CHAPITRE VI
DE L'EXERCICE ET DU REPOS
Le mouvement est une caractéristique de la vie, autant que la nutrition, puisque la nutrition elle-même est un mouvement. Mais chez les êtres supérieurs, le mouvement n'est pas seulement interne; il se montre extérieurement et s'exerce sur des objets distincts du corps vivant, dans les milieux naturels ou artificiels. C'est • par là que la pratique du mouvement rentre dans notre définition de l'hygiène : « l'étude des rapports de l'homme avec le monde extérieur. »
L'hygiène, en effet, a plus aisément prise sur le mouvement manifesté, et c'est celui-là qu'elle étudie le plus formellement. Ce qui revient à dire qu'elle envisage surtout la pratique de la fonction de motilité. Mais, en réalité, toutes les formes possibles du mouvement sont de son ressort et ont droit à sa sollicitude. Les mouvements que la physiologie rattache à la vie organique ne lui échappent point, et elle a quelque chose à dire sur la façon d'en régler la modalité; le jeu d'appareils délicats, musculaires quelquefois, pour une part plus ou moins grande, comme le larynx, l'œil, l'oreille, mais où il y a surtout ce mouvement en puissance qui est l'influx nerveux, rentre dans ses études et, sous certains rapports, est soumis à ses prescriptions ; le fonctionnement cérébral lui-même, mouvement interne
DE L'EXERCICE ET DU REPOS
[Hygiène
et virtuel s'il en fut, appartient aux préoccupations de l'hygiène; c'en est même une des plus graves.
N'est-ce point l'homme en soi et isolé que nous étudions ici plutôt que ses rapports avec le monde extérieur? On le croirait au premier abord, et il faut bien reconnaître que, sur ce terrain, l'hygiène se confond souvent avec la physiologie. Néanmoins, nous pensons qu'il faut s'efforcer de conserver à notre science son véritable caractère et de ne pas la laisser usurper un rôle qui n'est pas le sien. L'hygiène doit se servir des acquisitions de la physiologie, mais uniquement pour s'éclairer dans la recherche et l'interprétation des rapports qui constituent son domaine. Connaissons l'essence des fonctions et du jeu des divers appareils, mais seulement pour comprendre ce qui se passe entre eux et le monde extérieur, qu'ils ont toujours, en définitive, pour point de départ ou pour aboutissant. Bien entendu, il s'agit toujours aussi de la résultante sanitaire de ce contact, effectif ou virtuel, des appareils et des organes avec les milieux et les objets.
Le chapitre actuel se rattache, d'ailleurs, au précédent, par les liens les plus étroits. A bien dire, c'est un cercle. L'alimentation apporte les matériaux combustibles, sources de la chaleur que le mouvement manifeste au dehors; et, réciproquement, tous les animaux sont tenus à un certain travail pour se procurer les matériaux de l'alimentation. Il n'y a môme que ce travail-là qui soit obligatoire de par la loi naturelle; tous les hommes le subissent et travaillent, en réalité, pour vivre, sauf que les exigences de l'estomac se compliquent chez quelques-uns d'accessoires d'une grande importance. Les livres « révélés » ont présenté cette obligation comme un châtiment : « In sudore vultûs tuivcsceris pane..., » comme si le lion, qui n'a pas commis de péché originel, n'était pas obligé aussi à user de patience et d'énergie musculaire pour manger de la gazelle à son appétit. La conception est fort étroite ; il n'y a pas là de loi d'exception contre l'homme ; c'est de Yhygiêne générale. Sans doute, notre espèce n'attend pas que Dieu lui donne la pâture, comme le poète prétend que cela arrive aux petits des oiseaux; elle provoque la terre et la force à produire plus qu'il ne sortirait de sa fécondité spontanée. Mais ceci est une supériorité, et c'est la raison pour laquelle l'expansion des familles humaines est presque indéfinie ; la multiplication et même la persistance des espèces animales sont subordonnées à la production naturelle des plantes ou des autres animaux qui servent à leur nourriture.
Pourtant, exercice ne veut pas dire travail, au moins dans le sens des actes par lesquels l'homme pourvoit à sa subsistance. L'exercice est à proprement parler l'essai des forces et du mécanisme moteur, un apprentissage ou un entretien des aptitudes à l'action; ce sont des mouvements qui n'ont pas encore de but utile; c'est presque « de l'art pour l'art ». Sans perdre de vue ce caractère, qui mérite d'être retenu à part, l'hygiène ne peut oublier que les mouvements de toute espèce, inconscients ou obligés, qu'ils s'accompagnent de l'intention d'essai ou de celle d'un but utilitaire, exercent toujours le corps et concourent à l'effet sanitaire immédiat, distinct de ce que peut rapporter le travail en ressources alimentaires. Exercice à vide et proprement dit, ou travail utile intéressant également l'hygiène, au point de vue des effets généraux.
Tout appareil est susceptible d'éducation ; toute forme du mouvement peut être modifiée, régularisée. A ne considérer le mouvement que d'une façon abstraite, c'est justement cette éducation physique que poursuit l'hygiène directement. Les mouvements volontaires sont les plus aptes à cette éducation ; mais les mouvements réflexes n'en sont pas absolument inca-
générale.]
PHÉNOMÈNES ÉLÉMENTAIRES DU MOUVEMENT
pables, comme on le verra. Il est assez remarquable que l'éducation des mouvements volontaires arrive à peu près à supprimer l'intervention cérébrale à leur origine et à les produire selon le mode réflexe : un pianiste qui sait bien son morceau ne fait un acte de volition que pour se mettre au clavier; les doigts frappent les notes automatiquement.
Si l'on envisage le mouvement concret, appliqué, c'est-à-dire le travail, l'hygiène s'occupe moins de l'éducation spéciale, propre à chaque mode, que des conditions du milieu et des dangers ou des avantages que comportent la forme, la nature des objets du travail, la durée de celui-ci, l'équilibre entre les ressources physiques individuelles et l'effort exigé. Il est aisé de prévoir que ces circonstances sont précisément l'objet de I'Hygiène professionnelle ; par conséquent, nous ne pourrions les parcourir ici sans faire double emploi. Nous nous bornerons donc aux considérations les plus générales, en ce qui concerne le travail, et nous ne l'envisagerons pour ainsi dire que comme un mode de mouvement.
En réfléchissant que nous voulons éviter l'étude physiologique du mouvement et en reconnaissant que nous ne pouvons encore entrer dans l'analyse des diverses conditions hygiéniques du travail, on comprendra pourquoi nous avons intitulé ce chapitre : De l'exercice. Dans l'acception la plus élevée et la plus rigoureuse du mot, l'exercice est la pratique méthodique du mouvement. Ce sera essentiellement l'objet de l'étude actuelle, à laquelle un court paragraphe sur le Repos donnera son complément nécessaire.
Bien que cette qualité d'être méthodique donne à l'exercice le caractère d'une chose propre à l'homme, on ne perdra pas de vue que l'éducation corporelle n'est qu'une préparation au travail proprement dit ou, tout au moins, un procédé d'endurcissement contre les influences extérieures, une façon d'accroître la résistance plus encore que la puissance. Par ce côté, l'éducation physique ne sort pas de l'hygiène générale. A y regarder d'un peu près, c'est plutôt l'absence de cette éducation qui est artificielle, propre à l'homme, et la conséquence de nos habitudes de vie en société ; nous rentrons dans la vérité et dans le vœu de la nature, quand nous la reprenons. Le mode seul en reste quelque peu empreint d'artifice et de nuance humaine.