‹ Nouveaux contes bleusChapitre 15 sur 27 · ÉCRASE LES SOURIS, MAIS MÉNAGE LES CHATS · texte numérisé non relu

ÉCRASE LES SOURIS, MAIS MÉNAGE LES CHATS

Sous le dais se tient debout le liscal; c’est, une belette au front fuyant, aux yeux rouges, à la langue pointue; elle a la main sur son cœur et fait une belle harangue pour demander à la loi d'étrangler les souris. Sa parole coule comme l’eau d’une fontaine; c’est d’une voix si tendre, si pénétrante que la bonne dame implore et sollicite la mort de ces affreuses petites bêtes, qu’en vérité on s’indigne de leur endurcissement; il semble qu’elles manquent à tous leurs devoirs en n’offrant pas elles-mêmes leurs têtes criminelles pour calmer l’émotion et sécher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes dans le gosier.

Quand le fiscal eut fini son oraison funèbre, un jeune rat, à peine sevré, se leva pour défendre les coupables. Déjà il avait assuré ses

PERLINO

lunettes, ôté son bonnet et secoué ses manches, quand, par respect pour la libre défense et dans l’intérêt des accusés, le chat lui interdit la parole. Alors et d’une voix solennelle, maître Rominagrobis gourmanda les accusés, les témoins, la société, le ciel, la terre et les rats; puis, se couvrant, il fulmina un arrêt vengeur, et condamna ces bêtes criminelles à être pendues et écorchées séance tenante, avec confiscation des biens, abolition de la mémoire et condamnation en tous les frais, la contrainte par corps limitée toutefois à cinq années ; car il faut être humain, même avec les scélérats.

La farce jouée, la toile se ferma.

— Comme cela est vivant! s’écria la dame des Écus-Sonnants. C’est la justice des chats prise sur le fait. Pâtre ou sorcier, qui que tu sois, vends-moi ta chambre étoilée.

— Toujours au même prix, madame, répondit Violette.

— A ce soir donc! reprit la marquise.

— A ce soir! dit Violette.

Et elle ajouta tout bas :

— Puisses-tu me payer tout le mal que tu m’as faitl

Pendant qu’on donnait la comédie dans la cour, l’écureuil n’avait pas perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par découvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit, maître écureuil avait sauté sur un arbre, de l’arbre sur un buisson. Toujours dégringolant, il arriva jusqu’à Perlino qui jouait à la morm* avec son ombre, moyen sûr de toujours gagner.

L’écureuil fit une cabriole et s’assit devant Perlino avec la gravité d’un notaire.

— Ami, lui dit-il, la solitude a des charmes, mais tu n’as pas l’air de beaucoup t’amuser en jouant tout seul ; si nous faisions ensemble une partie ?

— Penh ! dit Perlino en bâillant, tu as les doigts trop courts, et tu n’es qu’une bête.

— Des doigts courts ne sont pas toujours un défaut, reprit l’écureuil ; j’en ai vu pendre plus d’un, dont tout le crime était d’avoir les doigts trop longs; et si je suis une bête, seigneur Perlino, au moins suis-je une bête éveillée. Cela

* Dans le jeu de la morra, chacun des joueurs ouvre un ou plusieurs doigts; c’est ce nombre de doigts ouverts que l’ad versaii'e doit deviner.

PERLINO

vaut mieux que d’avoir tant d’esprit et de dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe à ma porte pendant la nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir.

— Parle clairement, dit Perlino ; depuis deux jours Use passe en moi quelque chose d’étrange. J’ai la tête lourde et le cœur chagrin; je fais de mauvais rêves. D’où cela vient-il?

— Cherche! dit l’écureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas ; ne dors pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut !

Sur ce, l’écureuil grimpa sur une branche et disparut.

Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait ; rien ne rend méchant comme de s’ennuyer à deux, rien ne rend sage comme de s’ennuyer tout seul. Au souper, il étudia la figure et le sourire de la dame des Écus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d’habitude; mais chaque fois qu’on lui présenta la coupe d’oubli, il s’approcha de la fenêtre pour admirer la beauté du soir, et chaque fois il jeta l’or potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs qui perçaient la terre ; c’est depuis ce temps-là que les hannetons sont dorés.

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