LE CHANT DU FIANCÉ
— Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s’élève au plus haut des deux. Si je pouvais le prendre et l’enfermer dans ma chambre !
— Cher oiseau, faucon au beau plumage, apporte-moi quelque nouvelle.
— Volontiers, mais je ne le dirai rien d’heureux. Avec un autre s’est fiancée la bien-aiméc.
— Valet, selle mon alezan; moi aussi, je veux être là...
Quand elle est entrée dans l’église, c’était encore une simple fille ; maintenant , assise sur ce banc magnifique, c’est une grande dame.
— Vois-tu la lune qui s’élève entre deux petiles étoiles? C’est ma bien-aimée entre ses deux belles-sœurs.
Quand elle va pour se fiancer, je l’ariêle au
passage. — Clicrc enfant, rends-moi l’anneau que j’ai aclielc.
— Va maintenant, va, mon enfant, et point de reproche ; oui , c’est mon pauvre cœur qui pleure, mais ce n’est pas de toi qu’il se plaint.
La mer Noire n’est pas toujours commode; j’ai traversé plus d’une fols les deux Océans, je connais leurs tempêtes; mais je crains moins leurs longues vagues qui déferlent contre le navire que ces petits flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup, s’en- Ir’ouvrenl, comme un abime. Depuis deux jours et deux nuits nous ôtions en perdition, personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon Dalmate, qui s’était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui, tout mouillé qu’il était, chantait toujours les airs de son pays.
— Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous laissaient un peu respirer, je vois que vous ôtes un brave, vous n’avez pas peur du naufrage. •
— Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en raclant son violon ; le plus sage est de s’y résigner.
‘2-^ NOUVEAUX CONTES ULEUS.
— Voilà parler comme un Turc, lui répondisje ; un chrétien n’est pas si patient.
— Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine? reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c’est le ciel, si nous sommes honnêtes gens ; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le salut en mer, et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une puissance secondaire qui n’a d’empire que sur la terre : ceux qui l’ont vue la nomment le destin.
— Comment 1 m’écriai-je, ceux qui l’ont vue?
Vous croyez donc que le Destin existe?
— Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez, écoutez cette histoire ; les principaux acteurs vivent encore au Cattaro ; ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrezi
LE DESTIN i
Il y avait une lois deux frères qui vivaient ensemble au môme ménage ; l’un faisait tout, lan-
U SAGESSE DES AATIONî.
(lis que l’autre était un indoleni, qui ne s’occupait que (le boire et de manger. Les récoltes étaient loujours magnifiques, ils avaient en abondance bœufs, chevaux, moutons, porcs, abeilles et le reste.
L’aîné, qui faisait tout, se dit un jour : Pourquoi travailler pour cet indolent? Mieux vaut nous séparer; je travaillerai pour moi seul, et il fora alors ce que bon lui semblera. Il dit donc à son frère :
— Mon frère, il est injuste que je m’occupe de tout, tandis que tu ne veux m’aider en rien et ne penses qu’à boire et à manger ; il faut nous séparer.
L’autre essaya de le détourner de ce projet en lui disant :
— Frère, ne fais pas cela; nous sommes si bien ! Tu as tout entre les mains, aussi bien ce qui est à toi que ce qui est à moi, et tu sais que je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.
Mais l’ainé persista dans sa résolution, si bien que le cadet dut céder, et lui dit :
- Puisqu’il en est ainsi, je ne t’en voudrai pas pour cela ; fais le partage comme il te plaira.
Le partage fait, chacun choisit son lot. L’indolent prit un bouvier pour ses bœufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un chevrier pour ses chèvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour ses abeilles, et leur dit à tous :
— Je vous confie mon bien, que Dieu vous surveille I
Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu’auparavant.
L’aîné, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu’il avait fait pour le bien commun: il garda lui-mème ses troupeaux, ayant l’œil à tout ; malgré cela, il ne trouva partout que mauvais succès et dommage. De jour en jour tout lui tournait à mal, jusqu’à ce qu’enfin il devint si pauvre, qu’il n’avait môme plus une paire d’opanques‘, et qu’il allait nu-pieds. Alors il se dit :
— J’irai chez mon frère voir comment les choses vont chez lui.
Son chemin le menait dans une prairie où paissait un troupeau de brebis, et quand il s’en
‘ C’est la clianssure des Serbes, qui est faite avec des lanières de cuir.
approcha, il vit que les brebis n’avaient point de berger. Près d’elles seulement était assise une belle jeune fille qui filait un fil d’or.
Après avoir salué la fille d’un « Dieu le protège ! » il lui demanda à qui était ce troupeau ; elle lui répondit :
— A qui j’appartiens appartiennent aussi ces brebis.
— Et qui es-tu? continua-t-il.
— Je suis la fortune de ton frère, réponditelle.
Alors il fut pris de colère et d’envie, ef s’écria :
— Et ma fortune, à moi, où est-elle?
La fille lui répondit :
— Ah 1 elle est bien loin de toi.
— Puis-je la trouver? demanda-t-il.
Elle lui répondit: — Tu le peux, seulement cherclie-ia.
Quand il eut entendu ces mots et qu’il vit que les brebis de son frère étaient si belles qu’on n’en pouvait imaginer de plus belles, il ne voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla droit à son frère. Dés que celui-ci l'a-.
perçut, il en eut pitié et lui dit en fondant en larmes :
— Où donc as-tu été depuis si longtemps?
Kt le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques et quelque argent.
Après être resté trois jours chez son frère, le pauvre partit pour retourner chez lui; mais une fois à la maison, il jeta un sac sur ses épaules, y mit un morceau de pain, pritun bâton à la main, et s’en alla ainsi par le monde pour y chercher sa fortune.
Ayant marché quelque temps, il se trouva dans une grande forêt, et rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. 11 se mita fouiller la terre avec son bâton, et pour éveiller la vieille, il lui donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu’avec peine, et n’ouvrant qu’il demi ses yeux chassieux, elle lui dit :
— Remercie Dieu que je me sois endormie, car si j’avais été éveillée, tu n’aurais pas ces opanqucs.
Alors il lui dit : — Qui donc es-tu, toi qui m’aurais empêché d’avoir ces opanques ?
La vieille lui dit : — Je suis la fortune.
Kn entendant ces mots, il se frappa la poitrine en criant ;
— Comment! c'est toi qui es ma fortune?
Pu isse Dieu t’exterminer! Qui donc t’a donnée à moi ?
El la vieille lui dit:
— C'est le Destin.
— Où est le Destin? demauda-l-il.
— Va et cherclie-le, lui répondit-elle en se rendormant.
Alors il partit et s’en alla chercher le Destin.
Après un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et dans ce bois il trouva un ermite à qui il demanda s’il ne pourrait pas avoir des nouvelles du Destin ; l’ermite lui dit:
— Va sur la montagne, lu arriveras droit à son château; mais quand tu seras près du Destin, ne t’avise pas de lui parler ; fais seulement tout ce que tu lui verras faire jusqu’à ce qu’il t’interroge.
Le voyageur remercia l’erniile et prit le chemin de la montagne.' Et quand il fut arrivé dans le cliàleau du Destin, c’est là qu’il vil de belles clioses! C’était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de servantes toujours en mouvement
tant d’àmes qui ont vu la lumière, donne-leur quelque chose à Ion bon plaisir !
Et voilà le Destin qui se lève, il ouvre un coffre d’argent ; mais celle fois il n’y avait pas de ducats, ce n’était que des monnaies d’argent mêlées par-ci par-là de quelques pièces d’or.
Le Destin sema cet argent sur la terre en disant :
— Tel je suis aujourd’hui, tel vous serez toute votre vie.
Au point du jour la maison avait disparu, cl à sa place il y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit ; chaque matin la maison diminuait, jusqu’à ce qu’cnfin il n’y eut plus qu’une misérable cabane; le Destin prit une bêche et se mit à fouiller la terre ; son luMe en fit autant, et ils bêchèrent tout le jour. Quand vint le soir, le Destin prit une croûte de pain dur, en cassa la moitié et la donna à son compagnon. Ce fut tout leur souper : quand ils l’eurent mangé, ils se couchèrent.
Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on distinguait une voix qui disait :
- Destin, Destin, tant et tant d’àmes sont vc-
2,'8 NOUVEAUX CONTES DLEUS.
nues au monde cette nuit : donne-leur quelque
chose à ton bon plaisir.
El voilà le Destin qui se lève ; il ouvre un coffre et se met à semer des cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et ce faisant il disait :
— Tel je suis aujourd'hui, tel vous serez toute votre vie.
Quand le matin reparut, la cabane s’était changée en un grand palais comme au premier jour. Alors pour la première fois le Destin parla à son hôte et lui dit :
— Pourquoi es-tu venu ?
Celui-ci lui conta en détail sa misère, et comment il était venu pour demander au Destin luimême pourquoi il lui avait donné une si mauvaise fortune. Le Destin lui répondit :
— Tu as vu comment la première nuit j’ai semé des ducats, et ce qui a suivi. Tel je suis la nuit où nait un homme, tel cet homme sera toute sa vie. Tu es né dans une nuit de pauvreté, tu resteras pauvre toute ta vie. Ton frère, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit. 11 restera heureux jusqu’à la fin. Mais puisque lu as pris tant de peine pour me chercher.
je le dirai eommeiil lu peux l’aider. Ton frère a une fille du nonideMiliza, qui esl aussi forlunée que son père. Pcends-la pour femme quand lu seras de relour au pays, el loul ce que lu acquerras, aie soin de dire que cela esl à la femme.
L’hüle remercia le Destin bien des fois, et partit. Quand il fui de retour au pays, il alla droit chez son frère, et lui dit :
— Frère, donne-moi Miliza, lu vois que sans elle je suis seul au monde !
Et le frère répondit :
— Cela me plait; Miliza est à loi.
Le nouveau marié emmena dans sa maison la fille de son frère, et il devint très-riche, mais il disait toujours :
Tout ce que j’ai esl à Miliza.
Un jour il alla aux champs pour voir ses hlès, qui élaient si beaux qu’on ne pouvait rien trouver de plus beau. Voilà qu’un voyageur vint à passer sur le chemin, et lui demanda :
— A qui ces blés ?
El lui, sans y penser, répondit :
— Ils sont à moi.
Ma is peine atail-il parlé, que voilà les blés qui
s’eiiflainmciit cl le champ qui csl tout en feu. Vite il court après le voyageur, et lui crie :
— Arrête, mon frère, ces blés ne m’apparlienncnt pas, ils sont à Miliza, la fille de mon frère.
Le feu cessa aussitôt, et dès lors notre homme fut heureux, grâce à Miliza.
— Seigneur Dalmale, dis-je à mon conteur, votre histoire est jolie, quoiqu’elle sente lerrihlcmenl le turc. En mon pays, nous avons d’autres idées : loin de nous en remettre à la fortune, nous comptons sur nous-mêmes, sur notre esprit plus encore que sur notre bras, sur notre prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on cher un bon conseil.
— Ainsi fait-on chez moi, me répondit leDalmatc en rajustant son bonnet de peau qui lui tombait sur les yeux; écoutez ce qui est arrivé l’an dernier à un de mes voisins.
LE FEltMIER PUUDENT.
Il y avait prèsdeRaguse un fermier qui se mêlait aussi de commerce. Un jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin de faire quelques achats. En arrivant à un carrefour, il demanda à un vieillard qui se trouvait ' là quelle roule il lui fallait prendre.
— Je te le dirai si tu me donnes cent écus, répondit l’étranger ; je ne parle pas à moins : chacun de mes avis vaut cent écus.
— Diable 1 pensa le fermier en regardant la mine de l’étranger, qui avait l’air d’un renard, qu’esl-ce que peut être un avis qui vaut cent écus? Ce doit être quoique chose do bien rare, car, on général, on vojis donne pour rion ch^s conseils; il est viai qn’ils no valent pas davantage. Allons, dit-il à l’homme, parle, voilà tes cent écus.
— Ecoute donc, reprit l’étranger ; Cette roule qui va tout droit, c’est la roule d’aujourd’hui
celle qui l'ait un coude, c’est la route de demain. J’ai encore un avis à le donner, conlinua-t-il ; mais il faut aussi me le payer cent écus.
Le fermier rélïêchit longtemps, puis il sc décida.
Puisque j’ai payé le premier conseil ; je puis bien payer le second.
Et il donna encore cent écus.
— Écoule donc, lui dit l’étranger : Quand tu seras en voyage et que tu entreras dans une hôtellerie, si l’hôte est vieux et si le vin est jeune, va-t’en au plus vite, si tu ne veux pas qu’il t’arrive malheur. Donne-moi encore cent écus, ajouta-t-il, j’ai encore quelque chose à te dire.
Le fermier se mit à réfléchir.
— Qu’est-ce donc que ce nouvel avis ? Bah !
puisque j’en ai acheté deux, je peux bien payer le Iroisièmc. ,
Et il donna ses derniers cent écus.
— Écoute donc, lui dit l’étranger : si jamais tu te mets en colère, garde la moitié de ton courroux pour le lendemain, n’use pas toute ta colère en un jour.
Le fermier reprit le chemin de sa maison, où il arriva les mains vides.
LA SAGESSE DES NATIONS. -iir.
— Qu'as-lu aciielé ? lui demanda sa femme.
— Rien que trois avis, répondit-il, qui m’ont coûté chacun cent écus.
— Bien ! dissipe ton argent, jetle-le au vent, suivant ton habitude.
— Ma chère femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon argent ; tu vas voir quelles sont les paroles que j’ai payées.
Et il lui conta ce qu’on lui avait dit ; sur quoi la femme haussa les épaules et l’appela un fou qui ruinait sa maison et mettait scs enfants sur la paille.
Quelque temps après, un marchand s’arrêta devant la porte du fermier, avec deux voitures pleines de marchandises. 11 avait perdu en route un associé, et offrit au fermier cinquante écus s’il voulait se charger d’une des voitures et venir avec lui à la ville.
— J’espère, dit à son mari la femme du fermier, que lu ne refuseras pas ; cette fois du moins lu gagneras quelque chose.
On parût ; le marchand conduisait la première voiture, le fermier menait la seconde. Le temps était mauvais, les chemins rompus, on n'avançait qu’à grand’peiuc. On aniva enfin aux deux
routes, le marchand demanda celle qu’il fallait prendre.
— C’est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle est plus sûre.
Le marchand voulut prendre la roule d’aujourd'hui.
— Quand vous me donneriez cent écus, dit le fermier, je n’irais pas par ce chemin.
On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue, arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voilure eût souffert. Le marchand n’arriva qu'à la nuit ; sa voiture était tombée dans un marais ; tout le chargement était endommagé, et le maître était blessé, par-dessus le marché.
Dans la première auberge où on descendit, il y avait un vieil hôtelier, une branche de sapin annonçait qu’on y vendait à bon marché du vin nouveau. Le marchand voulut s’arrêter là pour y passer la nuit.
— Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus I s’écria le fermier.
El il sortit au plus vite, laissant son compagnon.
Vers le soir, quelques jeunes désœuvrés qui avaient trop goûté au vin nouveau se querellèrent
à propos d’une cause futile. On tira les couteaux ; l’hôte, alourdi par les années, n’eut pas la force de séparer ni d’apaiser les combattants. Il y eut un homme tué, et comme on craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.
Celui-ci, qui avait bien dormi et n’avait rien entendu, se leva de grand malin pour atteler scs chevaux. Effrayé de trouver un mort sur son chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mélé dans un procès fûcheux ; mais il avait compté sans la police autrichienne ; on courut après lui. En attendant que la justice éclaircît l’affaire, on jeta mon homme en prison et oh conlisqua'tout son avoir.
Quand le fermier apprit ce qui était arrivé cà son compagnon, il voulut au moins mettre en sûreté sa voiture, et reprit le chemin de sa maison. Comme il approchait du jardin, il aperçut à la brune un jeune soldat monté sur un de ses plus beaux pruniers, et qui faisait Iranquillemenl la récolte du bien d’autrui. Le fermier arma son fusil pour tuerie voleur; mais il rélléchit.
— J’ai payé cent écus, pensa-l-il, pour apprendre qu’il ne faut pas dépenser toute sa colère en un jour. Attendons à demain, mon voleur reviendra.
NÜIiVEAUX CU.NTES IILEUS.
11 prit un détour pour entrer dans la maison par un autre coté, et comme il frappait à la porte, voilà le jeune soldat qui se jette dans ses bras en criant :
— Mon père, j’ai profité de mon congé pour vous surprendre et vous embrasser.
Le fermier dit alors à sa femme :
— Écoule maintenant ce qui m’est arrivé, lu verras si j’ai payé trop cher mes trois avis.
11 lui conta toute l’histoire ; et comme le pauvre marchand fut pendu, quoi qu’il pût faire, le fermier se trouva l’héritier do cet imprudent. Devenu riche, il répétait to'us les jours qu’on ne paye jamais trop cher un bon conseil, et, pour la première fois, sa femme était de son avis.
LES îhois IlIaTOlllES DU DALMATE.
— Seigneur Dalmale, lui dis-je quand il cul tini son histoire, voilà sans doute un beau conte, mais ce n’osl pas le Destin qui a fait la fortune
Digilizod by C'oogI
de ce sage fermier, c’est le calcul, la raison. Votre second récit détruit le premier, et fort heureusement, car il serait triste que les paresseux fissent fortune, et que les gens actifs qui sèment le grain ne récoltassent que le vent.
— Les paresseux réussissent quelquefois, me répondit-il gravement; j’en sais un exemple que je puis vous conter.
— Vous avez donc des contes sur toutes choses? m’écriai-je.
— Contes et chansons, c’est toute la vie, me répondit-il froidement.
LA PAHESSEÜSE.
Il y avait une fois une mère qui avait une tille très-paresseuse et qui n’avait de goût pour aucune espèce de travail. Elle la conduisit dans un bois, auprès d’un carrefour, et se mit à la battre de toutes ses forces. Prés de là passait par hasard un seigneur qui demanda à la mère pourquoi ce rude châtiment.
— Mon cher seigneur, répondit-elle, c’est que
ma fille est une travailleuse insupportable ; elle nous file jusqu’à la mousse qui garnit les murs.
— Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute son envie.
— Prencz-la, dit la mère, prenez-la, je n’en veux plus.
Et le seigneur l’emmène à sa maison, ravi de cette belle acquisition.
Le soir même, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre où était un grand tonneau plein de chanvre. C’est là qu’elle se trouva dans une grande peine.
— Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!
Mais vers la nuit, voici trois vieilles sorcièi’cs qui frappent à la fenêtre, et la fille les fait entrer bien vite.
— Si tu veux nous inviter à les noces, lui dirent-elles, nous t’aiderons à filer ce soir.
— Filez, mesdames, répondit-elle bien vite, je vous invite à mon mariage.
Et voilà les trois sorcières qui filent et filent tout ce qu’il y avait dans le tonneau, tandis que la paresseuse dormait à loisir.
Le malin, quand le seigneur entra dans la
cliambre, il vit tout le mur garni de fil, et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe du pied et défendit que personne entrât dans la chambre, afin que la fileuse pût se reposer d’un si grand travail. Cela n’empôclia pas que le jour même il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre ; mais les sorcières revinrent à l’heure dite, et tout se passa comme le premier jour.
Le seigneur fut émerveillé, et comme il n’y avait plus rien à filer dans la maison, il dit à la jeune fille ;
— Je veux t’épouser, car tu es la reine des filandières.
La veille du mariage, la prétendue fileuse dit à son mari :
— Il faut que j’invite mes tantes.
Et le seigneur répondit qu’elles seraient les bienvenues.
Une fois entrées, les trois sorcières se mirent auprès du poêle ; elles étaient horribles ; quand le seigneuries eut vues dans toute leur laideur, il dit à sa fiancée :
— Tes tantes ne sont pas belles.
Puis, s’approchant de la première sorcière, il lui demanda pourquoi elle avait un si long nez.
■JÙO ^■OUVE.\l!^ CONTES Cl, EUS.
— Mon cher neveu, répondil-clle, c’esl à force (le filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on branle la tète, le nez s’allonge insensiblement.
Le seigneur passa à la seconde, etlui demanda pourquoi elle avait de si grosses liivres.
— Mon cher neveu, répondit-elle, c’est à force de filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on mouille son fil, les lèvres grossissent insensiblement.
Alors il demanda à la troisième pourquoi elle était bossue.
— Mon clier neveu, lui dit-elle, c’est à force de filer. Quand on est assise et courbée toute la journée, le dos se plie insensiblement.
El alors le seigneur eut grand’peur qu’à force de filer sa femme ne devînt aussi horrible que ces trois Parques, il jeta au feu quenouille et fuseau. Si la paresseuse en fut fàcbée, je le laisse à deviner à celles qui lui ressemblent.
— Mon conte est fini.
— Je vois avec plaisir, dis-je à mon Dalmale, qu’en votre heureux pays les femmes réussissent sans peine et sans esprit.
lA SAGESSE DES NATIONS.
— Pas du tout, s’écria mon insupportable conteur, il n’y a pas d’endroit au monde où les femmes soient tout à la fois plus fines et plus sages. Ne savez-vous pas comment la fdlc d’un mendiant épousa l’empereur d’Allemagne, et, tout empereur qu’il fût, se montra plus habile et meilleure que lui?
— Encore un conte I m’écriai-je.
— Non, pas un conte, reprit-il, mais une histoire ; vous la trouverez dans tous les livres qui disent la vérité.
DE LA DEMOISELLE QUI ÉTAIT l’LUS AVISÉE QUE l’empereur.
11 y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane : il n’avait avec lui qu’une fdlc. Mais elle était très-avisée. Elle allait partout chercher des aumônes, et apprenait aussi à son père à parler avec sagesse et à obtenir ce qu’il lui fallait. Un jour il advint que le pauvre homme alla vers l’Empereur et le pria de lui donner quelque chose.
L'Empereur, surpris de la façon dont parlait ce
mendiant, lui demanda qui il était et qui lui avait appris à s’exprimer de la sorte.
— C’est ma tille, répondit-il.
— Et ta fille, qui donc l’a instruite? demanda l’Empereur; à quoi le pauvre homme répondit :
— C’est Dieu qui l’a instruite, ainsi que notre extrême misère.
Alors l’Empereur lui donna trente œufs et lui dit :
— Porte ces œufs à ta fille, et dis-lui qu’elle m’en fasse éclore des poulets ; si elle ne les fait pas éclore, mal lui en adviendra.
Le pauvre homme rentra tout pleurant dans sa cabane et conta la chose à sa fille. La fille reconnut tout de suite que les œufs étaient cuits; mais elle dit à son père d’aller se reposer et qu’elle aurait soin de tout. Le père suivit le conseil de sa fille et se mit à dormir ; pour elle, prenant une marmite, elle l’emplit d’eau et de fèves et la mit sur le feu ; le lendemain, quand les fèves fureul bouillies, elle appela son père, lui dit de prendre une charrue et des bœufs et d’aller labourer le long de la roule où devait.passer l’Empereur :
— Et, ajoula-t-elle, quand lu verras l’Empc-
Digilized by GoogI(
reur, prends des fèves, sème-Ies et dis bien haut : « Allons, mes bœufs, que Dieu me protège et fasse pousser mes fèves bouillies I » Et si l’Empereur le demande comment il est possible de faire pousser des fèves bouillies, réponds-lui : — Cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d’un œuf dur.
Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille ; il sortit, il laboura, et quand il vit l’Empereur, il se mit à crier ;
— Allons, mes bœufs, que Dieu me protège et fasse pousser mes fèves bouillies !
Dès que l’Empereur entendit ces mots, il s’arrêta sur la route et dit aussitôt :
— Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fèves bouillies?
Et le pauvre homme répondit:
— Gracieux Empereur, cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d’un œuf dur.
L’Empereur devina que c’était la fille qui avait poussé le père à agir de la sorte ; il dit à ses valets de prendre le pauvre homme et de l’amener devant lui ; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et dit :
— Prends cela, tu m’en feras des voiles, des
cordages, cl tout ce dont on a besoin pour un vaisseau, sinon je le ferai trancher la lêle.
Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout en larmes vers sa fille à laquelle il conta ce qui s’était passé ; sa fille, lui dit d’aller dormir, en lui promettant qu’elle arrangerait tout. Le lendemain elle prit un petit morceau de bois, éveilla son père et lui dit :
— Prends cette allumette et porte-la à l’Empereur; qu’il m’y taille un fuseau, une navette et un métier, après cela je lui ferai ce qu’il a demandé.
Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla trouver l’Empereur, et lui récita tout ce qu’on lui avait appris.
Quand l’Empereur entendit cela, il fut étonné, et chercha ce qu’il pourrait faire; puis, prenant un verre à boire, il le donna au pauvre en disant :
— Prends ce verre, porle-lo à ta fille, afin quelle m’épuise la mer et qu’elle en fasse un champ à labourer.
Le pauvre homme obéit en pleurant, et porta le verre à sa fille en lui redisant mot pour mot les paroles de l’Empereur. Et sa fille lui dit qu’il
attendît au lendemain, et qu’elle arrangerait toute chose. Le lendemain matin elle appela son père, lui donna une livre d’étoupes, et lui dit :
— Porte ceci à l’Empereur pour qu’il étoupe toutes les sources et toutes les embouchures de tous les.fleuves de la terre, après cela je lui dessécherai la mer.
Et le pauvre homme alla tout redire à l'Empereur.
Celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui ; il ordonna qu’on la fit venir, et quand le père eut amené sa fille, et que tous deux eurent salué l’Empereur, ce dernier dit :
— Ma fille, devinez ee qu’on entend de plus loin.
Et la demoiselle répondit ;
— Gracieux Empereur, ce qu’on entend de plus loin, c’est le tonnerre et le mensonge.
Alors l’Empereur prit sa barbe dans sa main, et, se tournant vers ses conseillers :
— Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe ?
Et quand ils l’eurent tous estimée, l’un plus et l’autre moins, la demoiselle leur soutint en face qu’aucun d’eux n’avait deviné, et elle dit •
— La barbe de l’Empereur vaut autant qu.’ trois pluies dans la sécheresse de l’été.
L’Empereur fut ravi, et dit : i
— C’est elle qui a le mieux deviné. j
El il lui demanda si elle voulait être sa femme, ajoutant qu’il ne la lâcherait pas qu’elle n’eût consenti. La demoiselle s’inclina et dit :
— Gracieux Empereur, que ta volonté soit faite ! Je te demande seulement d’écrire sur une feuille de papier, et de la propre main, que si un jour tu deviens méchant pour moi, et que tu veuilles m’éloigner de toi et me renvoyer de ce château, j’aurai le droit d’emporter avec moi ce que j’aimerai le mieux.
L’Empereur y consentit, et lui en donna un écrit cacheté de cire rouge et timbré du grand sceau de l’Empire.
Après quelque temps il arriva en effet que j l’Empereur devint si méchant pour sa femme, qu’il lui dit :
— Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon château, et va où tu voudras.
El l’Impératrice répondit :
Illustre Empereur, je t’obéirai ; permets-
moi seulement de passer encore une nuit ici ; demain je partirai.
L’Empereur lui accorda cette demande, et alors l’impératrice, avant le souper, mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes ; puis elle engagea l’Empereur à boire en lui disant :
— Bois, Empereur, et sois joyeux ; demain nous nous quitterons, et, crois-moi, je serai plus gaie que le jour où je me suis mariée.
L’Empereur n’eut pas plutôt bu ce breuvage qu’il s’endormit, alors, l’Impératrice le fit mettre dans une voiture qu’on tenait toute prête, et elle l’emmena dans une grotte taillée dans le rocher. Quand l’Empereur se réveilla dans cette grotte et vit où il se trouvait, il s’écria :
— Qui m’a conduit ici?
A quoi l’Impératrice répondit :
— C’est moi qui t’ai conduit ici.
Et l’Empereur lui dit :
— Pourquoi as-tu lait cela ? Ne t’ai-je pas dit que tu n’étais plus ma femme?
Mais alors elle lui tendit le papier en disant :
— 11 est vrai que tu m’as dit cela, mais vois ce que lu m’as accordé par ce papier. En te quittant,
j’ai le droit d'emporter avec moi ce que j’aime le mieux dans ton château.
Quand l’Empereur entendit cela, il l’embrassa, et retourna dans son château avec elle pour ne plus la quitter.
— A merveille, monsieur le conteur, lui disje ; je retire ce que j’avais dit sur les dames de Dalmatie ; en revanche, je vois qu’aux bords de l’Adriatique, comme au Sénégal et peut-être ailleurs, ce sont les femmes qui sont maîtresses au logis. Ce n’est pas un mal. Heureuses celles qui exercent ce doux empire ! plus heureux ceux qui se laissent gouverner !
— Pas du tout, reprit mon Dalmate toujours prêt à me donner un démenti; chez nous, ce sont les hommes qui sont maîtres à la maison ; nous dînons seuls à table, et notre femme, debout derrière nous, est là pour nous servir.
— Ceci ne prouve rien, répondis-je; il y a plus d’un homme qui, marié ou non, obéit à qui le sert ; l'esclave n’est pas toujours celui qui porte la chaîne.
— S’il vous faut une preuve, s'écria mon incorrigible Dalmate, écoutez ce que mon père
Digilized by Coogl
m’a conté. J’ai toujours soupçonné que l’excellent homme était le héros de cette histoire.
— Encore un conte ! repris-je avec impatience.
— Seigneur, me dit-il, c’est le dernier et le meilleur ; nous voici en vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous revoir ici-bas. Écoutez donc avec patience une dernière leçon.