‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 2 sur 38 · II. — LE COEUR · texte numérisé non relu

II. — LE COEUR

Vers la mer, au pays de Bretagne, un couvent de femmes, comme.tant d'autres, est bâti en une région silencieuse qui confine au village paisible, à la triste lande, à la grève déserte. La petite porte bleue, avec un judas, s'ouvre sur la dernière ruelle du bourg, qui se continue en chemin bordé d'ajoncs, se perd dans les champs. Au long de cette ruelle, en face la porte bleue, quelques humbles maisons d'artisans, de paysans, s'espacent. La haute muraille du couvent, régulière, violente, rude comme une fortification, s'oppose partout ailleurs à la solitude, au silence de la terre, au vent de l'Océan, Au-dessus de la crête du mur surgissent des toits, le clocher d'une chapelle, et çà et là, une verdure résistante, sculptée par l'ouragan.

A l'intérieur, après le couloir, la loge, tenue par une manière de bonne femme quasi religieuse,

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12 NOVTBAUX CONTES DU PAYS D*OUBST

et une autre porte, c'est une succession de cours et de jardinets entre les bâtiments d'aspect grave, pierres grises, toits de tuiles, tout un village austère, maison d'école, buanderie, laiterie, fruiterie, boulangerie, les étables attenant à une prairie. Au fond, le couvent avec sa chapelle, une construction en fer à cheval d'ouverture très large, un jardin enclavé entre les trois côtés, l'ouverture sur un verger et un potager immenses, bornés par la muraille du côté de la mer.

Il n'est pas de féerie plus extraordinaire, plus intime, plus douce, que ces jardins mystérieux, fleuris, épanouis dans le secrel. Les choses sur lesquelles tous les regarda ne peuvent se poser prennent, dans la pure atmosphère, une fraîcheur inviolée, une grâce naïve qui s'ignore. Celui qui pousserait la porte, qui viendrait, dans la rosée de l'aube, contempler de tels aspects, surprendrait, pendant un instant, comme une charmante confidence de tout ce qui reste ainsi seul, ces pierres, ces arbres, ces arbustes, ces fleurs. Il semble que tout soit ainsi depuis longtemps, depuis toujours, et que tout doive être encore à jamais pareil. Sur les pierres, il y a une obscure vie, un pullulement de cryptogame presque invisibles qui se réunissent en massifs, se dessinent en rosaces, s'agglomèrent et s'étendent, jusqu'à dorer et argentier les surfaces. Les troncs, Les branches des vieux arbres, sont de même envahis par le minuscule

champignonnement, par le velours patient des mousses. Des fleurs se pressent autour du jet d'eau, comme pour entendre mieux la chanson chuchotée, ses rires et ses pleurs. D'autres, à récart, se pâment parmi les herbes odorantes. D'autres, en bordures, ouvrent leurs yeux au ras des allées. Certaines se penchent, semblent converser. Les fleurs des pêchers crucifiés au mur dessinent des constellations pâles, çà et là sanglantes. Des fruits, visités par le soleil, lentement s'accroissent et se colorent.

Ce charme ne peut prendre existence que si l'esprit vient découvrir et animer le monde enchanté qui attend la venue du génie qui doit le délivrer. Faute de la visite créatrice, cette magie infinie meurt et renaît sans cesse sous les yeux indifférents. Y avait-il ici quelqu'un apte à recevoir et à donner la sensation, à vivre avec ardeur le mystère et la mélancolie de ce lieu fermé ? Ce jardinier qui parcourt les allées ? Ce prêtre qui va vers la chapelle et revient ? Ces religieuses blanches et bleues qui passent sous la voûte du cloître, ou qui s'asseoient, à une place d'habitude, en une encoignure abritée ? Bien peu de ces dernières ont parcouru plus d'une fois le jardin tout entier, sont allées écouter le bruit des feuilles, le bruit du vent, le bruit de la mer, là-bas, contre la muraille, où la végétation trouve un abri tiède et la sécurité. Tout ce qui vit là apparaît indiffé-

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rent, et sans doute ces personnages qui se présentent doués d'une vie particulière, individuelle, ne sont que les prolongements mécaniques, continués en mouvement, de ces aspects immobiles, aveugles, muets, qui les entourent. La vie régulière, machinale, s'est emparée de ces organismes, les a assujettis à la fonction de chaque jour. Aucun temps ne reste pour penser, pour songer, en dehors des heures fixées aux prières, aux offices, aux classes des enfants, aux travaux de couture, au réfectoire, au dortoir. Ces femmes vivent en ouvrières disciplinées, attentives, et leur œuvre de réputation mystique se résout en menues occupations, en travaux exacts, où la fabrication des confitures s'inscrit de la même manière que les répons des Matines et les prostrations tragiques des Ténèbres. Il y a ici l'apparence du rêve, et seulement son apparence.

Celle qui dirige cet ensemble, la supérieure, bleue et blanche aussi, résume en elle l'ordre et l'économie de la maison. Elle est la maltresse et l'intendante, qu'elle apparaisse au parloir, qu'elle dirige le cortège des sœurs vers l'église, qu'elle fasse l'inspection des classes. Si elle va, de son pas assuré, par tous les détours du jardin, et jusqu'à la muraille du fond, ce n'est pas pour écouter la voix lointaine et plaintive de la mer, c'est pour se convaincre que pas une pierre ne manque et que le jardinier n'omet aucun de ses devoirs.

On la voit aussi aux étables, et c'est du même œil certain qu'elle vérifie la crèche des bêtes et qu'elle inspecte Tautel de la Vierge. La plume à roreille, maniant les livres, dans son petit bureau ciré, glacé, sous les yeux des portraits d'abbesses qui représentent les trois siècles d'existence de la communauté, elle incarne la tradition maintenue, certifie que rien n'a changé depuis l'acte de la fondatrice. Cette femme est certainement belle, elle a des yeux d'une pure eau bleue dans son visage de cire, d'une chair fine, dure, ambrée, aucune expression de folie et d'extase ne va de sa bouche sérieuse à son front équilibré, sa main blanche, qui dépasse à peine la manche bleue, est délicate et preste, aligne avec dextérité la page d'une lettre, la colonne de chiffres, donne rapidement la signature. Au milieu des faibles filles et des bonnes femmes qu'elle a sous ses ordres, elle surgit comme une Minerve de couvent, représentative d'énergie et de raison.

Il s'est passé pourtant, dans ce milieu ordonné, un singulier drame, mais un drame sans péripéties, une action tout intérieure, non traduite par des faits, un de ces orages cachés qui traversent et bouleversent la région de la pensée, sans que rien se révèle au dehors de la secousse et du ravage. Même, ce drame est d'essence assez subtile pour que les mots renoncent à le préciser et à le définir. Il suffit de donner la sensation qu'il fut pos-

Bible, qu'il a été réel. C'est dans Tespril de cette supérieure, méthodique, sereinement autoritaire qu'il se joua.

Eik reçut une année la visite d'un voyageur, un jeuiie homme, allié de ssà famille, et qu'«ile avait connu enfant. 11 lui apportait des nouvelles du dehors, lui parlait de gens qu'elle avait (xmnus et qui étaient mi^rts, d'autres gens qui étaient vivants et dont il lui disait la vie. Elle l'avait accueilli, comme tous les visiteurs, dans le parloir au parquet reluisant. Tous deux étaient assis, l'un en face de l'autre, sous les yeux des portraits. Il parlait avec calme et facilité, s'arrêtait souvent, et elle sentait à ces arrêts une retenue de paroles qui aioraient pu être, en liberté, éloquentes ou enjouées. Une cloche sonna, une vieille s«eur parut, la supérieure se leva, et le visiteur aussi, pour preiidre congé de son interlocutrice* Celle-ci le retint un instant, pour lui ofirir l'hospitalité du repas pendant la durée de son séjour. 11 accepta, la supérieure sourit et disparut. La vieille sœur reoouduisit le jeune homme jusqu'à la première porte, sourit aussi, le remit à la gardienne qui lui ouvrit la porte sur la ruelle, et de sourire en sourire, il se trouva dehors, s'^i alla par la campagne, dévala vers la mer, passa eon après-midi au k)ag de la grève, revint vers le couvent un peu avant l'heure dite.

La vieille soour le fit entrer au jardin. Il se pro-

mena seul, sous les lourds arceaux du cloitre, par les allées V autour du jet d*eau, à irayers le verger. Le silence de ce clos, celle vie délaissée, et ces grandes voix du dehors qui venaient se briser à la muraille forte comme un rempart, lui donnèrent cette mélancolie enivrante que connaît la jeunesse, il connut à plein cette sensation : tout lunivers évoqué dans la solitude. Il s'assit sur un banc de pierre, le passé revécut en lui et sa pensée s'en alla vers l'avenir. Tout le jardin frissonnait sous Tair du soir, s'enflammait d'une lueur rose. On était presque à l'automne.

Un pas se fit entendre. La vieille sœur parut, annonça le diner.

Au milieu de la salle à manger, très vaste, la table seule était éclairée par deux longues bougies, dans des chandeliers en argent. Le dineur s'amusa de ces cierges, de la nappe d'autel, des burettes, de la salade, du verre en calice, de tout l'appareil qui lui parut d'un repas ecclésiastique, servi par la sœur discrète et active autour de lui. Elle l'engagea à £aire honneur au repas, tout à fait succulent, transmis sans retard par un guichet, et il se laissa aller à la douceur du bon ))ain de pur froment, au parfum du rôti , à la fraîcheur de la salade aromatisée de toutes les herbes du jardin, au cordial d'une poudreuse bouteille d'un vin sincère, Sur la fin, comme il s'attardait devant

le café noir et le petit verre de cassis que lui versa la bonne sœur avant de disparaître, la supérieure entra, souple et nette, s'enquit des soins que son hôte avait reçus. Puis, elle l'interrogea avec une grâce parfaite, sur sa vie, sur ses desseins. Il répondit avec franchise. Elle le vit presque tout de suite comme elle Tavait deviné, un être différent, étranger, tout imprégné de la mêlée humaine. La conversation dévia, ou fut habilement amenée, sur la politique, la religion. Ils discutèrent doucement. Sous cette douceur il y avait, chez elle, de rétonnement et de l'embarras, et chez lui, une calme âpreté. Il eut quelque vivacité causée par la journée au bord des flots, par la rêverie au fond du mystérieux jardin, par le fin dîner. Si discret qu'il se maintint, la jeunesse et la vie manifestaient en lui. La religieuse lui fit des objections qu'il combattit avec politesse, mais sans rien concéder. Elle lui dit de nouveau quelques mots de leur passé de famille, fut bienveillante et maternelle. Une cloche tinta. Il partit, regagna le petit hôtel du bourg dans la nuit de huit heures et demie du soir.

Le lendemain, dans la matinée, il revint. On le fit attendre au jardin, où la supérieure ne tarda pas à le rejoindre. Ils se promenèrent longtemps, sous le cloître, autour du jet d'eau, jusqu'à la muraille. La discussion de théologie, de philosophie, fut

complète entre eux, dans Texquise lumière. Elle voulut savoir, lui permit tous les aveux, comme une directrice spirituelle. Elle se révéla, sur ce terrain, instruite, maltresse d'elle-même, ne parut troublée, ou peut être simplement impuissante, ignorante, qu*au moment où il parla de la vie active et du rêve humain. Il vit que son horizon était borné. La conversation changea, puis s'élargit encore. Des oiseaux et des arbres du jardin, la parole du jeune homme alla aux espaces, creusa les cieux. EUeeutun malaise à l'en tendre évoquer la vie universelle, les fleurs vers lesquelles il se précipitait comme pour les adorer, les respirer, les baiser, la mer dont il parlait avec ivresse, dont il écoutait la voix grondante avec ravissement. La femme qui passait là sa vie distingua une joie dans les paroles qu'elle entendait, et pour la première fois, perçutune tristesse dans ce qui l'entourait. Le jardin lui apparut funèbi*ement paré d'une poésie de cimetière, le jet d'eau sanglotait. Ces pierres grises, cette haute muraille, séparaient du monde, comme des murs de prison. Ce fut cette pensée qu'elle suivit lorsqu'elle lui vanta cet exil religieux, cette liberté de recueillement, cet éloignement de toutes les vanités et de toutes les abominations. Elle fut surprise de l'entendre approuver, de le voir rester songeur.

Ils se quittèrent. Il devait revenir faire ses

adieux vers le soir. 11 l'aperçut lout de suite, à rentrée du cloître. Elle vint à lui : a Tenez, lui dit-elle, ce souvenir de votre visite. » Elle lui offrait une de ces petites images de sainteté que les fillettes se donnent en cadeau sentimental, un ccBur brûlant et sanglant dans une couronne d'épines. Il prit cette image. Elle eicprima le désir qu'il changerait d'opinion sur les choses profondes. Elle tremblait un peu. Il ne la contredit pas, la remercia de sa bonté. Elle le chaigea d'aimables paroles pour tous ceux qu'il représentait auprès d'elle. Puis, elle disparut, légère.

Il se disait, s'en allant, songeant à ce visage intelligent enseveli dans la solitude, ignoré oomme les fleurs du jardin, que le cloître pouvait donner, en effet» une force de repliement à la pensée, un dédên salutaire des niaiseries et des vilenies du monde. Mais ce cloître, l'homme l'a, s'il veut, en lui-même, c'est là qu'il se retire et s'enferme lorsque l'ennui social le gagne, que l'ignominie de la lutte des intérêts l'écosure. Il se dit, finalem^nt, en quittant le bourg et en passant devant le grand mur et la petite porte lA&ae, qu'il avait gagné quelque chose à ce court séjour dans ce beau et triste jardin où peut-être il n'entrerait pltts jamais.

Mais s'il emportait la sécurité, il laissait Tinquiétude. Sans que riea ne se fût davantage for-

mulé, sans qu'aucune parole d'un tressaillement particulier ait été prononcée, la religieuse morte au monde eut au profond d'elle un émoi de femme vivante par cette arrivée et ce départ, et ne put s'empêcher d'écouter le grelot du cheval et le roulement de la voiture qui emportait au loin, sur les routes, le passant d'un jour.

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