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ces de sa hauteur. On voit, on démêle fort bien leurs sottises... Cela est la conséquence nécessaire de nos mœurs d'égalité. Car tous se sachant égaux, il serait bien sot de suspicere les haut placés. Il faut donc ne pas leur céder le pas ; or rien de plus facile pour cela que la critique, par laquelle on se pose ipso facto en supérieur du critiqué. Le moindre journaliste se croirait aujourd'hui déshonoré s'il se croyait moins de talent politique que M. Guizot. Aussi quel air à relever leurs fautes d'écoliers! Ajoutez que cela expose peu. C'est là le commode de la critique.
Plus habile à blâmer que savant à bien faire
Un de ces creux blancs-becs se plaignait tout à l'heure devant moi qu'en ce moment-ci, par une particularité remarquable, il n'y avait actuellement aucune chanson nouvelle qui eût vogue. Cela est caractéristique. Besoin d'une nourriture nouvelle quand on a un peu digéré la vieille. C'est même la littérature du jour. Tout du moment, aliment nouveau, et on admire tout de même l'actuel tout en sachant que bientôt on le rejettera. Et en le rejetant même, on l'admire.
Je ne mets sur ce cahier que mes résultats les plus superficiels. Mes acquisitions plus profondes et plus solides, plus brillantes souvent, mais qui sont chez moi à l'état d'habitude, celles-là je ne [les] dis pas, que par cause occasionnelle.
Si on prend rigoureusement et catégoriquement en absolu nos idées de la substance, telles que se la figure une psychologie dogmatique, il faut admettre mon monadisme. Mais, si on est plus large (et je crois qu'il faut ciaindre d'ériger trop cet ordre d'idées), il y a du large pour le panthéisme qui, il faut l'avouer, satisfait bien mieux d'autres choses. Là est mon bivium.
La générosité, la libéralité sont toujours comparées chez les Arabes à la pluie (voyez Hanri, page 559 et circa), ce qui y donne lieu à de singulières métaphore«i Rapports frappants avec la
fable de Danaé. Je pense que la métaphore est née chez les Arabes de la rareté de la pluie chez eux, laquelle la leur fait regarder comme le plus grand des bienfaits. C'est ainsi que les fleuves sont dans le Coran l'ornement habituel et le plus sensible du paradis.
En toute école, il y a deux régions : le maître et les faibles disciples. Ceux-ci tombent dans de nombreux ridicules, qui étaient bien en germe dans le maître, mais qui n'étaient pas tout. Ceux qui se posent en antagonisme de l'école la prennent par ces basses régions et ils en ont bon marché, avec même quelque apparence de raison, car cela était en germe dans le maître. Ce qui est vrai des pygmées a sa racine dans les maîtres. Ainsi l'éclectisme : on lui reproche de n'être qu'une compilation pâle et de mauvais goût; cela est vrai des derniers travailleurs, de ces petits professeurs, mais l'idée même de l'éclectisme est tout autre chose. C'est un principe de critique historique très vrai, et non une théorie philosophique. (\^ M. Barthélemy-Saint-Hilaire, I" leçon du deuxième semestre, notes.) Du reste, il est
clair qu'un tel système devait éclore de la tête de M. Cousin^ génie tout esthétique, sans fermeté, se laissant remorquer par l'idée qu'il admire. L'odmircUion est chez lui tyrannique et c'est ce qui l'asservit à tous les systèmes qu'il a parcourus ; il les a admirés, et il a dû être amené à les croire tous vrais, au moins en partie. — Il a fait comme le sceptique; il a parcouru tous les systèmes, non pour les croire faux et les rejeter, mais pour les croire tous vrais. Singulier homme, unique vraiment ! Il devra mourir hors de la philosophie, dans une incapacité absolue, et c'est ce qui arrive déjà.
Il y a des esprits qui raisonnent ainsi : tel ouvrage est bon et admiré. Donc on peut faire comme cela, le citer à force, etc. M. Le Clerc, par exemple. Sa Rhétorique n'est que cela. Or que c'est misérable et petit I
Deux âges dans toute religion : l'époque de sa naissance, où elle est une idée spéculative et pra-
tique s'em parant des hommes. Elle n'a pas de symbole alors ; elle est sans limite. Puis l'enthousiasme tombe; Tidée perd sa force originale et native, on sent le besoin de lui faire haie; on dresse des symboles qui ne sont que des limites, définissant de toutes parts, et tombant dans un ridicule positivisme. C'est l'âge du symbole. Comparez par exemple l'Évangile au symbole de saint Athanase ou aux canons du concile de Trente.
Est-ce le même monde? Quel tort s'est fait le christianisme en se défmissant ainsi dans un moule scolasf ique ! Aussi bien ce moule, ces symboles ont été dépassés; mais le christianisme primitif, le christianisme en Jésus-Christ, en l'Évangile, qui ne tomberait à genoux devant lui? Pas un seul, des plus anti-chrétiens, qui ne s'incline devant celui-là I Oh quel homme I
Qu'il est remarquable de voir ainsi l'homme, par un instinct naturel, chercher un supérieur, pour s'incliner devant lui, s'imaginer un roi, être délimité, analogue à lui-même, trônant là-haut, comme le roi ici -bas I Est-ce là une tendance passagère qui n*aura dû préoccuper l'humanité
qu'à une époque de sa vie? Cela expliquerait suffisamment le fait; mais il reste les preuves directes. Comme hypothèse, cela suffit. L'homme, c'est Dieu qui se fait; durant sa formation, il a dû mettre Dieu hors de lui, afin de courir après lui, de tendre à lui. C'était bien vu et nécessaire. Il se mettait à genoux, devant ce qu'il se faisait là-haut hors de lui... Qui sait? Hypothèse, rien que cela. Bizarrerie que l'homme placé ainsi dans le mystère. Oh 1 ne regardez pas l'homme comme un être stable, étant objet d'une science stable qui serait la psychologie scientifique. L'homme se fait, comme l'individu se fait; sa science doit donc être historique, et suivre les diverses phases de çon existence; la psychologie de l'enfant estelle celle de l'homme fait? Non. De même la psychologie de l'enfance de l'humanité n'est pas celle de son âge mûr. L'objet de la psychologie varie; là est la grossièreté de l'école écossaise. Ils étudient l'homme comme en histoire naturelle un animal ou une plante, ou un minéral, où l'espèce est toujours identique à elle-même. Mais il y a une psychologie historique, qui seule est la science de Vhomme, Et qui sait si ce n'est pas aussi la science de Dieu?
J'ai décidément arrêté mon jugement sur le style moderne et ses formes saillantes, vives, originales et neuves. Il est bon et pur dans l'homme qui y est mené de force pour donner à sa pensée son vêtement natal. Chez celui-là, il est vrai, c est la forme de l'homme. — Mais chez celui qui affecte ce tour pour se donner un air d'originalité, et couvrir sa médiocrité sous un vernis de prétendue distinction , oh ! quelle misère, et quelle fadaise ! Ces misérables prédicateurs par exemple, affectant, s'affublant des grandes formes, et avec cela creux et pleins de vanité.
Je ne peux souffrir qu'on s'impose d'avance une méthode dans l'étude. La méthode est le résultat de Tétude. Et cette première étude a-t-elle été faite sans méthode? Non. Là est le cercle vicieux, le fatal. L'homme ne se fait pas seul; il est fait en grande partie.
L'histoire littéraire s'occupe fort souvent de choses et d'hommes qui ne sont nullement littéraires — et les hommes qui sont l'objet de l'histoire littéraire s'occupèrent d'ordinaire d'objets qui ne furent nullement littéraires. Assurément Homère qui ne s'occupe que de batailles occupe plus de place en histoire littéraire que Marcianus CapellaS Noces de Mercure et de la Philologie, Virgile est littérateur en ses GéorgiqueSy et il l'est en se proposant un sujet non littéraire. Littérature n'estelle donc que forme? En un sens; c'est le beau se montrant à propos de n'importe quel fond. Cf. une pensée de "«c?!?: (Moi-Même)^ de '•^nc: (Nephthali) ou du rioXiiXpTidTa (Utile à beaucoup de choses)^ y relativement à l'éloquence qui n'est vraie que quand elle cherche à n'être pas littéraire ; cf. un passage de M. Ozanam (notes), fin de sa deuxième leçon sur les institutions anglo-saxonnes.
1. Marcianus Capella, éiTivain latin, auteur du Salyriœnf dont l'ouvrage cité forme la première partie (entre 330 et 439).
Rien de plus bizarre et de plus contraire à la conception a priori des choses que l'idée de conquête. Quoi! des gens qui vont s'emparer d'une autorité gouvernementale comme d'un domaine, un bien au plus offrant? Le gouvernement n'est qu'une institution pour le besoin du peuple, et on en fait une proie. C'est un monstre pour moi.
.io.
Des gens ignorants et sans esprit scientifique qui disent faux sur ce qu'ils ant vu, pas sûr pour cela qu'ils soient des imposteurs. Les théologiens à gros sabots le répèlent, mais c'est une erreur, ou plutôt une indélicatesse. L'imagination chez ces hommes est si dominante, si vague, si facile à changer ses rêves en réalité (conception en perception). C'est comme nous dans le rêve ; ils sont, eux, dans un rêve perpétuel, un peu plus réel. Voyez, par exemple, la fable de Join ville sur le Nil et l'Egypte*. Il l'a vu pourtant. Est-ce un imposteur, le bon Joinville qui oncques ne
1. Histoire de $aint Louis, éd. N. de Waillv, p. 103, N. 187 et suiv.
mentit? Non, mais l'imagination croit avoir vu vingt fois plus qu'elle n'a vu: on est le premier trompé.
Il y en a qui prennent les choses bonnement et lourdement, mais à plein, sans iirrière- pensée ; ce sont les savants lourds et dogmatiques. D'autres prennent les choses plus finement, et se croiraient de mauvais Ion, s'ils appuyaient des deux pieds et de tout leur poids sur quelque chose. Ils n'ont pas d'assise, pirouettant sans cesse, et semblant prendre plaisir à cacher le fond de leur système, par exemple, nos fins critiques-sceptiques, M. Sainte-Beuve, etc. Il y a les esprits durs, tristes, destructeurs, toujours le poing fermé et menaçant; ce sont les grands sceptiques. Il y a les supérieurs qui appuient sur tout, embrassant tout, sans s'en laisser dominer comme les lourds, mais en s'appuyant sur tout pour aspirer à l'idéal.
Suite (le cette pensée où je délimitais le goût et le génie. Que le génie est tout analogue à la nature brute, et le goût à la culture, le génie et
le goût réunis à la nature cultivée sans excès, et sans cesser d'être nature. (Cf. Buflbn, De la nature brute et de la nature cultivée,) Ce n'est pas sans raison qu'on assimile le génie à la nature et le fjoût à la adture; c'est la plus exacte similitude.
Habitude de la poésie hébraï(}ue et de l'arabe d'insérer à tout propos certaines locutions formulatives qui n'ont nul rapport au sujet actuel, mais (jui sont amenées par quelque expression, etc. Ainsi en Job : Quoi-um sententia procul sit a me. A propos de impii, et ils ne comprirent i)as, ils ne sauront pas, insérés à tout propos, et sans (ju'il faille s'embarrasser de leur faire faire une suite rigoureuse avec le contexte environnant. De là une foule d'erreurs herméneutiques; on veut relier cela à la pensée actuelle, et on a tort, ce sont des parenthèses obligées de tel mot. Voyez par exemple. Job, XVII, 4, le second membre crrnn n*^ ;2-'7y ne fait nulle suite dans l'endroit actuel, mais il fait une suite générale à l'idée de folie qui précède*. De même en Coran, ces formules qui ter-
1. Jub XVII, 4: Tu ai fermé leur cœur à rintcUigence ; c'-sl jiourquoi tu ne les feras pas triompher.
minent la plupart des versets: peut-être comprendrez-vous?... Dieu est puissant et savant, etc. Comparez les vers formulatifs d'Homère, s'insérant aussi sans relation au passage actuel, mais à propos de tels mots^ les détails géographiques, etc. qui se répètent (dont, il est vrai, la plupart sont interpolés). Cf. aussi Job, x, 7. Le second membre n'a nul rapport à la série du reste du discours ; c'est un hémistiche de remplissage. Pensée vraie, donc, disaient-ils, on peut la mettre partout.
Voyez suite n^ iO.
Il faut bien que les professeurs prennent garde de faire littérature à part, de regarder la science comme un monopole à eux réservé. Non, la science est le propre domaine des savants, et les savants sont du public. Les professeurs sont les initiateurs. Il est vrai que, de fait, il n'y a presque que les professeurs qui cultivent la science. Mais c'est un malheur purement extrinsèque.
Cantique des Cantiques^ 1, 'i-6, commencement. L'épouse dit qu'elle est noire, et se met à en énu-
mérer les causes, elle a gardé la vigne, etc.. et conte à ce propos toute son histoire. Cela veutil dire que c'était une négresse, ou bien qu'elle avait été esclave, etc., etc.? Non ; tout cela qui est si bien circonstancié peut n'être qu'un lieu commun, introduit là d'après le principe du numéro 38, pour faire suite à l'idée de noire. Elle était brune probablement ; à ce propos, le poète introduit un élégant petit épisode pour en donner une explication fictive. Il faudrait bien prendre l'esprit de ces peuples pour comprendre leur poésie, et ne pas y aller avec notre matière classée et rigoureusement inductive. Elle dit qu'elle était noire et qu'elle a gardé la vigne, donc elle était noire et elle a gardé la vigne.
Singularité que la littérature comme l'entendent certaines gens, sorte de catalogue, de musée des productions souvent assez plates du passé. Un tel, tel chansonnier, etc., a écrit, cela suffit, il adroit à mémoire ; on conserve et on loue, pour louer et conserver. C'est bizarre.
46 NOUVEAUX CAHIERS DE JEUiNESSE
Rien ne prouve mieux combien tout dans le monde est logique, c'est-à-dire réglé par des lois, faisant des suites non arbitraires, que la possibilité de la science. Michel-Ange avec un bras construit une statue, Cuvier avec un os construit un monde; c'est que tout se suit et se tient. L'homme ne peut saisir toute la suite; mais elle est saisissable, et c'est admirable combien il peut en saisir. Cuvier est une démonstration de la légalité de la nature.
La question de la couleur locale est encore pour moi pendante. Je tiens pour ce dilemne : ou n'imitez pas tel peuple, ou imitez-le bien. Vous prenez une scène générale du cœur humain, et vous la placez chez les Arabes. Dès lors faites parler vos gens en Arabes. Vous étiez libre de ne pas la mettre là, mais une fois fait, vous êtes lié ; n'allez pas vous donner le plaisir de mal représenter les choses. Ces classiques sont ridicules. D'ailleurs, voyez leur couleur. Quelle est celle
qu'ils veulent nous imposer? C'est une couleur toute particulière, nationale comme une autre : la grecque. De quel droit, je vous prie, prétendre que le costume grec est le costume obligé de tous les peuples, et qu'il faille s'en affubler pour paraître sur la scène? J'entendais M. Saint-Marc-Girardin se moquer de ceux qui ont substitué le vin de Syracuse (Lucrèce Borgia) à la coupe classique des tyrans; en vérité, pourquoi? Pourquoi, je vous prie, obliger à peindre le moyen âge avec des traits grecs? si c'étaient des couleurs générales, peut-être, mais ce n'en est pas. C'est mentir pour le plaisir de mentir. Les classiques, du reste, veulent bien d'une certaine couleur locale, mais pàleetà peinemanjuée. Mais alors c'est sans originalité. (Voyez Le<;oii de M. Saint-Marc-Girardin sur Abufar de Dncis, et les réflexions que j'y ai insérées.)
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On se moque du mélancolique, de la nature poétique et triste et il faut avouer que c'est voisin du ridicule (ce qui, comme on sent, n'y fait rien). On ne se moque pas de l'homme positif, d'être banquier, capitaliste, grand seigneur, ministre.
Pourquoi cela? C'est que dans le premier ordre des choses, il y a, à côté des natures vraies et sublimes, des nuées fades et faibles d'affectés ; au contraire, dans le second ordre des choses, l'affectation n'a pas de place; on n'affecte pas d'être ministre, millionnaire, etc. Ah I troupe maudite de sols et de singes, que vous faites de mal à la nature vraie et jalouse de la beauté de son typel Elle est entraînée à l'idéal, et elle craint de vous ressembler en s'y livrant. En France surtout, c'est terrible. Combien de belles natures pudiques, mais timides, que la crainte de ce ridicule a arrêtées ! Il faut s'y aguerrir. Mais aussi qu'il y a là de filets tendres et délicats! Qui saura saisir la fine et imperceptible ligne du vrai et du beau?
Ma théorie de la polarisation des forces de la monade explique merveilleusement l'affinité chimique; il est facilement explicable que des monades polarisées suivant une figure analogue s'attachent.
Dans la vieille hypothèse spiritualiste, où le corps et rdme sont des substances, on est obligé de créer les substances par couples. A tout être animé, deux substances créées et mariées. Quelle sottise! Et appeler un corps une substance ! Si on dit que l'âme seule est substance, ce qui est au moins bien plus raisonnable, dites donc aussi que depuis Thomme jusqu'au dernier animal, des âmes sont créées à chaque individualisation. Que cela est antipathique avec la couleur du fait physiologique en ces cas ! Oui, j'en reviens à dire que l'âme n'est qu'une résultante, une limitation, un fait.
Composition, structure intime des corps, problème que nous odorons. Il est posé ; des hypothèses ont été faites pour remplir les cases : elles ne les remplissaient pas, mais enfin les cases étaient bien faites. Il est résoluble.
L'étude des langues étrangères fut plus soignée à Port-Royal qu'elle ne Tétait généralement en ce siècle. Ainsi la grammaire raisonnée pour une connaissance étendue des langues modernes vivanteSy espagnol et italien. L'anglais y parait à peine; l'anglais* quelquefois (2« partie, ch. xxir, bis, circa mi/., etc.) — Arnauld d'Andilly traduisant sainte Thérèse. Louis Racine, élevé à Port-Royal, était très versé dans les littératures modernes, lisait Lope de Vega et Shakespeare. (Cf. Villemain, xviw siècle, l^^ partie, leçon 10*.)
Quand je vois un type faux et affecté, j'éprouve un singulier sentiment de répulsion extrêmement désagréable, et pourtant un attrait irrésistible qui me porte à le regarder, à le sonder, à le percer. Ainsi à la Sorbonne, ce monsieur qui a un air insupportable d'affeclalion, faisant le pédant in-
1. Sit' dans \o u\<. C'est un l'ip<u< rfilami df Renan, qui a \oulii nrirt' : rall<Mnand. (]f'. Crrr/m/zj/^/e/T... de Porl-Hoyal, Paris, 1840.
p. ni.
téressant. Il m'exaspère et je ne puis lever les yeux de dessus lui. J'ai du reste déjà éprouvé cela; certaines personnes qui m'étaient horriblement antipathiques et que je ne pouvais m'empêcher de regarder avec une avidité extrême. De même ceux-là, même quand je vois qu'ils me voient et qu'ils tirent parti pour leur vanité de mon regard, je ne puis m'en détacher, ils m'excitent comme un attrait, deux électricités contraires qui se retiennent puissanmient ; je m'acharne sur eux, à les creuser, à les perforer dans tous les sens. (Cf. quelque numéros plus haut, ce que je disais de M. Saint-Marc-Girardin.)
J'ai remarqué que toutes les fois que j'entends un homme pour la première fois, que j'entre en premier commerce intellectuel ave(î lui, soit aussi par lecture, je l'aime et m'enthousiasme pour lui. Puis, je m'en éloigne. C'est que ne le connaissant que sur quelques traits, je Védifie m tijpe comme Dieu bàlit la côte en femme (tour hébreu admirable), je l'idéalise et je l'aime. Puis quand je l'ai expérimenté davantage, je trouve une foule de faits en lui qui ne cadrentpas avec mon idéal que
j'avais fait complaisamment sur ma connaissance incomplète, alors que je n'étais pas limité par les faits. Mais le fait vient défleurir mon homme et je ne l'aime plus. J'ai observé cela d'une manière frappante pour Jules Simon et plusieurs de mes Allemands, que j'ai ainsi édifiés en types avec une générosité et une rapidité et une force incroyables. Ronge par exemple ^ Rappelez-vous la lettre de M. Cognât. Les premiers faits prêtent tant à l'illusion : puis le nombre vient faire tort. Il faut rabattre à la vue du réel. N'importe, vive l'idéal ! M. Philarète Chasles est un des professeurs que j'aime le mieux, sans doute parce que je ne l'ai entendu qu'une fois. Effectivement, j'ai récidivé, et je l'aime mille fois moins. Il m'a paru faible et superficiel. M. Gerusez m'était très agréable la première fois; maintenant il m'est tiède; sauf la science qui est toujours science.
L'humanité est attachée à un poteau avec une chaîne enroulée autour du poteau, et elle tourne ;
1. y. Souvenirs d'enfance et de jeunesse j in-8", p. 386. Ronge (Johannes), né en 1813, mort en 1887, était un ecclésiastique allemand qui fonda une « Eglise catholiijue allemande > et fut excommunié.
heureusement chaque tour déroule un peu de la chaîne et élargit son cercle; parfois aussi elle tourne accidentellement et par nécessité en sens contraire et alors sa circonférence diminue; mais son mouvement propre est d'élargir. Ainsi elle va, toujours limitée, retenue, mais tendant à une plus grande liberté. Terrible pensée que celle de cette nécessité de fer, qui tient le penseur attaché aux données de son âge, lié, retenu invinciblement dans la circonférence de son siècle.
Inutile, inutile, attendre est tout. (Cf. les idées de Jouffroy sur la philosophie dans l'article de M. Garnier.)
Décidément je blâme la traduction qui cherche à rendre les phrases et les mots de l'auteur, et je veux la plus libre de toutes, celle qui, après avoir lu une page, cherche à se mettre exactement au point de vue de l'auteur, et puis à exprimer en français toutes les pensées et toutes les opinions de l'auteur, sans en excepter une seule, et sans modifier aucun de ses points de vue. Il est vrai que ce ne serait pas là la traduction classique, celle qui n'est qu'un secours pour l'intel-
ligence littérale du texte, mais ce serait la traduction littéraire ; le traducteur serait un homme parlant français sur les pensées de l'auteur^ sans en omettre ou modifier une seule, mais s'inquiétant peu de bouleverser entièrement ses mots et ses phrases Mais on dira : c'est là tuer un auteur ; car l'auteur n'est-il pas profondément empreint dans ses phrases? Je réponds qu'en effet si un tel système amenait à confondre les styles, si par exemple la traduction de Tacite ne différait pas de celle de Tile-Live, il faudrait le rejeter. Mais de bonne foi, est-ce en rendant mot à mot, qu'on conserve mieux ces nuances? Non, voici le vrai : il y a en français un style et un esprit analogue à celui de Tacite, comme il y a un style et un esprit analogue à celui de Tite-Live. Eh bien! quand vous traduisez Tacite, mettez-vous au premier esprit et écrivez du français dans cet esprit; car tous les styles ont leurs analogues dans toutes les langues ; seulement ce n'est pas en traduisant mot pour mot telle phrase que vous aurez ce style. En un mot, que ce soit le style qui correspond en français à celui de Tacite, appliqué aux pensées de Tacite^ présentées sous le jour et dans l'ordre général de Tacite, voilà tout. D'ailleurs, en suivant le principe des traducteurs littéraux, où s'arrêter? Con-
serverez-vous aussi l'inversion? Et si vous rejetez l'inversion parce qu elle est contraire au génie de la langue, pourquoi ne rejetez- vous pas aussi la servilité au tour des phrases, laquelle n'est pas moins contraire au génie de la langue? Qu'on ne sente pas la traduction, si ce n'est à la nature môme des pensées, car celles-là sont sacrées, ainsi que leur tour.
Poésie petite classique, admirablement caractérisée dans la première lettre de la correspondance de Boileau au comte de Brienne^ C'est un jeu sans conséquence, une vanité, un amusement. idéal, idéal I Le grand poète qui adore son œuvre, et y met sa vie toute entière. Ce n'est pas amour-propre chez lui, mais il déclare que là il est tout, et que cela seul n'est pas vanité, car c'est son Dieu! Le reste est sottise ou platitude : poésie est tout. Ah ! mon Dieu ! je le veux, ce mot a aussi sa sainteté, et on peut tout mettre sous lui.
)W 1. Voyez encore sa lettre à Colbert sur le Privi-
1. Œuvres compiles de BoiieaUy Paris, 18:29, tome UI, p. 175. Exemplaire annoté par Ernest Renan.
lège de l'art poétique * . Sa paresse. Faire des vers est un travail pour lui, qui l'ennuie. (V. Sainte-Beuve qui a fort bien saisi ce trait : c'était un paresseux.) Du reste, toutes ces lettres sont singulièrement
Note 2. contournées. Voyez encore un trait curieux de la manière dont on entendait alors la poésie dans la lettre de Boileau à Racine, où il lui raconte sa visite au Père de la Chaise pour son épître de V Amour de Dieu. La grande objection du Père,
Note 3. c'est la hardiesse qu'il y a de traiter en vers une matière si délicate. Les vers ne sont bons aux yeux du Père que pour plaisanter ou jouer aux mots^. Que de choses dont l'analyse directe par la parole est impossible, mais qu'un tact délicat peut seul révéler! Un trait est ici l'analyse pour ceux qui comprennent. Si on aborde le ton discursif, c'est long, interminable, et ce qu'on dit est personnel. Les autres n'y entendent rien. C'est là la pointe personnelle qui n'est que pour soi.
/. — Lisez encore la préface du Dialogue des héros de roman. Évidemment cet homme faisait de la poésie comme passe-temps^ pour rire. Mais songeant quaudessus de tout cela était le sérieux, le christianisme, dm\ froid. Voilà la vie sérieuse pour lui. Ah! pauvres gens !