‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 37 sur 38 · XL. — LE MOUSSE · texte numérisé non relu

XL. — LE MOUSSE

Une des rues tranquilles de la vieille ville d'Avranches, qui domine les grèves de la baie Saint-Michel, fut un jour troublée par une aventure de rien du tout qui mit le quartier en émoi.

L'antique cité normande subsiste en dehors des bruits, des agitations, des mille surprises qui traversent le monde. Sur sa colline, derrière ses remparts, parmi ses jardinets, d'humbles logis abritent des existencesque jamais ne visite l'imprévu.

Les Pesnel étaient de ceux-là qui ne connaissent que la peine journalière, le pain durement gagné, l'habitude acceptée et vénérée du travail. Rien ne leur avait divulgué l'effort de la volonté, le départ inquiet et obstiné à la poursuite d'une chimère, l'espoir d'un autre sort. Dans le quartier qui était le leur, bâti de maisons basses couvertes de tuiles, où attenaient des cours rustiques, des po-

tagers aux carrés de légumes encadrés de fleurs, jamais aucune idée du dehors n'était venue frapper de son air libre et de sa lumière les fronts baissés, les yeux tranquilles, les pensées monotones.

Aussi, non seulement chez le père Pesnel, qui était menuisier, mais chez ses voisins le charron, le peintre, le jardinier, le serrurier, et d'autres encore, le marchand de porcelaine, le maréchal ferrant, le sabotier, dont la porte ou la lucarne dardait sur la ruelle un œil à la fois aveuglé et curieux, ce fut un scandale lorsqu'on apprit que le fils Pesnel, âgé de douze ans, avait été vu, hors de la ville, en bas de la côte, au bord de la rivière où les melons poussaient dans le sable d'argent, et vu en compagnie delà fille des Champceron, âgée de quatorze ans, en apprentissage dans la ville neuve pour être modiste. Cette Champceron apportait de son quartier neuf dans l'humble rue les vices d'une grande ville, et le petit Jacques Pesnel, qui n'avait pas encore fait sa première communion, se trouvait marqué, dès l'âge de rinnocence, du sceau de la perversité. On dit d'abord avoir vu l'enfant innocent et la fille hardie sur la berge de la rivière, devant la pure immensité des grèves, où les nuées blanches et grises flottent en mousselines. Puis, après avoir dit ce que l'on avait vu, on dit ce que l'on n'avait pas vu, et la légende du scandale courut le quartier, chuchota et siffla dans les conversations du bas

des portes, s'insinua dans les logis, voleia antoar des lampes fumeuses de son vol velouté de papillon de nuit, résonna en glas aux vibrations des cloches.

Le charron et le porcelainier en jasèrent au café devant leur petit-noir, leur « moque » de cidre ou leur calvados, appelèrent le peintre et le seriiirier pour leur raconter l'histoire. Les femmes couvertes de mantes noires, réunies en cercle sous le porche, dépecèrent à coups de dents et de bec les enfants coupables, avant de se disperser par les ruelles, emportant chacune un lambeau de cceur et de cervelle.

Car il en fut ainsi. Le petit Jacques Pesnel ne ressemblait pas aux autres enfants, pas même à ses frères et sœurs, ni à son père ni à sa mère. Dans ce logis de pauvres, empli de l'odeur des copeaux frais, où le père taillait, sciait, clouait, rabotait comme un saint Joseph, où la mère pareille à une sainte Marie, berçait et allaitait toujours un nouveau-né, où les autres entants, revenus de l'école, recommençaient leurs 6a, 6e, 6î, 6o, bu, leurs devoirs, leurs récréations, leurs prières, le petit Jacques, Talné, semblait souvent absent, les regards perdus, écoutant une voix du dehors, un signal pour partir. Ou bien, assis des heures dans une encoignure, il contemplait les images de vieux livres ; eu bien, ù un coin de table il dessinaitdes maisons, des personnages, et desoiseaux,

surtout des oiseaux qui s'envolaient toujours à tire d'aile, des oiseaux de toutes les tailles et de toutes les espèces, des aigles et des alouettes, des goélands et des hirondelles.

Il ne croyait pas si bien pronostiquer son avenir. Ses parents atterres de la rumeur de désapprobation qui les entourait, des paroles qui sarrêtaient à leur approche, de Tallusion qui tomba durement sur eux, comme une pierre, du haut de la chaire, et en dehors de cette hostilité de tous, affligés et épouvantés à Tidée que leur fils venait de sombrer, corps et âme, dans l'ignominie — ses parents se résolurent à le sauver de luimême et des embûches de la vie.

Un matin, Jacques fut conduit au train par son père et sa mère, confié à un personnage au teint hâlé qui emporta l'enfant comme les seigenls recruteurs emmenaient autrefois les engages volontaires. Le petit, le visage à la portière, en même temps qu'il écoutait ses parents lui disant leur au revoir avec leurs dernières recommandations, d'une voix basse et d'un air pénétré, put voir aussi la modiste Champceron, un paquet à la main, l'air décidé, et qu'un autre train devait prendre, elle aussi.

La petite partait pour Paris. Le petit allait être embarqué mousse, à Cherbouig, sur un bateau marchand. Justice était ainsi faite et bien faite, de leur innocence criminelle.

Dix ans s*écoulèrenl. La légende de Tenfant coupable se compléta, bien que Ton n*eût aucune nouvelle de lui, qu'il gardât un silence farouche. Les conversations sur le pas des portes et sous le porche de Téglise, lorsque son souvenir passait comme une ombre au-dessus des bonshommes buvant leur cidre, des bonnes femmes déchirant leur prochain, l'évoquaient au loin, marin ivrogne et débauché, perdu d'orgies à chaque escale où des femmes noires ou jaunes, vêtues de colliers et coifTées de plumes l'attendaient sur les grèves comme autrefois la modiste au bord de la rivière.

Celle-ci, la petite Champceron, engloutie par la ville comme l'autre par Tocéan, traînait son impudeur au long des rues fangeuses, des trottoirs et des égouts.

Chez les Pesnel, on continuait à réciter paisiblement la prière du matin et du soir. Le père et la mère ne parlaient pas de l'absent, et les enfants ne s*étaicnt même pas aperçus de son départ.

Parfois, l'un d'eux retrouvait, dans un vieux livre, une feuille de papier où filait une hirondelle, frémissait une alouette, s'envolait un aigle ou un goéland, et c'était tout. L'oiseau si expressif, dessiné délicieusement par la main naïve d'un enfant sensible, restait sans signification i)our les yeux qui ne savaient pas voir, ne criait aucun secret du cœur aux oi'eilles qui ne pouvaient pas entendre.

Personne, non plus, n'entendait de voix plaintive ou colère dans le vent qui soufflait sans cesse de la mer, aux jours de mauvaise saison, et qui frappait aux murailles et aux vitres.

Un soir de cette dixième année, Jacques reparut, enfant devenu jeune homme et resté enfant. Il avait erré longtemps par la ville, on le sut ensuite, ne pouvant se décider à rentrer dans la maison d'où il avait été chassé ; puis, brusquement, il avait franchi le seuil. Il était vêtu d'un paletot de toile, et il portait un petit paquet, semblable à celui qu'il tenait à la main, le jour de son embarquement.

Il ne dit mot, grelottant, la face jaune. Sa mère le fit coucher, lui donna à boire du lait que son estomac rejeta. Le médecin de l'hospice vint le visiter. Jacques resta quelques jours au lit, essaya encore de dessiner des oiseaux, mais sa main retombait, n'esquissait que des becs ouverts, des ailes brisées. Il gardait alors l'immobilité, fixait les siens d'un air sévère, qui se changeait en expression infiniment triste. Un matin, on vit ses joues mouillées de pleurs. Il s'agita, murmura quelques paroles, de jaune devint noir, tout à coup fut rigide, et peu à peu la pâleur et la beauté prirent possession de son visage hautain et résigné.

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