‹ Nouveaux contes bleusChapitre 25 sur 27 · LE LANGAGE DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

LE LANGAGE DES ANIMAUX

Il y avait une fois un berger qui depuis longues années servait son maître avec autant de zèle que de fidélité. Un jour qu’il gardait ses moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce que c’était, il entra dans la forêt, suivant le bruit pour en connaître la cause. En approchant, il vit que l’herbe sèche et les feuilles tombées avaient pris feu, et au milieu d’un cercle de flammes il aperçut un serpent qui sifflait. Le berger s’arrêta pour voir ce que ferait le serpent, car autour de l’animal tout était en flammes, et le feu approchait de plus en plus.

Dés que le serpent aperçut le berger, il lui

cria ; « Au nom de Dieu, berger, sauve-moi de ce feu I » Le berger lui lendit son bâton par-dessus la flamme; le serpent s’enroula autour du bâlon, et monta jusqu’à la main du berger; de la main il glissa jusqu’au cou et l’entoura comme un collier. Quand le berger vit cela, il eut peur et dit au serpent :

« Malheur à moi! T’ai-je donc sauvé pour ma perle? »

L’animal lui répondit :

« Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon père, le roi des serpents. »

Le berger commença de s’excuser sur ce qu’il ne pouvait laisser ses moutons sans gardien ; mais le serpent lui dit :

« Ne l’inquiète en rien de ton troupeau ; il ne lui arrivera point de mal; va seulement aussi vile que tu pourras. »

Le berger se mit à courir dans le bois avec le serpent au cou, jusqu’à ce qu’enfin il arriva à une porte qui était faite de couleuvres entrelacées. Le serpent siffla, aussitôt les couleuvres se séparèrent, puis il dit au berger :

« Quand nous serons au château, mon père l'offrira tout ce que tu peux désirer : argent, or.

bijoux, cl tout ce qu’il y a de précieux sur la terre-, n’acceple rien de tout cela ; demande-lui de comprendre le langage des animaux. Il te refusera longtemps celte faveur, mais à la fin il le l’accordera. »

Tout en parlant, ils arrivèrent au château, et le père du serpent lui dit en pleurant :

— Au nom de Dieu, mon enfant, où étais-tu ?

Le serpent lui raconta comment il avait été entouré par le feu, et comment le berger l’avait sauvé. Le roi des serpents se tourna alors vers le berger et lui dit :

— Que veux-tu que je te donne pour avoir sauvé mon enfant?

— Apprends-moi la langue des animaux, répondit le berger, je veux causer, comme toi, avec toute la terre.

Le roi lui dit :

— Cela ne vaut rien pour toi, car si je le donnais d’entendre ce langage, et que tu en dises rien à personne, tu mourrais aussitôt ; demandemoi quelque autre chose qui te serve davantage, je te la donnerai.

Mais le berger lui répondit :

— Si tu veux me payer, apprends-moi le lan-

gage des animaux, sinon adieu et que le ciel te protège ; je ne veux pas autre chose.

Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant :

— Arrête, et viens ici, puisque lu le veux absolument. Ouvre la bouche.

Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit :

— Maintenant souffle à ton tour dans la mienne.

Et quand le berger eut fait ce qu’on lui ordonnait, le roi des serpents lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et quand ils eurent ainsi .soufflé chacun par trois fois, le roi lui dit :

— Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t’accompagne, mais si tu tiens à la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car si tu en dis un mot à personne , tu mourras à l’instant.

Le berger s’en retourna. Comme il passait dans le bois, il entendit ce que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre. En arrivant à son troupeau, il le trouva complet et en ordre, alors il se coucha par terre pour dormir. A peine était-il étendu, que voici deux corbeaux

qui viennent se poser sur un arbre, et qui se niellent à dire dans leur langage :

— Si ce berger savait qu’à rciidroil où est cet agneau noir il y a sous la terre un caveau tout plein d’or et d’argent !

Aussitôt que le berger entendit cela, il alla trouver son maître, prit une voiture avec lui, et en creusant ils trouvèrent la porte du caveau, et ils emportèrent le trésor.

Le maître était un honnête homme, il laissa tout au berger en lui disant ;

— Mon fils, ce trésor est à toi, car c’est Dieu qui te l’a donné.

Le berger prit le trésor, bâtit une maison, et s’étant marié, il vécut joyeux et content : il tut bientôt le plus riche non-seulement du village, mais des environs. A dix lieues à lu ronde, on n’en eût pas trouvé un second à lui comparer. 11 avait des troupeaux de moutons, de bœufs, de chevaux, et chaque troupeau avait son pasteur; il avait en outre beaucoup de terres et de grandes richesses. Un jour, justement la veille de Noël, il dit à sa femme :

— Drépare le vin et l’eau-de-vie cl tout ce qu’il faut; demain nous irons à la ferme, et nous

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porterons tout cela aux bergers pour qu’ils se divertissent.

La femme suivit cet ordre et prépara tout ce qu’on lui avait commandé. Le lendemain, quand ils furent à la ferme, le maître dit le soir aux bergers :

— Amis , rassemblez-vous , mangez, buvez, amusez-vous : je veillerai cette nuit pour garder les troupeaux à votre place.

Il fit comme il avait dit, et garda les troupeaux. Quand vint minuit, les loups se mirent à hurler et les chiens à aboyer ; les loups disaient dans leur langue :

— Laissez-nous venir et faire du dommage ; il y aura de la viande pour vous.

Et les chiens répondaient dans leur langue :

— Venez, nous voulons nous rassasier une bonne fois.

Mais parmi ces chiens il y avait un vieux dogue qui n’avait plus que deux crocs dans la gueule, celui-là disait aux loups :

— Tant qu’il me restera mes deux crocs dans la gueule, vous ne ferez pas de tort à mon maître.

Le père de famille avait entendu et compris tous ces discours. Quand vint le matin, il ordonna

de tuer tous les chiens et de ne laisser en vie que le vieux dogue. Les valets étonnés disaient :

— Maître, c’est grand dommage.

. Mais le père de famille répondait :

— Faites ce que je dis.

11 se disposa à retourner chez lui avec sa femme, et tous deux se mirent en route, le mari monté sur un beau cheval gris, la femme assise sur une haquenée qu’elle couvrait tout entière des longs plis de sa robe. Pendant qu’ils marchaient, il arriva que le niari prit de l’avance, et que la femme resta en arrière. Le cheval se retourna et dit à la jument :

— En avant ! plus vite! pourquoi ralentir?

La haquenée lui répondit :

— Oui, cela t’est facile, toi qui ne portes que le maître ; mais moi, avec ma maîtresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et des jupons, des clefs et des sacs à n’en plus finir. 11 faudrait quatre bœufs pour traîner tout cet attirail de femme.

Le mari se retourna en riant, la femme en ayant fait la remarque, poussa la jument, et après avoir rejoint son époux, lui demanda pourquoi il avait ri.

— Mais pour rien ; une folie qui m’a passé par l’esprit.

La femme ne trouva pas la réponse bonne, elle pressa son mari de lui dire pourquoi il avait ri. Mais il résista et lui dil ;

— Laisse-moi en paix, femme; qu’est-ce que cela te fait? Bon Dieu I je ne sais pas moi-même pourquoi j'ai ri.

Plus il se défendait, plus elle insistait pour connaître la cause de sa gaieté. A la fin, il lui dit :

— Sache donc que si je révélais ce qui m’a fait rire, je mourrais à l’instant môme.

Mais cela n’arrêta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari pour qu’il parlât.

Ils arrivèrent à la maison. En descendant de cheval, le mari commanda qu’on lui fît une bière ; quand elle fut prête, il la mit devant la maison et dit à sa femme :

— Vois, je vais entrer dans cette bière, je te dirai alors ce qui m’a fait rire ; mais aussitôt que j’aurai parlé, je serai un-homme mort.

Et alors il se mit dans la bière, et comme il regardait une dernière fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s’approche de son

maître et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa femme et lui dit ;

— Apporte un morceau de pain et donne-le au chien.

La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda môme pas. Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain, et le chien lui dit :

— Misérablegourmand, peux-tu manger quand lu vois que le maître va mourir !

Et le coq lui répondit :

— Qu’il meure, puisqu’il est assez sot pour cela. J’ai cent femmes ; je les appelle toutes quand je trouve le moindre grain, et aussitôt .qu’elles arrivent, c’est moi qui le mange ; s’il y en avait une qui s’avisât de le trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui, qui n’a qu’une femme, il n’a pas l’esprit de la mettre à la raison!

Sitôt que le mari entend cela, il saute à bas de la bière, il prend un bâton et appelle sa femme dans la chambre :

— Viens, je le dirai ce que tu as si grande envie de savoir.

scs ‘ NOUVEAUX CONTES BLEUS.

Et alors il la raisonne à coups de bâton en disant :

— Voilà, ma femme, voilà!

' C’est de celte façon qu’il lui répondit, et jamais depuis la dame n’a demandé à son époux pourquoi il avait ri.

CONCLDStON

Telle fut la dernière histoire du Dalmafe; ce fut aussi la dernière de celles que, ce jour-là, me conta le capitaine. Le lendemain, il y en eut d’autres, et d’autres encore le surlendemain. Le marin avait raison, sa bibliothèque était inépuisable, sa mémoire ne se troublait jamais, sa parole ne s’arrêtait pas ; mais à toujours conter on ennuie le lecteur, d’ailleurs il faut garder quelque chose pour l’année prochaine. Peut-être alors retrouverons-nous le capitaine, et demanderonsnous des leçons à sa douce sagesse.

En attendant, chers lecteurs, je me sépare de vous avec les adieux que m’adressait chaque jour

l’excellent marin : « Mon ami, sois sage, obéis à la mère, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette d’entendre mes contes; le plaisir n’est bon qu’après la peine ; celui-là seul s’amuse qui a bien travaillé. Et maintenant, ajoutait-il en me prenant la main, je te recommande à Pieu. »

Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres, adieu, amies lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son père; aussi doux et aussi aimable que sa mère ; c’est le dernier vœu de votre vieil ami.

LE CHyVTEAÜ DE LA VIE

Il y a quelques années que, me trouvant à Capri, la plus charmante des îles du golfe de Naples, par une de ces belles journées d’automne qui sont pleines de calme et de lumière, j’eus le désir de me rendre en bateau à Pæstum, en m’arrêtant à Amalfi et à Salerne. La chose était aisée ; il y avait sur la plage des pécheurs qui retournaient à terre et ne demandaient pas mieux que de prendre avec eux l’étranger. En entrant dans la barque, j’y trouvai quatre marins de bonne mine, bras nerveux, visages bi'onzés par le soleil, et au milieu d’eux une petite fille de huit ou dix ans, à la taille forte et cambrée, à la ligur e

colorée, aux yeux noirs et vifs, qui tour à tour commandait ou priait l’équipage avec la majesté d’une Italienne ou la grâce d’un enfant. C’était la fille du patron; je n’en pus douter au lier sourire avec lequel il me la montra quand j’entrai dans le bateau. Une fois en mer, et chacun à la rame, comme je me trouvais seul à ne rien faire dans la barque, je pris l’enfant sur mes genoux pour causer avec elle et entendre de ses lèvres mignonnes ce patois napolitain qui sonne si doucement à l’oreille. ‘

— Parlez-lui, Excellence, me cria le patron d’un air triomphant ; ne craignez pas non plus d’écouter ta marchesina ; si petite qu’elle soit, elle est déjà savante comme un chanoine. Quand vous voudrez, elle vous dira l’histoire du roi de StarzaLonga, qui marie sa tille à un serpent, ou celle de Vardiello, à qui sa sottise procure la fortune. Aimez-vous mieux la Biche enchantée, ou i’Ogre qui donne à Antuono de Maregliano le bâton qui fait son devoir, ou le Château de la Vie.;.?

— Va pour le Château de la Vie ! m’écriai-je, afin d’interrompre un défilé de contes aussi nombreux que les grains d’un chapelet.

LE CHATEAU DE LA VIE

— JVunziala, mon enfant, dit le pécheur d’un ton solennel, conte à Son Excellence l’histoire du Château delà Vie, telle que ta mère te l’a récitée tant de fois ; et vous, ajouta-t-il en s’adressant aux rameurs, tâchez de ne pas trop battre l’eau, afin que nous puissions entendre.

C’est ainsi que durant plus d’une heure, tandis que la barque glissait sans bruit sur l’onde immobile, et qu’un doux soleil d’octobre empourprait les montagnes et faisait scintiller la mer, tous les cinq, attentifs et silencieux, nous écoutions l’enfant qui nous parlait de féerie, au milieu d’une nature enchantée.

LE CHATE.\U de la VIE.

Il y avait une fois, commença gravement Nunziata, il y avait une fois à Salerne une bonne vieille, pêcheuse de profession, qui n’avait pour tout bien et pour tout appui qu’un garçon de douze ans, son petit-fils, pauvre orphelin dont le père avait été noyé dans un jour d’orage,

et dont la mère était morte de chagrin. Gracieux, c’était le nom de l’enfant n’aimait au monde que sa grand’mére : il la suivait tous les matins avant l’aube, pour ramasser les coquiliages, ou pour tirer le filet à la rive, en attendant qu’il fût assez fort pour aller lui-môme à la pèche, et braver ces flots qui lui avaient tué tous les siens. 11 était si beau, si bien fait, si avenant que, dès qu’il entrait dans la ville, avec sa corbeille de poisson sur la tète, chacun courait après lui ; il avait vendu sa part avant môme que d’arriver au marché.

Par malheur la grand’môre était bien vieille ; elle n’avait plus qu’une dent au milieu de la bouche, sa tète braillait, ses yeux étaient si rouges qu’elle n’y voyait plus. Chaque matin elle avait plus de peine à se lever que la veille, elle sentait qu’elle n’irait pas loin. Aussi tous les soirs, avant que Gracieux s’envçloppàt dans sa couverture pour dormira terre, elle lui donnait de bons conseils pour le jour où il serait seul ; elle lui disait quels pêcheurs il fallait voir et quels il fallait éviter; comment, en étant toujours doux et laborieux, prudent et résolu, il ferait son chemin dans le monde, et finirait par avoir à lui sa barque et

LE CHATEAU DE LA VIE

SCS lilels ; le pauvre garçon n’écoulait guère toute celte sagesse; dès que la vieille commençait à prendre le ton sérieux :

— Mère-grand, s’écria l’enfant, mère-grand, ne me quitte pas. J’ai des bras, je suis fort, bientôt je pourrai travailler pour deux ; mais si, en revenant de la mer, je ne te retrouve pas à la maison, comment veux-tu queje vive?

Et il l’embrassait en pleurant.

— Mon enfant, lui dit un jour la vieille, je ne te laisserai pas aussi seul que lu le crains; après moi, lu auras deux protectrices que plus d’un prince t’envierait. Il y a déjà longtemps que j’ai obligé deux grandes dames qui ne l’oublieront pas quand l’heure sera venue de les appeler, et ce sera bientôt.

— Quelles sont ces deux dames? demanda Gracieux, qui n’avait jamais vu dans la cabane que des femmes de pêcheurs.

— Ce sont deux fées, répondit la grand’mère, deux grandes fées : la fée des eaux et la fée des bois. Écoute-moi bien, mon enfant; c’est un secret qu’il faut que je te confie, un secret que lu garderas comme je l’ai fait, et qui le donnera la fortune et le bonheur. 11 y a dix ans, l’année

môme oii mourut ton père, où ta mère aussi nous laissa, j’étais sortie avant le point du jour pour surprendre les crabes endormis dans le sable; j’étais penchée à terre et cachée par un rocher, quand je vis un alcyon qui voguait doucement veisla plage. C’est un oiseau sacré qu’il faut toujours ménager ; je le laissai donc aborder et ne remuai pas, de crainte de l’effaroucher. Eu même temps, d’une fente de la montagne je vis sortir et ramper sur le sable une belle couleuvre verte qui allongeait ses grands anneaux pour approcher de l’oiseau. Quand ils furent près l’un de l’autre, sans qu’aucun d’eux parût surpris de la rencontre, la couleuvre s’enroula autour du cou de l’alcyon, comme si elle l’eût embrassé tendrement ; ils restèrent ainsi enlacés quelques minutes ; puis ils se séparèrent brusquement, le serpent pour rentrer dans la })ierre, l’oiseau pour se plonger dans la vague, qui l’emporta.

«Fort étonnée de ce que j’avais vu, je revins le lendemain à la môme heure, et à la même heure aussi l’alcyon arriva sur le sable, la couleuvre sortit de sa retraite. C’étaient des fées, il n’était pas permis d’en douter, peut-être des fées enchantées à qui je pouvais rendre service. Mais

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que faire? Me montrer, c’était leur déplaire cl m’exposer beaucoup ; il valait mieux attendre une occasion favorable que le hasard amènerait sans doute. Pendant un mois je me lins en embuscade, assistant tous les malins au môme spectacle, quand un jour j’aperçus un gros chat noir qui arrivait le premier au rendez-vous, et qui se cacbail derrière le rocher, presque sous ma main. Un chat noir ne pouvait être qu’un enchanteur, d’après ce qu’on m’avait appris dans ma jeunesse: je me promis de le surveiller. Et, en effet, à peine l’alcyon et la couleuvre s’étaientils embrassés, que voici le chat qui se ramasse, se gonfle et s’élance sur ces innocents. Ce fut mon tour de me jeter sur le brigand, qui tenait déjà ses victimes entre ses griffes meurtrières ; je le saisis malgré toutes ses convulsions, quoiqu’il me mît les mains en sang, et là sans pitié, sachant à qui j’avais affaire, je pris le couteau qui me servait à ouvrir les châtaignes de mer, et je coupai au monstre la tôle, les pattes et la queue, attendant avec confiance le succès de mon dévouement.

«Je n’attendis pas longtemps; dès que j’eus jeté à la mer le corps de la bêle, je vis devant

moi lieux l)elles dames, l’une toute couronnée de plumes blanches, l’autre qui avait pour écharpe une peau de serpent; c’étaient, je te l’ai déjà dit, la fée des eaux et la fée des bois. Enchantées par un misérable génie qui avait surpris leur secret, il leur fallait rester alcyon et couleuvre jusqu’à ce qu’une main généreuse les affranchit; c’est à moi qu’elles devaient la liberté et la puissance.

« — Demandc-nous ce que tu voudras, me dirent-elles, tes vœux seront aussitôt exaucés. »

Je réfléchis que j’étais vieille et que j’avais assez souffert de la vie pour ne pas la recommencer, tandis que toi, mon enfant, un jour viendrait où rien ne serait trop beau pour ton désir, où tu voudrais être riche, noble, général, marquis, prince peut-être. « Ce jour-là, me dis-je, je « pourrai tout lui donner, un seul moment d’un « pareil bonheur me payera quatre-vingts ans « de peine et de misère » Je remerciai donc les fées et les priai de me garder leur bon vouloir pour l'heure où j’en aurais besoin. La fée des eaux ôta une petite plume de sa couronne ; la fée des bois détacha une écaille de la peau du serpent.

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