‹ Nouveaux contes bleusChapitre 20 sur 27 · CONTES NOIRS · texte numérisé non relu

CONTES NOIRS

Le reste du voyage se passa sans accident. Une fois sûr de ma discrétion, le capitaine me prit en amitié ; quand nous descendîmes à terre, à Saint-

Louis du Sénégal, il me garda à son service, et me fil demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne négligeai rien de ce qui pouvait m’instruire. Les nègres qui nous entouraient de tous côtés parlaient une langue que personne ne voulait se donner la peine d’apprendre : « Ce sont des sauvages, » répétait mon capitaine ; après cela tout était dit.

Pour moi qui rôdais dans la ville, je me fis bientôt desamis parmi ces pauvresnégres, si affectueux et si bons. Moitié patois, moitié signes, nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec eux de choses et d’autres, que j’en vins à parler leur langue, comme si le bon Dieu m’avait fait naître avec une peau de taupe. — « Qui s’embarque sans savoir la langue du pays où il va, dit un proverbe, ne va pas en voyage, il va à l’école. » Le proverbe avait raison , j’appris par expérience que les nègres n’étaient ni moins intelligents, ni moins fins que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, était un tailleur qui aimait beaucoup à causer ; il ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans

sa langue, que les noirs avaient plus d’esprit que les blancs.

— Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marié?

— Non, lui dis-je; je sais que tu as une femme qui est une des ouvrières les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m’as pas dit comment tu l’as choisie.

— C’est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il ; cela seul le prouve combien nos femmes ont d’intelligence et de sens. Écoute mon récit, il l’intéressera.

L’mSTOIUE DU ÏAILLEUU.

11 y avait une fois un tailleur (c’était mon futur beau-père) qui avait une fort belle fille à marier ; tous les jeunes gens la recherchaient à cause de' sa beauté. Deux rivaux (lu en connais un) vinrent trouver la belle et lui dirent :

— C’est pour toi que nous sommes ici.

— Que me voulez-vous? répondit-elle en souriant.

KUUVEAUX CONTES BLEUS.

— Nous l’aimons, reprirent les deux jeunes gens, chacun de nous désire t’épouser.

La belle était une fille bien élevée; elle appela son père qui écouta les deux prétendants et leur dit :

— Il se fait tard, retirez-vous, et revenez demain ; vous saurez alors qui des deux aura ma fille.

Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens étaient de retour.

— Nous voici,. crièrent-ils au tailleur ; rappelez-vous ce que vous nous avez promis hier.

— Attendez, répondit-il, je vais au marché acheter une pièce de drap; quand je l’aurai rapportée à la maison, vous saurez ce que j’attends de vous.

Quand le tailleur revint du marché, il appela sa fille, et lorsqu’elle fut venue, il dit aux jeunes gens :

— Mes fils, vous ôtes deux, et je n’ai qu’une fille. A qui faut-il que je la donne? à qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pièce de drap : j’y taillerai deux vêlements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui le premier aura fini sera mon gendre.

Chacun des deux rivaux prit sa tâche et se prépara à coudre sous les yeux du maître. Le père appela sa fdle et lui dit :

— Voici du fil, tu le prépareras pour ces deux ouvriers.

La tille obéit à son père, elle prit le peloton et s’assit près des jeunes gens.

Mais la belle était fine ; le père ne savait pas qui elle aimait, les jeunes gens ne le savaient pas davantage ; mais la jeune fille le savait déjà. Le tailleur sortit : la jeune fil'e prépara le fil, les jeunes gens prirent leurs aiguilles et commencèrent à coudre. Mais à celui qu’elle aimait {tu m’entends) la belle donnait des aiguillées courtes, tandis qu'elle donnait des aiguillées longues à celui qu’elle n’aimait pas. Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrême; à onze heures l’œuvre était à peine à moitié ; mais à trois heures de l’après-midi, mon ami, le jeune homme aux courtes aiguillées, avait achevé sa tâche, tandis que l’autre était loin d’avoir fini.

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vêtement terminé ; son rival cousait toujours.

— Mes ‘enfants, dit le père, je ii’ai voulu favo-

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riser ni l’un ni l’autre d’enlre vous, c’est pourquoi j’ai partagé cette pièce de drap en deux portions égales, et je vous ai dit : Celui qui finira le premier sera mon gendre. Avez-vous bien compris cela?

— Père, répondirent les deux jeunes gens, nous avons compris la parole et accepté l’épreuve ; ce qui est fait est bien fait.

Le tailleur avait raisonné ainsi : Celui qui finira le premier sera l’ouvrier le plus habile, par conséquent ce sera celui qui soutiendra le mieux son ménage; il n’avait pas deviné que sa fille ferait des aiguillées longues pour celui dont elle ne voulait pas. C’était l’esprit qui décidait l’épreuve, c’était la belle qui se choisissait ellemême son mari.

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d’Europe , demande-leur ce qu’elles auraient fait à la place de la négresse, lu verras si la plus fine n’est pas embarrassée*

Tandis que le tailleur me contait son mariage^ sa Icminc était entrée et travaillait sans rien dire, comme si ce récit ne la concernait pas.

— Les tilles do votre pays ne sont pas bêtes.

lui (lis-jc en riant ; il inc semble qu’elles ont plus d’esprit que leurs maris.

— C’est que nous avons reçu de nos mères une bonne éducation, me répondit-elle. On nous a toutes bercées avec l’histoire de la Belette.

— Contez-moi cette histoire, je vous en prie ; je l’emporterai en Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

— Volontiers, me dit-elle ; cette histoire, la voici :

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