ALLAITEMENT ARTIFICIEL AU BIBERON
aux capacités digestives de l'enfant. La cavale et même l'ânesse pourraient être des nourrices dangereuses dans un moment de caprice ou d'indocilité ; d'ailleurs, il ne semble pas que l'on puisse jamais trouver là une ressource susceptible de généralisation et d'un prix abordable ; l'ânesse perd son lait au bout de six mois, quand elle est séparée de son petit. Restent la chienne, qui a été utilisée dans des cas encore assez rares, mais avec succès, et la chèvre qui, jusqu'à présent, est la seule nourrice sérieuse des enfants. La chèvre est d'une douceur parfaite, de petite taille ; son trayon s'adapte sans peine à la bouche de l'enfant ; les médecins de la Société de thérapeutique (Grellety, Constantin Paul, etc.) en approuvent formellement l'emploi, d'ailleurs assez répandu déjà, principalement pour les nourrissons atteints de syphilis, maladie qui ne prend pas sur la chèvre. Goudereau voudrait que, dans son vdlage-nourricerie, des chèvres-nourrices fussent chargées d'allaiter les enfants à partir de l'âge de deux mois, jusqu'à ce que, plus tard, ils puissent digérer le lait de vache.
D. Allaitement, artificiel au biberon. — L'allaitement artificiel consiste à offrir à l'enfant le lait emprunté aux mamelles d'une femelle d'une autre espèce en le ramenaut le plus possible à la constitution chimique, à la température et à toutes les autres qualités que le nourrisson trouverait dans la façon dont le sein maternel laisse échapper son contenu sous les efforts de succion du nouveau-né.
A première vue, une telle imitation des procédés naturels est d'une réalisation fort délicate et, néanmoins, d'une portée grave. Goudereau a insisté avec raison sur la fragilité du tube gastro-intestinal du nouveau-né, l'imperfection de ses fibres musculaires, sa salive sans ferment, son pancréas sans action sur l'amidon, ses glandes à pepsine sans pepsine. Il faut au jeune être un aliment très doux et très riche à la fois, difficile à composer artificiellement et probablement sans suppléance réelle possible. De là les périls de toute sorte de l'allaitement artificiel.
On a beaucoup discuté sur l'allaitement artificiel et, trop souvent, les conclusions ont été beaucoup trop absolues dans un sens ou dans l'autre ; ce qui fait que la question reste fort obscure, du moins en apparence. Seize mémoires sur le sujet, mis au concours par l'Académie de médecine (1879) à titre d'acte d'impartialité, ne paraissent pas avoir encore apporté une lumière définitive. Pourtant, la formule de principe n'est pas si ardue. L'allaitement artificiel, si bien mené qu'il soit, ne vaut pas l'allaitement maternel, ni même l'allaitement mercenaire et convenablement contrôlé. Mais l'allaitement artificiel bien établi et scrupuleusement appliqué vaut infiniment mieux que les nourrices au sein qui élèvent leurs nourrissons à sec et les laissent mourir de misère et de malpropreté. Il n'y a pas autre chose. Donc, l'Académie de médecine, dans une récente occasion, était dans le vrai en soutenant de toute son autorité la valeur matérielle et morale de l'allaitement maternel ; mais le conseil municipal de Paris n'avait nullement tort de penser qu'un établissement de nourrices artificielles, parfaitement placé, outillé et surveillé, pourrait coûter à la capitale moins de 15,000 enfants sur les 20,000 qu'elle confie à l'allaitement mercenaire.
1080 HYGIÈNE DE L'ENFANCE. [Hygiène
Le meilleur allaitement artificiel comportera probablement toujours plus que la mortalité de 5 p. 100 (de 0 à 1 an), qu'on attribue à l'allaitement maternel. Peut-être même, ce qu'on ne dit pas assez, est-il capable d'influencer fâcheusement, à distance, le développement ultérieur, la vigueur physique ou morale des individus qui y ont passé. Mais nous pensons, avec Jules Guéîin, que la mortalité de 70 ou 75 p. 100 n'arrive qu'avec l'allaitement artificiel mal conduit (comme il y a un allaitement au sein illusoire et meurtrier) et n'est pas fatalement attachée à ce procédé. Un des auteurs des mémoires adressés à l'Académie a élevé avec succès ses sept enfants au biberon. Et il est bien d'autres exemples encourageants. Après tout, avec la génération féminine qu'on nous a faite, le lait de femme est rare en France ; il faut bien admettre qu'on le remplace quelquefois, et il est heureux qu'on trouve- un moyen de ne pas laisser cette suppléance devenir l'équivalent de la mort.
11 existe sur l'allaitement au biberon quelques statistiques mal faites, que nous nous garderons de reproduire.
Les conditions principales que doit remplir l'allaitement artificiel sont :
1° D'être pratiqué avec le biberon et non à la cuiller, au petit-pot, ou autrement. Le biberon sera construit de telle façon que le lait réponde aisément à la succion de l'enfant et ne s'écoule, néanmoins, que par petites portions à la fois. Les métaux et le caoutchouc vulcanisé doivent être exclus de sa fabrication. ïl doit être d'un nettoyage facile dans toutes ses parties ; pouvoir être brossé et passé à l'eau bouillante (Descoust). H. Fauvel a démontré la présence de nombreux microbes et de mycélium dans le tube et dans la tétine des biberons des crèches. 11 ne devra pas être très fragile ni trop coûteux. Le biberon Charrier e, à bout d'ivoire ramolli, est recommandable;
2° D'employer de bon lait de vache coupé d'eau sucrée, rau tiers ou au quart, porté au bain-marie à une température de 32°. Si la santé des vaches, comme cela doit être, est vérifiée, le mieux est de donner le lait non bouilli. Blachez pense qu'il vaut mieux l'employer le plus près possible de la traite; Félix (de Bucharesl) assure, au contraire, que le lait un peu aigri est plus facilement digéré. Il faut absolument que ce lait provienne de vaches nourries de substances de bonne qualité, foins, herbes des meilleures prairies, farines de céréales, jamais de résidus industriels. En France, on demande même que les vaches soient au régime du pâturage en liberté, quand c'est la saison.
Les doctrines actuelles relatives à la présence des germes (fièvre typhoïde, tuberculose) dans le lait sont faites pour entraîner la règle générale : que le lait donné aux enfants soit préalablement bouilli. En outre, dans la saison chaude, il n'est pas aisé de conserver le lait pendant douze ou vingt-quatre heures sans qu'il soit envahi par la coagulation. Sous l'inspiration de Kîebs, le sieur Bertling (de Berlin) a inventé un procédé (Milc/ikocbapparat) pour porter à une température de 120° le lait sans le brûler. La conservation de ce lait est assurée pour plus de vingt-quatre heures, et, selon Albu, la caséine y a éprouvé une modification qui rend le lait plus facile à digérer pour l'enfant. C'est à l'expérience à prononcer;
spéciale. I
ELEVAGE A SEC.
Nous avons précédemment donné la formule de Coulier pour le coupage du lail de vache. Coudereau conseille de couper avec de l'eau miellée et des œufs : on laisse au repos pendant plusieurs heures un litre de lait; puis on en prend le quart supérieur, qui renferme la plus grande partie de la crème, et on le mélange à trois quarts de litre d'eau miellée dans laquelle on a battu trois œufs (blanc et jaune). Cette méthode paraît très bonne, mais suppose une certaine profusion de lait de vache. (Pour tout ceci, se reporter à l'article Lait, dans la première partie.)
3° De s'accomplir dans un milieu irréprochable. A la campagne, le biberon réussit assez bien ;
4° De se combiner le plus possible avec l'allaitement maternel, soit sous forme d'allaitement mixte et simultané, soit en n'intervenant que quand l'enfant a tété trois mois ou même un peu moins. Chalvet faisait remarquer qu'à cet âge, les glandes salivaires, gastriques et intestinales, sont déjà assez développées. Mallet, qui s'est conformé à cette règle et paraît, néanmoins, avoir observé dans Paris, accuse une mortalité de 187 p. 1,000 dans sajeune clientèle. C'est encore beaucoup et cependant moins que la moyenne en France. Si Ton pouvait subvenir aux besoins des femmes d'ouvriers pendant deux ou trois mois après leur accouchement, à condition qu'elles allaitassent uniquement au sein et qu'on leur permît ensuite de recourir en partie ou exclusivement au biberon, il est probable que l'on ferait de grandes économies d'existences ;
5° Avec infiniment de propreté, de régularité, d'attention et même d'ingéniosité, les chances de l'allaitement au biberon se multiplient, et il obtient des succès qui justifient l'idée du conseil municipal de Paris, de tenter, vu l'urgence, l'essai d'une nourricerie dans les meilleures conditions de bonne exécution. Il y a, toutefois, une lacune grave au projet ; c'est de ne pas reporter hors de Paris cette ferme d'allaitement. (Elle doit être établie dans les jardins de l'hospice des Enfants-Assistés.) .
Rappelons que le biberon est une nécessité pour les enfants affectés de bec-de-lièvre. On a construit pour ceux-ci un appareil d'un fonctionnement commode, le biberon-pompe.
L'allaitement au biberon a plus de succès quand c'est la mère qui s'en charge.
E. Allaitement au petit-pot. — Tout autre mode que le biberon compromet l'allaitement artificiel. Il faut rejeter l'éponge fixée à l'orifice d'une bouteille, le nouet de linge et tout ce qui fait l'office de suçon. Le pelit-pot, assez usité chez les nourrices mercenaires de Normandie (Denis Dumont, de Caen), a l'inconvénient de faire arriver trop vite une trop grande quantité de lait dans les organes digestifs. Les modes précédents sont malpropres. Ce sont des procédés à abandonner.
F. Élevage à sec. — Il consiste dans la substitution immédiate ou retardée, à toute espèce d'allaitement, de l'usage des bouillies, soupes, panades, farines lactées ou laits artificiels, et de toute préparation admettant un autre élément nutritif que les composants naturels du lait et destinée à être prise d'une autre façon que par la succion.
Appliquée dès la naissance, cette méthode absolument antiphysiologique
HYGIÈNE DE L'EiNFANCE.
[Hygiène
est détestable et meurtrière. Tous les médecins français la réprouvent énergiquement, et la tentative faite en 1876 à l'Académie de médecine, par un vétérinaire de distinction, est tombée, à la suite de justes protestations, dans l'oubli qu'elle méritait. En Allemagne même, où l'on dit que les estomacs infantiles sont fort complaisants et où les chimistes les plus illustres inventent du lait meilleur que celui du pis de la vache, les hygiénistes restent très froids à l'égard des succédanés de l'allaitement (Voy. page 883).
Il n'en est plus de même quand l'enfant, nourri de lait jusque-là et exclusivement, vient d'atteindre ses six mois et que les premières dents vont sortir ou sont déjà sorties. On peut, non pas interrompre l'allaitement, mais l'aider. La farine à la mode (c'est la Nestlé qui a la vogue du moment) interviendra si l'on veut; pour moi, je n'hésite pas à préférer les bouillies délicates, faites de lait frais et de farine, à toutes ces drogues pharmaceutiques qui ont altéré à la fois l'amidon et le lait (Goudereau) et que l'on enferme dans des boîtes soudées au plomb (J. Bergeron). Le sens commun ne prévaudra-t-il pas quelques jours contre le verbiage des quatrièmes pages des journaux ?
Mais, même à cette époque, il faut que le lait reste l'élément le plus positif de l'alimentation. Le lait de vache, alors, peut être donné presque sans coupage. On surveillera, d'ailleurs, attentivement les selles de l'enfant et les allures de son développement. S'il maigrit ou s'il n'acquiert que très peu de poids; si ses selles sont grumeleuses, fétides, pareilles à du mastic de vitrier, il faut s'empresser de revenir au lait seul. Il y a, sous ce rapport, des différences notables dans les aptitudes digestives des nourrissons. Mais il ne faut jamais se laisser prendre à ce fait que les panades ou les soupes ont calmé les cris de l'enfant ; la réplétion de l'estomac ne garantit rien, quant à l'assimilation. C'est cette redoutable séduction de l'alimentation prématurée, d'ailleurs si commode pour la mère, qui prépare les troubles gastro-intestinaux de la saison chaude, les diarrhées et les entérites, étrangement meurtrières dans les grandes villes. A Lille, où la mortalité de de 0 à 1 an (1874-1878) s'élève à 279 p. 1,000 (Lober), cette pratique des soupes prématurées est malheureusement, très en vogue chez la classe ouvrière et, sinon légitime, au moins très explicable ; aussi les décès par diarrhée-entérite de 0 à 1 an représentent-ils du tiers à la moitié (maximum en août) de tous les décès de cet âge ; la proportion est d'autant plus forte qu'on envisage les quartiers plus spécialement habités par les ouvriers ; avec l'encombrement et la malpropreté, cette alimentation déplorable des jeunes enfants est un des éléments de ce triste complexus qu'on appelle la misère.
n . . i aaa i a ' -, ( Centre de la ville 79,8
Deces pour 1000 de 0 a 1 an \ n ■ , , .
r } Canton sud-ouest 112,1
et, en comparant les rues (Lober) :
Décès pour 1000 de 0 à 1 an (1873-1878 : Lille).
Hues aristocratiques \ Rue ' : 'f
) — Beauharnais 152,9
spéciale.]