ne rencontre pas, chez ceux qui en sont atteints, le délire partiel, systématisé, qui caractérise les affections désignées sous le nom de lypémanie et de monomanie. C'est une dispo-
(I) Esquirol, t. II, p. 147.
silion contraire à l'étal d'inertie que présentent les aliénés atteints de stupidité, dont la physionomie significative fait immédiatement reconnaître le genre d'aliénation. Enfin, dans les symptômes que nous venons d'énumérer, rien ne ressemble à î'affaissement qui caractérise la démence, ni au délire ambitieux et puéril qu'on rencontre dans la paralysie générale. Il ne faut pas cependant se le dissimuler, le diagnostic, dans quelques cas, peut présenter de sérieuses difficultés. Tels sont, par exemple, les cas de panophobie aiguë, de lypémanie anxieuse, de mélancolie avec agitation, mélancholia agiians de quelques auteurs, oti l'on voit les malades, sous l'empire des frayeurs qui les obsèdent, être agités de mouvements incessants et pousser jour et nuit d'horribles cris. Dans ce cas, le début de la maladie, les renseignements commémoratils, l'injection de la face, l'altération des traits seront autant d'indices pour fixer le diagnostic.