‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 38 sur 38 · XLI. — LA VIEILLE DU CHEMIN CREUX · texte numérisé non relu

XLI. — LA VIEILLE DU CHEMIN CREUX

Voici un être comme il y en a tant.

Je le trouve, chaque jour, sur mon passage, au petit village breton oîi je suis venu passer quelques jours. C'est une vieille femme. Elle est assise sans cesse sur une pierre, à Tangle de la masure où elle gîte. De loin, elle m'apparatt immobile, je pourrais la croire xme statue de bois appuyée contre la pierre. C'est comme une chose, peu difiSrente de celles qui. Tentourent, du mur, du talus, du chemin. Je m'approche, et je m'aperçoi» que cette chose parait douée d'une vie particulière : elle s's^te faiblement, elle murmure des sons mal articulés. Me voici plus près encore, et je peux contempler le triste débris.

La vieille femme semble nouée comme une racine d'arbre, les jambes et les bras tordus, la tête penchée. Elle tend vers moi, sans me regarder, sans me voir, en entendant mon pas, une

main contournée, elle marmonne quelques paroles. Sous sa robe noire, sous sa coiffe blanche, c'est un reste de vie qui s'abrite, une chair dégénérée, des os racornis. La main qu'elle tend vers le passant est gonflée et luisante de goutte, ne peut ni se fermer ni s'ouvrir entièrement. Elle essaie de mouvoir son col ankylosé, de tourner vers moi son visage, je dois me baisser vers elle pour apercevoir une face informe, ridée, tuméfiée oii s'aperçoit à peine la lueur bleue des yeux presque clos. La vieille fe«nme frémit d'impatience, essaie de parler, s'agite encore, et je comprends qu'elle voudrait se plaindre et qu'elle pleure.

Je passe ainsi et je m'arrête tous les jours devant elle. Elle est à la même place, identifiée à sa pauvre maison, au mystérieux et doux, chemin rougi de graines d'aubépines, doré du fleurissement d'automne des ajoncs. Par-dessus la htie, on ajjerçoit le grand ciel bleu verdàlre et doré, la vaste mfer d'émeraude, de saphir* et d'améthyste. Daais la paix et dans la lumière, la yieille femme respire et geint, meut sa fin d'existence, envahie d'instant en instant par l'obscurité de la tombe.

Un soir, pourtant, je l'ai vue debout, essayant quelques pas sur le chemin, comme on enfant qui apprend à marcher. Une voisine vint vite au secours-de la carcasse branlante^ la fit rentrer chez elle. Elle est condamnée, pour le tempe qu'elle doit vivre encore, à son lit et à son encoignure.

On m*a dit quelques mots qui ont suffi à évoquer son passé. Elle a vécu son histoire sur place, née dans le village que Ton aperçoit au sommet de la côte, mariée à un voiturier qui Tamena ici, car la masure où elle râle est la gaie chaumière de ses noces. L'homme a été emporté par une pleurésie prise sur les routes. Un fils qu'ils avaient est parti « à Islande » et n'est pas revenu : son nom est au cimetière, en lettres blanches, sur la même croix noire plantée au tertre qui abrite son père, mais son corps est perdu au fond des mers lointaines.

On m'a dit aussi le nom de la vieille femme.

Elle s'appelle encore Rose, comme au temps de sa jeunesse.

Le doux nom de fleur est devenu effrayant, sinistre ornement de cette décrépitude. Par lui, pourtant, reparait tout l'autre fois de celle qui agonise aujourd'hui à l'angle du chemin creux :

enfant joufflue qui court sur la grève ; fillette qui garde la vache et la chèvre ; jeune fille serrée dans son corsage, qui danse aux assemblées et fait sonner ses sabots ; fiancée qui monte dans la carriole de son bel ami et se réjouit de l'air qui assaille son visage, du fouet qui claque joyeusement, du cheval qui galope... Le sort se fixe après ces fêtes. La mariée devient une ménagère à soucis, comptant l'argent rare, coupant le pain à la miche avec précaution. La mariée devient aussi

une mère, puis une veuve, puis une vieille femme sans fils. Comptez les journées accumulées, qui ont fait d'elle ce qu'elle est, qui ont jeté contre le pignon de la maison en ruines ce corps vaincu, qui se dessèche et se dissout.

La vieille Rose se penche de plus en plus vers le sol. La terre Tattire, l'appelle, la prendra bientôt. On inscrira son nom, sur la croix, à la suite des noms de son homme et de son fils, et tout* s'effacera, bientôt, sous les pluies, et ceux qui dormiront là seront aussi finis et perdus que le fantôme de celui qui erre aux mers d'Islande.

Pauvre vieille du chemin, pauvre pierre branlante qui essaie encore un geste, un regard, une parole ! Elle a passé par des transformations fatales et insensibles. Elle a sûrement, pendant de longues années, gardé le souvenir, elle a raconté, puis rabâché le récit de sa vie. Elle a revu longtemps, avec émotion, la maison de ses parents, le sol battu des assemblées où elle dansait, la chaumière de son mariage.

Puis, tout cela, peu à peu, s'est atténué, s'est effacé. Elle est restée dans sa chaumière ruinée où ses voisines doivent la coucher dans son lit en haillons. Elle n'a plus de force que pour vouloir continuer sa misérable vie, demander une aumône, attendre l'écuelle de lait ou de soupe qui lui est apportée matin et soir par des pauvres comme elle. Elle s'obstine à vouloir encore davantage de

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cette vie qu'elle a véeue sans la comprendre, elle s'attache à son mur et à son talus comme la mousse et le lierre.

Ne la considéra pas avec stupeur comme un objet d'exception : elle est Timage de la destiné e humaine, elle représente Timmense foule inerte qui vit dans Tinconscient.

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