‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 1 sur 38 · I. — LA CABANE A MOUTONS · texte numérisé non relu

I. — LA CABANE A MOUTONS

J'ai pris Thabitude de venir tous les jours, avant la fin du soleil, sur oe sommet de falaise qui s'avance en promontoire parnû les flots de rOoéan, à Tune des pointes extrêmes du Finistère. J'aime cet endroit. Pour y arriver, je suis un sentier qui part de la grève, monte en contournant des assises de schiste, des blocs de granit. Bientôt, ce sont des landes, des espaces {Herreux. A chaque pas, l'horizon s'abaisse, l'espace s'agrandit, l'immense arc de cercle de la mer se dessine plus nettement sur le ciel. Brusquement, ce spectacle disparaît. Le sentier descend, plonge dans une petite vallée toute mouvante de champs de blé et de sarrazin. Tout est cloB, enfoui, on ne voit plus la m^r, et même on ne l'entend plus, pendant que l'on marche à l'abri de la basse colline. On l'entend et on la voit de nouveau lorsqu'on a touché le fond, qu'elle apparaît à travers les épis et les fleurs.

De l'autre côté de la vallée, le sentier remonte jusqu'à Tarête du promontoire. Sur un terrain bossue, percé de roches, couvert d'une herbe rase, il y a des creux qui abritent une végétation plus drue. Partout, la pierre soutient la terre, Taidc à résister au vent. A droite et à gauche, la mer, les découpures de la côte, des avancées, des retraits, des anses de sable fin bordées de galets. C'est la grande solitude, la solitude absolue, avec cette terrible voix rythmée, monolone et implacable, des éléments, la voix douce, sanglotante ou colère des vagues, la voix murmurante ou enflée de l'air.

Là, on prend mieux conscience que partout ailleurs de l'ensemble des choses, on croit apercevoir comment s'est ordonnée l'histoire éternelle des eaux, des nuages, des pierres, de la terre.

Jamais je n'ai vu personne sur ce cap, aux heures où je l'ai parcouru. Seuls, quelques petits moutons errent parmi les pierres, broutent l'herbe salée, des lézards courent en zigzags, s'arrêtent, disparaissent dans une fente, des insectes bourdonnent. Pourtant, tout à fait à l'extrémité qui surplombe la mer, il y a une sorte de cabane informe, l'ouverture tournée vers la terre. Je ne l'ai pas vue tout de suite. C'est un prolongement du rocher, un torchis de cailloux, de branches et de boue. C'est tout petit, tout humble, écrasé

contre le sol. L'ouverture est étroite et basse, il faudrait se baisser, presque ramper, pour y entrer.

Aucun berger ne m'est apparu sur le seuil de cette hutte. Je ne sais qui amène et ramène le petit troupeau qui, peut-être, passe là, livré à luimême, toute la belle saison. Pas un enfant pour le surveiller, pas un chien pour le garder.

Je dois dire que je ne fis tout d*abord aucune attention à ces détails. La cabane ne me sembla pas sensiblement différente d'une anfractuosité de rocher. Les moutons qui s'étaient d'abord effarouchés de mon arrivée, ne faisaient plus attention à moi, et moi j'arrivais à ne pas les distinguer des pierres éparses dans l'herbe : c'étaient des pierres qui bougeaient, et voilà tout. J'étais probablement, pour eux aussi, une pierre, je faisais partie du paysage, immobilisé dans ma contemplation ou ma lecture.

Il fallut une violente perturbation, un drame émouvant, pour me faire prendre le sens exact des réalités qui m'entouraient. Ce fut un drame de nature, une conflagration des éléments, — le plus violent orage que j'aie jamais vu et qui éclata un soir, au moment où j'allais quitter la falaise et redescendre vers la grève, au hameau que j'habitais.

Depuis quelques instants déjà j'aurais dû battre en retraite. Il avait fait une chaleur écra-

santé. L'a&pecl du cîel était mauvais^ des voiles violets et cuivrés se déployaient lourdement devant le soleil, la mer s'éclairait d'une lueur fiiusBe. Les nu)utons se coucbaieat sur le sol, kaletants* J'étais resté adossé à une roche, retardant imprudemment mon départ, pris par La magie de ce ciel de pboephore et de cette mer laiteuse bisarrement ar^ntée. Soudain, je vifr difitiflyctemeuA se former l'orage, une masse noire pesa sur la mer, Tenvahit d'une rapidité foUe. Je me levai pour partir et fis qaelqiies pas dans le sentier. Il était trop tard. Un. éclair jaillit, fit craquer la masse noire, ua terrible coup de tonnerre résoiLoa< sur les eaux. Immédiatement, de larges gouttes de pluie tombèrent. Je me retournai, je ne vis plus la mea* : il n'y av^aii plus qu'un sombre abîme, d'où la formidable nuée s'avançait à l'assaut du. cap, commençait à enéhrécher les bords. Je ne pouvais songer à dégringoler la pente, à suivre les lacets du sentier. Les éclairs et les ooups de tonnerre se succédaient avec une rapidité folle. J'aperçus l'étroite et sombre ouverture de la cabane à moutons. Je m'y précipitai. Il était temps. La pluie m'aveuglait, l'obscurité était plus effrayante que celle de la nuit, rendait les choses lointaines et lantômatiques^ Du seuil de la cahute où je m'étais terré, j'aperçus à deuic pas de moi les moutons qui s'étaient rassemblés en un seul tas dans un creux de terrain. On ne

NOUVEAUX COXTES DU PAYS d'oUE»T 9

¥oynt rien qn'une masse, pas rnie seule ièle. Les pttQTres béies, serrées les unes contre les. attires, inondées par reverse, effrayées par la lueur eVle bruit, ne bougeaient pas plus que si elles avateni été mortes. Bientôt, la trombe d'eau devenant plus épaisse et la nuit plus noire, je ne les vis qu'à la olarté des éclairs.

Il me fallut, d'ailleurs, sous les (oorbtUons des rafales, me retirer au fond de ta cabane. Il y avait un lit de varech sur tequel je m'allongeai. C'est de là, emprisonné par raverseiiimaiite, que j'entendis le fracas de l'orage, des secousses qui pouvaient faire croire à un trerobtement de terre, la falaise secouée comme si elle allMt s'écrouler dans la mer. C'est de là que jeris la foudre tomber du ciel, ravager la terre, attendant la seconde oè je serais emporté a^ec mon abri, noyé par l'eau, foudroyé par le feu. Cette seconde ne vint pas. La cabane tint bon. Rasée au sol, elle sopportait la rafale comme le sol. Sa voûte basse et arrondie n'offrait pas de prise aox forces rageuses qui parcouraient l'atmosphère. On accédait à son seuil par une montée qui sufQsait à protéger l'intérieur d'une inondation.

Je fus subitement émerveillé, à travers ma crainte et mon trouble, de connaître un sentiment de sécurité extraordinaire, et je me laissai aller, dans le chaos des éléments, à imaginer un sort possible sous cet abri de branches, de paille

et de terre. Je revis notre ancêtre défendant sa vie, fondant sa destinée, opposant sa volonté aux violences déchaînées de Tinconscient. C'est lui qui a construit ce terrier, orienté rentrée, fait jaillir Tétincelle des silex, disposé les trois pierres d'un foyer. Je me revis, franchissant les siècles, le même individu chétif luttant contre les fatalités environnantes, et j'en arrivai, sur mon varech, à trouver encore cette existence admissible et bonne; j'acceptai, sous le tonnerre et la grêle, de devenir un Robinson avec mes chèvres dans l'enclos, quelques bouquins sur une planchette, — et une pipe de tabac que m'apporterait de temps en temps un douanier...

Car l'orage finissait, je revoyais les moutons se séchant au premier rayon de soleil, j'apercevais le sentier descendant vers la grève. Je pus sortir de ma cabane, et c'est alors que l'humble hutte, à peine visible, son entrée à ras du sol, m'apparut significative de l'effort de l'homme, et plu8 belle que la terre, la mer, les nuages, et la lumière du jour.

Page 1