INDUSTRIE NOURRICIÈRE
monde, généralement si complaisants, qui rajeunissent indéfiniment le lait des nourrices et, au besoin, les nourrices elles-mêmes (Brochard, Charpentier, etc.).
Toutefois, en observant cliniquement le nourrisson, on reconnaîtra [aux signes suivants (Coudereau) que la nourrice est bonne : l'enfant a bonne mine, il est gai, son sommeil est tranquille. Le ventre n'est point volumineux ni dur, les fausses-côtes ne sont pas relevées. 11 ne crie, en général, que quand il a faim. Il urine très abondamment. Ses selles, bien liées, présentent la couleur de jaune d'œuf, exhalent une odeur sui ymeris, qui n'affecte pas désagréablement l'odorat. Elles ne doivent être ni caiîlebotées, ni grumeleuses, mais consistantes et bien homogènes, abondantes. La balance accuse un accroisement de poids de 25 à 30 grammes par jour en moyenne.
On sait que les émotions morales, les excès alcooliques, h plus forte raison les maladies, altèrent immédiatement les qualités du lait et troublent ou renversent les signes favorables qui viennent d'être indiqués.
La nourrice dans la maison et sous les yeux de la mère semble offrir de sérieuses garanties. Pourtant, la vraie mère doit se souvenir qu'il n'y a là qu'une suppléance alimentaire et qu'elle n'est pas dispensée des autres charges de la maternité. A bien dire, la mère devient la surveillante de la nourrice et son aide, quelquefois même sa servante. Il importe de ne pas altérer même l'humeur de cette étrangère, qui ne se méprend d'ailleurs pas sur l'importance de son rôle. — Nous dirons plus bas un autre aspect de la situation.
La nourrice au dehors n'est pas également à redouter dans tous les cas. Lorsqu'une femme de village ou de petite ville place son enfant dans la localité même ou dans la campagne à proximité, chez quelque paysanne, mère de famille, déjà exercée à l'élevage des enfants, avantageusement connue, et que de fréquentes visites des parents peuvent avoir lieu, les conditions ne sont pas très inquiétantes. Ici, la nourricerie n'est pas une industrie ; c'est une mère qui rend à une autre, moyennant rétribution, un service dont elle dispose et qui, d'ailleurs, n'abandonne pas son propre enfant. 11 n'en est malheureusement plus de même dans les campagnes qui entourent les grandes villes et dans quelques-uns de nos départements où Vindustrie nourricière est entrée dans les mœurs. Cette pratique a d'assez graves conséquences et a suffisamment excité les soucis des hygiénistes pour être, à cette place, l'objet de quelques développements.
Industrie nourricière, — La nourrice qui émigré et vient nourrir à la ville, compromet l'existence de son propre enfant; celle qui n'émigre pas et reçoit un nourrisson chez elle, compromet l'existence de son enfant et celle du nourrisson. Cette menace n'est que trop souvent suivie d'effet, et les révélations de Bertillon (1858), Monot de Montsauche (LS65), Brochard, Broca, Devilliers, Husson, Marmisse, Vacher, etc., ont prouvé que l'allaitement mercenaire est une des grandes raisons pour lesquelles la France perd 178 enfants de 0 à 1 an sur 1,000 naissances, alors que ce chiffre pourrait être réduit à une normale de 90, 80 et même 70, comme il l'est réellement chez les nourrissons surveillés par le personnel de la Société protec-
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trice de V enfance ; soit une économie annuelle d'au moins 80,000 existences sur les i 68,000 décès d'enfants du premier âge que nous subissons (Bertillon et J. Bergeron).
Le docteur Mouot a montré comment succombaient en foule les enfants des nourrices émigrées, séparés de leur mère à l'âge de 2 ou 3 mois, privés de lait et de soins, reconduits en bandes par les <« meneuses », dès que leur mère était placée, voyageant par tous les temps et par tous les modes, apaisés à force de narcotiques Au village, le mari, se débauchant par l'absence de sa femme et se taisant
pour en partager le salaire; l'enfant, de plus en plus abandonné, s'il n'était pas mort dès le retour de Paris. Quant aux nourrissons placés au dehors, il suffit de rappeler que l'on a pu démontrer que, sur 20,000 qui sortent annuellement de la capiiale, 15,000 (75 p. 100) succombaient avant la fin de la première année! Cette chose épouvantable est admise et regardée comme très simple dans les villages du Perche et de la Normandie où la nourricerie est en vigueur. Voir passer un petit cercueil sous le bras d'un homme n'émeut plus les paysans : « Bast ! dit-on, c'est un petit Parisien. » Il y a, d'ailleurs, de fortes raisons de croire que cette destruction organisée se fait maintes fois avec la complicité plus ou moins tacite des parents des nourrissons. Comment se fait cet allaitement dit naturel? il est probable que souvent il n'y a pas d'allaitement du tout et que tous les soins généraux manquent tout autant.
C'est pour réagir contre ces pertes démographiques que diverses commissions académiques ou gouvernementales, depuis 1867, avaient élaboré des règlements relatifs à la surveillance de l'industrie nourricière, jusqu'à ce que la loi Roussel (23 décembre 1874) fût venue leur donner la vie («Art. 1er : Tout enfant, âgé de moins de deux ans, qui est placé moyennant salaire en nourrice, en sevrage ou en garde hors du domicile de ses parents, devient parce fait, l'objet d'une surveillance de l'autorité publique ayant pour but de proléger sa vie et sa santé. ») Ce n'est que depuis 1879 que l'Administration s'est mise en devoir d'exécuter cette loi; il est à espérer que les prochaines statistiques nous permettront déjà d en reconnaître les bienfaits.
La loi Roussel admet l'allaitement mercenaire, puisqu'elle en organise la surveillance. Les Sociétés protectrices de l'enfance, qui se proposent par- dessus tout la propagation de l'allaitement maternel, surveillaient aussi la nourricerie salariée et prétendent la surveiller mieux que les administrations, ce qui n'est pas impossible. Pourtant, il ne faut pas se plaindre de la loi, si des mesures sérieuses sont prises pour son exécution.
G. Allaitement naturel par les femelles d'animaux. — Beaucoup de femelles de mammifères pourraient être employées à donner directement leur lait au petit de l'espèce humaine. Nous avons vu (page 769) que le lait des cavales et des ânesses se rapproche, à plusieurs égards importants, de celui de la femme. Goudereau y joint le lait de chienne, dans lequel il y a, comme dans celui de la femme, prédominance de l'albumine sur la caséine, et même le lait de chèvre, où ce rapport est renversé, mais avec une prédominance de caséine moindre que dans le lait de vache. (Pour 100 d'albumine, selon l'auteur, la caséine est 22,73 dans le lait de femme; 173,09 dans le lait de chèvre ; 239,20 dans le lait de vache.) On n'utilisera guère la vache comme nourrice directe, parce que son lait a besoin d'être modifié pour être adapté
spéciale,]