IV. — Du repos et du sommeil
La fatigue, qui suit, à un moment donné, l'exercice et le travail, est due à trois causes physiologiques : 1° l'usure de la substance contractile; 2° l'accumulation, dans le muscle, des matériaux de déchet, principalement de l'acide lactique; 3° l'épuisement de l'influx nerveux. Il est probable que la première de ces raisons est la moins importante, puisque, dans un état de fatigue extrême, la volonté peut encore obtenir des muscles un effet énergique. La seconde est certaine ; les physiologistes éteignent ou amoindrissent l'irritabilité d'un muscle en y injectant de l'acide lactique ; inversement, si on lave, à l'aide d'une solution saline injectée dans les vaisseaux, l'acide lactique accumulé dans un muscle de grenouille tétanisé par épuisement, on lui rend la faculté de répondre à l'excitation. Quant au système nerveux, c'est surtout lui qui a le sentiment de la fatigue. En tout cas, le repos est également nécessaire à celui-ci et au muscle ; dans le repos, le muscle répare ses pertes de substance contractile, se débarrasse par l'absorption vasculaire de ses matériaux de déchet, redevient alcalin ; le système nerveux reprend une provision d'influx.
La fatigue est plus vite ressentie dans une contraction continue que dans des contractions interrompues, mais répétées : soutenir un poids à bras tendu ; garder la station debout sur les deux pieds, sont des actions musculaires rapidement pénibles. C'est que, sans compter les grandes alternances entre l'état de mouvement et celui de repos, il faut que, même dans le mouvement soutenu, il y ait des alternatives d'activité et de relâchement, permettant jusqu'à un certain point cette réparation musculaire et nerveuse dont il vient d'être parlé, « la nutrition rythmique », selon l'expression de James Paget.
DE L'EXERCICE ET DU REPOS
[Hygiène
Toute l'animalité, on pourrait dire : toute la nature, est soumise à cette loi d'alternance et de périodicité ; mais l'homme y est particulièrement assujetti. La succession de la nuit au jour est pour lui comme « une diastole cérébrale », succédant à la systole.
L'exercice — et le travail — peuvent être excessifs par la continuité et la répétition des mêmes mouvements, ou par l'intensité de l'effort.
Dans le premier cas, la fatigue se traduit par le tremblement et les crampes. Si cet excès devient habituel, loin de grossir par l'exercice, comme c'est la règle, le muscle s'amaigrit et s'atrophie. Il y a des « atrophies musculaires professionnelles », qui ont été particulièrement étudiées par Onimus, et qui envahissent uniformément les muscles surmenés : les deltoïdes, par exemple, chez les ouvriers que leur travail oblige de répéter pendant des heures le mouvement de soulever un poids au-dessus de leur tête avec les bras. D'autres fois, ce sont des paralysies plus ou moins complètes et étendues : crampe des écrivains, des télégraphiers, des pianistes, des typographes, etc. ; nystagmus des mineurs ; paralysie des forge?*ons (Hammer Palsy). Frank Smith calcule qu'un bon ouvrier en porte-plumes frappe par jour 28,800 coups de marteau : 28,400,000 en dix ans, s'il travaille d'une façon continue à raison de 300 jours par an.
S'il s'agit d'efforts violents, il peut y avoir production de hernies, de varices, des ruptures musculaires et même des fractures ou des luxations. La fréquence des lésions cardiaques ou vasculaires, imputables aux exercices violents, est contestée, comme on l'a dit plus haut, et effectivement contestable. Mais il ne paraît plus impossible que, chez les individus dont les parois artérielles ou cardiaques sont en souffrance pour une autre raison, les efforts considérables ne déterminent la dilatation du cœur, la rupture d'une valvule aortique, les fissures de la membrane interne de l'aorte, condition d'un anévrysme prochain.
Toutefois, il est plus essentiel encore, selon nous, d'envisager les conséquences du surmenage vis-à-vis de la vitalité générale. L'individu surmené est sans défense contre les agents atmosphériques, le froid, la pluie; nous avons vu (page 287) que c'est dans ces circonstances que se produisent particulièrement les catastrophes par le froid ou la chaleur; la fatigue a presque toujours préparé le terrain des congélations et des insolations. Il en est de même vis-à-vis des principes spécifiques de maladies; le choléra, le typhus, capables d'ailleurs d'envahir aussi les forts, font des ravages particulièrement effroyables dans les groupes surmenés. A. Vital a cité un médecin qui vivait impunément depuis des semaines au milieu des typhiques d'Algérie (1868) et chez qui le typhus éclata au retour d'une course à cheval des plus fatigantes; comme si le germe, déjà présent dans l'économie, ne pouvait prévaloir qu'autant que celle-ci s'affaiblit par une fatigue physique. Maintes fois, les médecins militaires ont signalé l'explosion d'une épidémie de fièvre typhoïde chez des troupes rentrant d'une expédition, au point qu'on aurait pu croire à une influence tellurique. Il est à noter que, dans l'état de surmenage, la réparation immédiate par l'ali-
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mentation est assez difficile; l'estomac lui-même participe à l'alanguissement général, ne sollicite pas les aliments et reste quelque temps sans les élaborer d'une façon satisfaisante.
lies différentes formes du repos. — 1° Il est une façon de se reposer, applicable à l'état de veille, et qui consiste simplement, soit à relayer les muscles les uns par les autres, soit à changer d'occupation, soit à substituer un exercice récréatif à un travail pénible. Le soldat, debout sous les armes, se repose en faisant porter le poids du corps alternativement sur l'un et l'autre pied; il se repose de la station verticale en marchant. L'homme attaché à une œuvre intellectuelle se repose en faisant du mouvement extérieur. Les enfants se reposent de la classe en se livrant aux jeux de balle, de barre, etc. Tous, nous nous reposons de n'importe quel travail en allant passer quelques heures au théâtre, au concert, au café, au billard.
L'hygiène approuve absolument, en principe, les délassements. Peut-être aurait-elle des restrictions à formuler quant à la forme; mais elle répugne à donner des conseils qui n'ont point chance d'être écoutés. En acceptant, faute de mieux, ces réunions en groupes denses, qui sont les théaires, les cafés, les salons, les bals, elle se borne à réclamer, mais rigoureusement, les mesures qui garantissent la salubrité de l'air dans les locaux affectés au plaisir. Les anciens paraissent avoir, beaucoup plus que notre époque, cultivé les délassements dramatiques, lyriques et autres, en plein air. C'était le mode naturel et le vrai (Voy. les chap. n et ni : Atmosphère, Ventilation, Éclairage).
2° Dans les exercices de gymnase, dans les marches militaires et dans tout exercice méthodique, on introduit à intervalles réguliers des pauses et des haltes plus ou moins longues. Les ouvriers des champs et ceux des ateliers, à quelques exceptions près, font de même instinctivement, sauf la régularité des repos.
Les travailleurs de toute classe suspendent le mouvement professionnel pour les repas et, d'ordinaire, pendant quelque temps encore après, surtout après le repas de midi, qui est le plus important de la journée. Ce repos est nécessaire à la bonne élaboration des aliments et à la mise en circulation des matériaux de restitution. Dans les pays chauds, on le fait assez long pour échapper à la plus forte chaleur du jour, et beaucoup de personnes le consacrent même au sommeil; c'est la sieste ou méridienne, que certains individus pratiquent aussi dans les pays tempérés. Il n'est pas absolument utile de dormir pendant la sieste ; mais c'est une salutaire coutume dépasser, au repos et à l'ombre, les trois ou quatre heures du milieu du jour des étés torrides. La mortalité de nos troupes en Algérie a diminué dès le moment où l'on a adopté la règle de sonner la retraite à 10 heures du matin et la diane à 2 heures après-midi, à partir du commencement de juin jusqu'à la fin d'août. Quant à la sieste en pays tempéré, c'est simplement une mauvaise habitude; mais il est douteux qu'elle soit positivement nuisible. La plupart des animaux, les oiseaux particulièrement, s'assoupissent quelques heures dans le milieu du jour, en digérant la nourriture prise dans la matinée.
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3° Il y a, enfin, pour toute la nature et pour tous les travailleurs, un repos parfait et prolongé, le sommeil, qui mérite de faire l'objet de quelques réflexions.
l,e sommeil. — C'est un état dans lequel les fonctions de la vie de relation sont presque complètement suspendues, la vie organique se continuant, au contraire, avec la plus parfaite régularité. Toute l'activité nerveuse ou même musculaire n'est pas interrompue; les perceptions ne sont pas absolument supprimées; la preuve en est que le cerveau enfante les rêves et que des mouvements s'accomplissent dans le sommeil, que des paroles, des cris au moins, se font entendre. Mais la perception consciente et la volition se sont pour un moment retirées. Il en résulte que les conditions se réunissent au mieux pour la réparation nerveuse et musculaire et pour l'intégrité des phénomènes chimiques qui préparent les matériaux de cette réparation.
On n'a pas encore dit la raison du sommeil. Mais l'on comprend bien que Fincapacité des centres nerveux soit amenée par l'accumulation, dans leur substance, des matières ponogènes (de nbvoç, fatigue), selon l'interprétation d'Obersteiner et de Preyer, adoptée par Marvaud. Il est apparent que la présence des matériaux de déchet dans les muscles concourt au môme résultat. Les physiologistes ne savent pas encore précisément si le sommeil s'accompagne de congestion ou d'anémie cérébrale; la plupart inclinent vers la théorie de l'anémie. Pourtant, on voit les pléthoriques, les congestifs, s'endormir plus aisément que les anémiques; l'homme qui dort a quelque turgescence de la face ; l'opium congestionne le cerveau, et H. Huchard le conseille dans les lésions cardiaques de l'orifice aortique, qui sont anémiantes ; A. Yilal attribuait à l'anémie les insomnies des vieux Algériens.
L'habitude et l'influence delà périodicité nychthémérale ont une grande part dans l'envahissement du sommeil, chez la plupart des adultes. Aussi, la nuit est-elle le moment physiologique pour dormir, sauf chez les petits enfants qui dorment toujours, quand ils ne tètent pas. Quelques excentriques font régulièrement du jour la nuit et réciproquement; ainsi, ce colonel berlinois, cité par OEsterlen, qui se levait à 10 heures du soir, déjeûnait, et se promenait de 11 heures à 4 heures du matin. Mais, pour tout le monde, la veille et le travail pendant la nuit, dût-on se reposer de jour, sont singulièrement pénibles. On a essayé, autrefois, de faire marcher les troupes pendant la nuit, lorsque la chaleur de la saison ou de la contrée faisait redouter les marches de jour; à la troisième étape les soldats étaient épuisés. (Reconnaissons, toutefois, que le fait de ne pas voir les aspérités de la route, dans l'obscurité nocturne, contribue à la fatigue.)
La nuit aide encore au sommeil en ce qu'elle soustrait aux sens, à la vue et surtout à l'ouïe, la dernière à s'endormir, les causes d'excitation. Dans les villes, même, le bruit des affaires, des industries, des passants, des voitures, s'affaiblit à mesure que la nuit s'avance, parce que l'agitation humaine est difficile à la lumière artificielle. C'est, évidemment, l'occasion propice de goûter un sommeil tranquille et réparateur. Dans les grands centres, néanmoins, on prolonge la veille, soit pour le travail, soit surtout
générale.]