‹ Nouveaux contes bleusChapitre 21 sur 27 · I.A BELETfE ET SON MARI · texte numérisé non relu

I.A BELETfE ET SON MARI

Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit :

— Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.

Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit :

— Quels sont ces langes que tu aimes?

Et la Belette répondit :

— Je veux la peau d’un éléphant.

Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence, et demanda à sa chère moitié si par ha-

sai’d elle n’aurait point perdu la tête ; pour (ouïe réponse, la Belette lui jeta l’enfant sur les bras et parût aussitôt. Elle alla trouver le Ver de terre et lui dit :

— Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.

Une lois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule :

— Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de Vers, nous aurons besoin de votre se^ cours.

La Poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat ;

— .Mon frère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain ; en mon absence, vous devriez faire un tour de ce côté.

Un instant après le Chat avait mangé la Poule.

Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au Chien : « Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine? » Le Chien furieux courut étrangler le chat, ne voulant pas qu’il y eût en ce pays d’autre maître que lui.

Le Lion passant par là, la Belette le salua avec respect : « Monseigneur, lui dit-elle, n’appro-

chez pas de ce champ, il appartient au Chien. » Sur quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.

Ce fut le tour de l’Éléphant ; la Belette lui demanda son appui contre le Lion, l’Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui l’implorait. Mais il ne connaissait pas la pei lidie de la Belette, qui avait creusé un grand trou et l’avait recouvert de feuillage. L’Éléphant tomba dans le piège et se tua en tombant ; le Lion, qui avait peur de l’Éléphant, se sauva dans la forêt.

La Belette alors prit la peau de l’Éléphant et la montra à son mari, en lui disant :

— Je t’ai demandé la peau de l'Eléphant; avec l’aide de Dieu, je l’ai eue, et je te l’apporte.

Le mari de la Belette n’avait pas deviné que sa femme était plus fine que foutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la dame était plus fine que lui. 11 le comprit alors, et voilà pourquoi nous disons aujourd'hui : 11 est aussi lin que la Belette.

L’histoire est finie.

Ce ne furent pas seulement des contes que j’appris avec les nègres; je connus bienlùt leur

façon de (aire le commerce, leurs idées, leurs habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens, qui ainsi que moi ne savent ni lire ni écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des énigmes ; il y en a qui valent un gros livre par l’enseignement qu'elles renferment.

— Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une lape sur la télé, ce qui était son grand signe d’amitié, devine-moi celle-ci :

— Dis-moi ce que j’aime, ce qui m’aime et qui fait toujours ce qui me plaît.

— C’est ton chien, capitaine ; tu as regardé Fidèle en parlant.

— Bravo, mon matelot. Continuons :

— Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui l'aime beaucoup et qui fait fait toujours ce qui te plaît.

Tu donnes ta langue au chien ; c’est ta mère, mon petit homme ; tu ne crois pas qu’elle fasse toujours ce que tu veux, l’expérience t’apprendia

la' SAGESSE DES NATIONS. ‘i'iô

que ce n’esl jamais à elle qu’elle pense quami il s’agit de toi.

Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l’aime beaucoup et lui fait faire tout ce qui lui plaît.

— On ne fait jamais faire à papa ce qu’il ne veut pas, capitaine ; maman le répète tous les jours. Mais ma sœur est mal élevée, elle rit toujours quand maman dit cela.

— C’est que ta sœur a deviné le mot de l’énigme, mon matelot. Ahl si j’avais eu une fille, je l’aurais bien forcée à me commander son caprice du malin au soir.

Reste encore une énigme : — Qu’est-ce qu’on aime ou qu’on n’aime pas, qui vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire tout ce qui lui plaît?

— Je ne sais pas, capitaine.

— Eh bien, me dit-il d’un air goguenard, deniande-le ce soir à ton papa.

Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontai à table tout ce que j’avais appris dans la journée ; les contes nègres amusèrent beaucoup ma mère ; les énigmes eurent un

succès complet, mais quand j’cn vins à la dernière, mon père se mil à rire.

— Ce n’est pas difficile à deviner, mon garçon , je vais te le dire...

Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu’il lut dans ses yeux, mais il resta court.

— Dis-le moi donc, papa ; je veux le savoir.

Si vous ne vous laiscz pas, monsieur, me dit ma mère d’un ton sèvère, je vous envoie au jardin sans dessert.

— Ah ! dit mon père.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table : — Mais parle donc, papa !

Ma mère fil mine de se lever ; mon père la prévint : en un instant je me trouvai dans le jardin, tout en larmes, avec une grande tartine de pain sec à la main.

Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S’il y en a de plus habiles que moi qu’ils le devinent, sinon qu'ils aillent au Sénégal ; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle te secret que ma mère ne m’a jamais dit.

’A SAGESSE DES NATIOKS.

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