‹ Nouveaux cahiers de jeunesse. 1846Chapitre 9 sur 37 · A VIE · texte numérisé non relu

A VIE

Les froids réalistes se moquent des exaltés rêveurs, en les traitant d'affectés; les exaltés se moquent des réalistes en les traitant d'épiciers et d'hommes de ménage. Qui a raison? Le vrai, îote. qui est l'homme et tout l'homme, l'exalté qui n'est pas affecté; mais qu'il n'essaie pas de prouver par deux et trois à l'autre qu'il ne l'est pas ; qu'il soit ce qu'il est ; cela se verra bien ; et qu'il abandonne les singes au fouet.

Jeuties genSy chaleur de sang ; vieillards froids.

Bizarre manie des siècles de la décadence de faire de la forme pour la forme, de faire par exemple des poèmes purement descriptifs, racontant ou exposant en beaux vers ce que tout le monde sait, comme Claudien, sur l'enlèvement de Proserpine. Qui est-ce qui ne savait cela? Le poète ne songeait donc qu'à attirer l'attention sur ses vers.

Il y a soixante corps simples, disent les chimistes. Gela est bon relativement; mais jamais je ne me résoudrai à croire que Dieu ait fait vingt, vingt-cinq, trente, trente-deux corps plutôt que trente-cinq, trente-sept, etc. En un mot, un nombre borgne est ridicule pour tout cela, et un nombre rond est rond seulement relativement à nous. Je jurerais qu'il n'j' a qu'un corps simple, un élément dont tous les autres ne sont que combinaisons stables, comme en règne animal et végétal, je jurerais que tout est venu d'un type, ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait des types (non primitifs) régulièrement constitués. Il faut toujours jurer l'unité a priori; mais dans l'ordre de la science il faut entendre, et ne pas imposer cet a priori qu'on n'y soit forcé. Ainsi je dis avec le chimiste: il y a soixante cvrps simples relativement à l'état de la science. C'est toujours la manière de parler. (Voyez Haùy*.) Mais comme philosophe, j'ajouterai : mais je sais que tout cela n'est qu'un. Mais comme chimiste, je ne tortu-

1. Il s'agit ici (le Reiu'-Just Haiix, niint''raloj.Mîft('. né en 1743, mort en 1822.

rerai pas mes corps pour les réduire ;ï un. Sans cet a priori, le chimiste est un misérable inorceleur de la nature; sans cette sage retenue, le philosophe n'est qu'un faiseur d'hypothèses.

« Je souhaite qu'il y ait parmi vous des poètes, pas beaucoup pourtant », disait M. Saint-Marc- Girardin. Est-il possible que Ton se hiisse si fort préoccuper par la crainte du faux? Car enfin on ne peut craindre le vrai poète, et que l'humanité serait grande et belle, si tous étaient des Homère, des Virgile, des Corneille, des Millon, des Herder, des Gœthel Mais on pense à ces fous qui font les poètes et on recule.

Aiaxovsd) est, suivant moi, composé de oii et de xovso), pour TTovEO), travaillor, par le changement de r en x. (Cf. Gesenius, noi. ineam sub. c*!:n) Une difQculté, c'est la disposition de l'augment, qui n'est jamais oî£>covT,<Ta, comme il devrait être, mais oiTixovTjda et ioiax-ivTjTa, souvcnt les deux. (Cf. Alex. Lex., et Burnouf, ji i2M, 4'.) L'augment

èB(ax<^v7|(7x s'expliquerait facilement : car le verbe venant de oiixovoç, la composition s'est oblitérée, et on Ta considérée comme un mot simple. Quant à l'autre, c'est une anomalie, et la réunion des deux de môme. Il faut dire que Siàxovo; s'est formé d'abord de Siaxovéo), travailler. Puis otaxovéo) s'est perdu dans son sens général; oiixovcç est resté et Siaxovso) n'a plus été considéré que comme un dérivé de nominatif de ôiâxov^;. On rencontre souvent des erreurs analogues dans les formations spontanées des langues avant qu'elles soient réglementées par les grammaires. Puis les grammaires les adoptent, car c'est l'usage, tout en les reconnaissant illogiques et elles ont raison.

Rien ne prouve mieux combien la force de la pensée influe sur les moindres détails du style, que la froideur et le mauvais style de la plupart des traductions. Pourquoi la traduction d'un morceau admirable de chaleur et de vérité est-elle froide et faible? C'est que l'auteur en l'écrivant était saisi, obsédé par sa pensée, et son style fut beau sans qu'il le cherchât. Le traducteur au contraire est là froid ; il n'est pas sous l'empire

de sa pensée, mais sous l'empire d'une loi extérieure, une lettre qui le guide. Il calcule sa phrase, il cherche à se plier servilement à un autre, ce qu'il écrit ne jaillit pas de veine pure et native, et c'est pour cela que c'est faux et faible.

La règle des préférences artistiques est bien souvent celle de l'agrément des impressions que l'on reçoit. Ainsi nous trouvons beau tout ce qui flatte notre imagination, une vieille ruine peu belle intrinsèquement, mais qui fait rôver et nous représenter typiquement un certain monde bien loin de nous. Ainsi une vieille masure d'église, mal bâtie, sera préférée par bien des personnes à Saint-Sulpice. C'est leur impression qu'elles aiment et admirent, et par concomitance, l'objet qui l'excite.

Ah I que la vie est pâle et profane en France ! On se figure au monde pour faire ses affaires, bâtir des maisons, et ces maisons ont des fenêtres

carrées, elles sont carrées ; je voudrais que les maisons fussent comme des églises, qu'on prit la vie comme une chose sainte, et qu'on mît à la porte ce maudit point de vue de profane, qui fait rire, jouer aux cartes, fumer, que l'on envisageât tout, en sainteté; ohl que ce serait beau alors !

Il est remarquable que les circonstances de la vie vraiment poétiques, la mort, etc., ne produisent pas de pièces de poésie. Nous avons des pièces du poète mourant, etc., mais c'est fictif. Il semble que le seul fait de se mettre la plume en main suffise pour couper la vérité à la racine.

Il parait que les Romains du temps d'Auguste avaient l'habitude comme nous de prendre des noms étrangers, grecs, etc., surtout des noms littéraires, ceux qui jouaient grand rôle dans les classiques d'alors : Cyrus, etc. Voyez tous les noms qui figurent [chez] Horace. Ce ne sont plus

seulement les vieux noms romains, Junius, Paulus, etc.

Les natures fines sont souvent fort enthousiastes, et fort crédules sur certains |)oints. Où trouver un type plttë (in que Fénelon? Voyez-le à la cour : nul courtisan ne Tégale. Mais il a le haut sens des hautes [ choses), il sera crédule sur ce qui tiendra à ces hautes choses, l'apparence lui en suffira. Il se laissera prendre à madame Guyon (que du reste je ne regarde pas comme un imposteur), comme aurait fait un bon dévot. Moi aussi, je me suis souvent laissé prendre à des charlatans de philosophie.

Nous sommes toujours portés à chercher quelque chose de substantiel et de réel à toutes nos impressions. Ainsi, par exemple, les émotions de lieux : j'ai toujours éprouvé que, (juand je me trouvais aux lieux célèbres par de grands souvenirs, j'éprouvais une sorte de creux insatiable, ({uelque chose de non satisfait. Cela venait de ce

que je voulais saisir réellement et substantiellement l'impression que je sentais que je devais éprouver. Je m'étais laissé dire que là on éprouvait une émotion, et je cherchais à la toucher comme une plante du pays. De même pour le synchronisme dont je suis aussi fort curieux. Il m'arrive sans cesse de me demander : que fait-on maintenant à Tréguier, à Saint-Malo, à Saint- Sulpice, à la Sorbonne, à l'Académie, etc.? Mais, par cette tendance à tout substantialiser, je me tourmente encore à vouloir toucher tout cela. De même pour les éphémérides, on se dit : A pareil jour, telle chose eut lieu, et cela fait impression. Pourquoi cela? Est-ce convention ? Car en soi qu'importe que ce soit le trois cent soixante-quatrième ou le trois cent soixante-cinquième jour, d'autant plus que, selon les occurrences, cela ne se correspond [pas]? Moi par exemple, le jour de l'ordination. Or le jour de l'ordination d'un ami ne répond pas astronomiquement à celui de l'autre. Nous cherchons en tout cela du réel ; celui qui ne voudrait que du réel devrait s'en moquer; il ny a en tout cela que du psychologique. De même encore quand on se dit : J'ai été ou je suis dans un lieu : j'ai laissé et pris des molécules à Paris, en Océanie, en Pologne. C'est plus que si

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c'était en Bretagne; car, pour un Polonais, il y aurait le môme prestige à en avoir laissé en Bretagne.

Je remarque une différence essentielle entre le dessin des caractères de Molière, et celui des l)oètes plus modernes, de Collin d'Harleville par exemple. Prenez l'optimiste et le pessimiste dans les deux. Molière les fait agir, sans presque y son- ^ev. Il ne les pose pas explicitement sur le chevalet ix)ur les peindre. Il ne s'est pas dit : voilà mes types; l'autre au contraire se Test dit : il les peint de propos délibéré, et après l'avoir annoncé d'avance. On sent l'art plus réflexe, qui compose au point de vue de la critique.

Mon Dieu ! que je me préoccupe toujours de l'état de l'érudition à venir ! S'occupera- t-on encore de langues ? Serons-nous objet d'érudition? Embrassera-t-on tout? ou bien décidera-t-on solennellement une élimination? ou bien le partage du travail se fera-t-il, ou des

méthodes faciliteront-elles la compréhension de l'omniscience ? Enfin, il faudra bien quelque nouveauté, car mathématiquement parlé, la progression croissante rendra l'érudition universelle impossible. Ou bien la marche de l'histoire amènera-t-elle quelque procédé de simplification, un déluge de barbarie (pas besoin d'aller les chercher bien loin, la Révolution, ce fut cela au regard des lettres), pour balayer les bibliothèques? Car enfin, qu'on s'arrête à celles-ci. Il est sur que si on suit le même procédé pour celles-ci, elles seront tellement encombrées qu'elles seront inutiles. Déjà la Bibliothèque Royale. Tout cela sera en coïncidence.

J'ai assez l'habitude, quand je veux estimer un littérateur du jour, de voir s'il est en crédit public, s'il est de l'Académie, par exemple; s'il a quelque emploi officiel dans les bibliothèques, les cours, etc., etc., afin d'avoir un critérium entre le bon aloi et la littérature étiolée. Mais ce critérium qui séduit les contemporains est très mauvais, comme le prouve l'expérience. Que d'auteurs détestables ou médiocres furent ainsi officielle-

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ment préconisés, depuis Chapelain pensionné, etc. La postérité ne se tient nullement dans cette démarcation. Ce n'est rien pour elle. Que de croûtes ridicules ont fait partie des Académies, etc. Quand on voit les misères qui la remplissaient du temps de Louis XIV, par exemple, on est tout surpris qu'un siècle qu'on présente comme si prodigieusement riche n'ait pas fourni le contingent de quarante hommes au moins distingués.

Usage du lieu commun prodigieusement étendu dans la poésie hébraïque. En Job, par exemple, chaque interlocuteur, quand il n'a plus rien à dire, se met à parler de Dieu, des impies, etc. On n'a pas assez compris cela, quand on a voulu chercher des suites rigoureuses et logiques dans tous ces discours.

(V. une pensée précédente analogue [iV®" 38 et 40].)

Le mythe étymologique n'est pas toujours dirigé à cette fin d'expliquer une étymologie, mais aussi

souvent ce sont de pures légendes fondées sur un son. Ainsi le mythe de la mâchoire d'âne dans Samson, sur l'équivoque de ^n^ *. (Cf. Herder, p. 439. Trad. Carlovitz.)

Les nations où le vulgaire est le plus lourd, où l'intelligence est le moins de droit commun, sont celles où l'apparition de génies originaux et excentriques est le plus commun. Ainsi en Allemagne, où le peuple est très bête (rappelle-toi le dire de M. Souvestre), la Bretagne. Opposez à cela la précocité et la facilité qui, chez le Parisien, est de droit commun.

Une fois que, dans un état libre, un homme s'est élevé, résolu de dominer les autres, il faut que le principat l'emporte. En effet, on résistera au premier ambitieux, mais pour lui résister, on se fera un chef, et croyez- vous que le premier

1. Renan fait ici allusion au mot hébreu ^n?, qui est à la fois un nom propre de lieu, Lechiy à la frontière de la Philistio, et un nom commun, mâchoire; cf. Juges, XV, i4-19.

ambitieux abattu, le second se démettra volontiers Note de ce qu'il a été? Non, non. Ainsi la République fait Pompée contre César. Après César, les républicains demandent encore un chef. C'est très naïvement dit dans les lettres de Cicéron à Atticus. Ainsi, dès lors, c'est fait d'une république. Il se pourra faire que ce ne soit pas le premier ambitieux qui réussisse, mais il en amènera un autre qui réussira. Ainsi, on peut empêcher tel ou tel d'y arriver, mais on n'empêchera pas quelqu'un d'y arriver. C'est comme le mouvement des choses. Vous lui boucherez telle issue, telle issue, mais non toutes les issues. Oh! mauvais métier que de lutter contre cette force! Malheur à ceux qui s y laissent embarquer par les circonstances! Car on ne peut reculer, et avancer c'est faire l'office de celui qui veut boucher tous les trous d'une vieille digue contre laquelle le flot s'élève. Tandis qu'on calfeutre un endroit, un autre crève, puis un autre, puis enfin de tous côtés, et adieu !

C'est la fable de l homme et du cheval implorant le secours de rhomme qui lui met la bride pour le mieux venger. Je garde; une fois constitué, je reste.

La phrase régulière est-elle la vraie forme Filière de la pensée, ou n'est-elle pas un moule gênant qui lui est imposé, et ne serait-il pas plus commode d'aller lege solutus, pourvu qu'on se fit entendre? Adieu alors la liuératurey dans le sens restreint. Il n'y aurait plus que des penseurs, des savants et des poètes. Ce serait là la littérature.

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