LB TEMPS ]» FAIBB U BIEN
raient sacrifiée. Oui^ le temps leur manque; mais pourquoi leur manque-t-il? Pourquoi se le sont -ils laissé prendre? De quel droit Tont-ils abandonné à leurs goùts^ à leur ambition^ à leurs convenances^ tandis que leur devoir était de lutter contre la nécessité méme^ pour la contraindre à leur céder^ dans l'intérêt des malheureux^ des heures ou des minutes ?
Au reste^ si Télasticité du temps est beaucoup plus grande qu^on ne le croit^ nous convenons qu'elle n'est ^ infinie. Si le temps^ comme nous le disions^ ne se coi pas uniquement d'heures et de minutes^ il ne se conij pas non plus uniquement d'amour et de volonté ; et il est sûr que^ dans certains cas^ lorsque la charité nous adresse un appela nous pouvons être fondés à dire : Je itwMs le temps. C'est alors un devoir qui l'emporte sur JA autre devoir^ une charité plus pressante prenant le pas sur une charité qui l'est moins. Mais je voudrais qu'on frémtt de dire une telle parole> qu'on ne la laissât pas sortit de sa bouche sans l'avoir interrogée au passage^ et sans s'être sérieusement posé cette question : Ëst-il bien vrai que tu n'as pas le temps? Que te faut-il quitter? Que te faut-il sacrifier? En quoi et de combien ce qui te retient est-il plus important que ce qui t'appelle? Oseras-tu bien, tout considéré^ répéter devant Dieu que tu n'as pas le temps? Mes frères, on pourra se tromper, mais rarement, je le crois, et du moins on n'aura pas voulu se tromper. Et combien de fois, en interrogeant sa conscience, n'entendra-t-on pas peut-être des réponses comme celle-ci : Tu n'as pas le temps! mais qu'as-tu donc de plus pressé que de faire du bien? Pour quel autre but la vie te fut-elle donnée? Es-tu dans le monde pour autre chose, et ne faut-il pas regretter tout le temps dont on est obligé de faire un autre usage? Si tu ne te refuses pas à cet appel
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pour obéir à un autre du même genre et plus pressant, comment l'excuser devant Dieu? — Tu n'as pas le temps! Mais, aussi facilement que tu le dis à ce malheureux, l'as-tu dit, le diras-tu à cette visite, à cette lecture, à cette invilalionî N'as-tu pas toujours plus de temps pour ces choses que pour les autres? et si tu ne leur avais pas accordé trop de tes heures, n'en aurais-tu pas davantage à donner aux malheureux? — Tu n'as pas le temps! prends garde à ce que tu dis; car si tu as pourtant ce lemps que lu ne crois pas avoir, c'est comme si tu répondais que lu n'as pas le temps d'être chrétien ; et si tu n'as pas le temps d'être chrétien, comment trouveras-tu celui de te sauver? — Tu n'as pas le temps! Mais tu le trouves si facilement pour faire le mal; ne saurais-tu en trouver pour faire le bien? Le mal ne prend-il donc point de temps, et ne serait-il pas juste, quand lu as eu le malheur d'en commettre, de consacrer à faire du hlen un temps encore plus long? Rn faut-il tant pour meltre quelque paix dans une fime angoissée, pour ranimer par l'espérance un esprit abattu, pour prendre quelque mesure pour le soulagement d'un malade ou d'un indigent? Je sais que les malheureux sont ditfus; ils veulent qu'on les écoute; ils ne veulent souvent que cela ; mais si l'on ne peut les en empêcher, ne fuut-il pas s'y résoudre, et ce temps est-il plus mal employé que ces longues heures passées à médire ou à plaisanter? — Tu n'as pas le temps! Mais en as-tu moins, en as-tu aussi peu que cet ami, ce voisin, qui gagne son pain plus péniblement que (u ne gagnes le lien, que ses occupations assujettissent bien plus que toi, et que pourtant, presque toujours, si l'on a besoin d'un conseil, d'une recommandation, d'un secours, on trouve de loisir? Ah ! que son exemple l'apprenne que la charité seule a du temps il donner^ parce qu'elle le ménage; parce que, pré-
voyant toujours un appela et jalouse d^y répondre^ elle remplit de son mieux^ par les occupations indispensables, Tintervalle qui Ten sépare. 11 lui en coûterait trop de dire: Je n'ai pas le temps; et elle fait tout pour s'épargner ce mot cruel ^ plus cruel pour elle-même que pour ceux qai devraient l'entendre. Tour à tour ménagère et prodigue, on dirait^ à présent, qu'elle n'a pas un moment; et puis, vienne l'occasion du bien, qu'elle n'a rien à faire. EÛet, même chez les plus simples, tant de combinaisons^ tant d'industrie, que l'homme qui a le plus d'esprit n*en a jamais autant qu'elle. Elle crée des moyens^ elle multiplie le temps, elle allonge la vie; elle change les minutes en heures et les pierres en pain. Elle a retrouvé le don des miracles.
Dire ce que permet l'intérêt personnel^ dire ce que commande le soin d'une famille, dire ce que peut réclamer une position particulière, je ne l'essaierai pas; la limite varie d'un cas à l'autre ; et quoiqu'il soit plus commode d'interdire d'un mot tout emploi du temps qui n'a pas strictement pour but la conservation de l'existence matérielle, ou les devoirs de la charge qu'on a acceptée^ je ne le ferai pas : je sais qu'on peut chrétiennement employer à d'autres usages une partie du tenips^ qu'il y a là nécessité naturelle, nécessité sociale, devoir par conséquent; el c'est encore se conformer au précepte de l'Apôtre, c'est faire du bien à tous que de se livrer à quelques-unes de ces occupations d'un ordre élevé, où le vulgaire peut-être ne voit que des récréations et une manière moins commune de perdre son temps. C'est à chacun, là-dessus, à bien diriger son intention, afin que non-seulement il fasse le bien, mais qu'il veuille le bien ; c'est encore à chacun ii trouver sa limite, qui n'est pas la même pour chaque pe^ sonne, ni, pour la même personne, dans les différents cas:
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Émis après tout, mes frères, il faudrait être sans conscieni et sans entrailles pour ne pas avouer qu'il se fait monde une perte horrible de temps, si c'est du temps |)erdu que celui qui, destiné de droit à la charité, a été volontairement détourné d'un aussi saint usage. Ce temps, sacrifié à l'égoïsme, n'est pas tout perdu, puisque Dieu sait ber le bien du mal, et que les débris de nos prospérités lîviduelles peuvent, sous certaines conditions, entrer iS la construction de la prospérité générale. Mais en cirant la combinaison d'une Providence réparatrice, i penseriez- vous de cette même Providence, si elle avait idu le bonheur de la société indépendant des affections nveillantes et humaines, si, en définitive, la charité it de trop dans le monde, et que le temps livré à notre i^aie nefùtjiimaisun temps perdu? Non, il n'en est pas si; le mal, en fin de compte, produit le mal; les effets pcbains ou éloignés de l'égoïsme sont funestes, et les ires perdues, qui nous accuseront un jour devant Dieu, IS accusent dès aujourd'hui devant rimmanité. Or, ente une fois, ce mai, soit qu'on le considère dans son incipe, soit qu'on le prenne dans ses effets, est immense. temps que l'égoïsme dérobe à la charité composerait t vies d'hommes par milliers de milliers; il y a dans ique vie, sous ce rapport, des lacunes épouvantables; 'j a même des vies tout entières, et en graud nombre, Cernent perdues pour la bienfaisance et pour Dieu. J>'ailleurs, mes frères, ajoutons ceci pour éviter tonte plivoque. Le bien que saint Paul nous recommande de ire à tous ne consiste pas exclusivement en actes isolés, n'a pas exclusivement des individus pour objets. Et, véiablement, s'il faut reprendre celui qui ne sait et ne veut lais faire du bien qu'en grand et aux niasses, et qui, laignant des soins trop vulgaires, évite autant que pos-
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sible tout contact personnel avec le malhéui*^ il n'en est pas moins vrai ^ue le devoir recommandé par l^Apôtre ne nous sort pas nécessairement de tiotre ordinaire labeur, qu'il en peut faire partie, que notre travail de tous les jours, soit que nous le dirigions immédiatement vers Tutilité publique, soit même qu'il n'ait pour point de départ que notre utilité personneIle> peut devenir, ;et par l'intention, et par la manière, un office continuel de bienveillance envers tous ou envers plusieurs, de la nature des offices auxquels nous sommes exhortés dans le texte. Heureux les hommes qui ont reçu de Dieu la grâce de comprendre ainsi et les movens d'exercer ainsi la profession qu'ils ont embrassée !i|l|ax-là> mes frères, sans se refuser à aucune occasion particulière à laquelle ils peuvent suffire, ont la douceur de se dire que leur temps est généralement eoiployé dans le sens du précepte de l'Apôtre; ils le réalisent toujours plus; ils transforment toujours plus leur labeur en œuvre de bienfaisance, et l'on peut dire d'eux avec consolation, en leur appliquant les paroles du Matt^é : a Ne a voyefr-vous pas qu'ils sont occupés à Touvrage de leur «Père?»
Mes frères, le temps ordinaire de ces'exercicesest écoulé, et nous n'avons accompli que la première moitié de la tâche que nous nous étions proposée. Mais si Dieu a permis que nous n'ayons pas entièrement failli à notre dessein, si nous sommes parvenu à vous pénétrer de cette pensée que vous pouvez faire du bien, et sans doute plus que vous n'en faites à l'ordinaire, il nous semble qu'à mesure que nous vous avons parlé, la seconde, la plus redoutable partie de notre sujet a dû s'écrire ligne après ligne dans votre esprit. Après vous avoir dit que vous pouvez faire du bien, nous avons à vous dire que vous ne le pourrez pas toujours, que les éléments dont cette possibilité se
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compose peuvent vous échapper^ doivent vous échapper^ et que^ peu à peuples occasions^ les moyens^ le temps vous manqueront. Ne nous avez-vous pas devancés? et dimanche prochain^ s'il nous est donné de vous parler encore, pour- Tons-iioiifc tien vous dire que vous n'ayez déjà pensé plus ou moins distinctement? U faudra pourtant aborder cette seconde partie; nous vous servirons d'interprète, c'est notre tâche : acquittez-vous de la vôtre dès à présent, en repassant dans votre esprit les pensées que nous venons de vous présenter, et toutes celles, plus nombreuses peuttoe et plus saisissantes, qu'un tel sujet aura fait naître en vous. Nous n'avons pas pu ni dû vous juger; jugez-vous donc vous-mêmes. Demandez-vous compte de votre fidélité dans l'usage des occasions, dans l'usage des moyens, dans l'emploi du temps. Voyez jusqu'à quel point vous •vei fiait du bien à tous tandis que vous le pouviez et selon votre pouvoir. Que Dieu vous mette au cœur de faire cet eiamen; qu'il le dirige et qu'il le bénisse! et puissiezvoas, puissions-nous tous préférer à l'illusion qui nous flatte la vérité qui nous juge ! car si nous nous jugeons nous-mêmes, nous ne serons pas jugés.
Fendant que notes en avons le temps fou 'pendant que le temp est favorable) faisons du bien à tous. Galates, VI, 10.
Mes frères^ si la sagesse du monde avait^ au milieu de nous^ ses temples^ où Ton entendît régulièrement une prédication relative aux intérêts de cette vie qui passe^ les ministres de cette religion^ en exposant les dogmes et la morale dont elle se compose^ ne manqueraient pas de prêcher un jour sur ce texte : a Pendant qu'il en est temps, « hâtez-vous de faire fortune; car il ne sera pas toujours a temps. » Ce jour-là, mes frères, nous vous y enverrions volontiers; car tous les arguments dont on peut faire usage pour engager les hommes à saisir le temps au passage, vous les y entendriez sans doute, et avec quelle abondance rassemblés, sous combien de formes reproduits, avec quelle instance présentés î Les enfants du siècle sont plus prudents, en leur génération, que les enfants de lumière ; la vue de l'homme naturel est, dans sa sphère, plus perçante que celle de ITiomme nouveau; l'intérêt épuise mieux que la charité tous les sujets qui sont de son domaine; de sorte que, en appliquant Tune après l'autre à votre devoir
les considérations qu'on vous aurait présentées^ vous emparant^ au profit de la vertu^ de tous les arguments de Fégoïsme^ et dépouillant^ pour ainsi dire^ les Égyptiens^ vous en sauriez^ sur le sujet que nous avons à vous proposer aujourd'hui^ sur Timportance de vous hâter de faire le bien^ beaucoup plus probablement qu'un discours chrétien ne peut vous en apprendre d'une manière plus directe. Toujours est-il^ mes frères^ que ce que nous avons à vous dire aujourd'hui^ un mot^ un seul mot changé^ c'est ce qu'a dit dans tous les temps ^ c'est ce que répète tous les jours la vaine sagesse du monde : ce Hâtez-vous^ le temps « fuit^ l'occasion s'envole ! » N'est-ce pas là son texte le plus ordinaire et le plus fécond? pouvons-nous^ sur ce sujet; nous flatter de dire mieux qu'elle^ et par conséquent mieux que vous? Du moins ne vous dirons-nous rien que vous n'ayez pensée que vous ne sachiez d'avance. Tout ce qu'il y aura de nouveau ou de particulier dans notre discours; ce sera l'application que nous ferons de vérités si triviales. Au fond^ il n'est pas peu singulier^ cet apôtre saint Paul; qui vient crier à ses disciples de courir^ de se bâter; de ne perdre aucun moment.... Et de quoi s'agit-il? qu'est-ce donc qui presse tant? Ce dont il s'agit; ce qui presse plus que tout le restC; et au delà de toute expression; c'est de faire du bien à tout le monde ! Car; semble dire l'ApôtrC; vous avez eu jusqu'ici les occasions; les moyenS; le temps; mais les occasions; les moyenS; le temps vont vous manquer.
Mais dès le premier pas on nous arrête. Si nous avons dit vrai dans notre premier discours; comment les occasions pourront-elles manquer jamais? Ne les avons-nous pas montrées; croissant et multipliant sans cesse dans le sol profond des misères humaines? La parole de Jésus- Cbrist : « Vous aurez toujours des pauvres avec vouS; »
a-t-elle cessé d'être vraie? N'aurons-nous pas toujours avec nous^ non-seulement des pauvres à secourir ^ mais des affligés à consoler^ des ignorants à éclairer, des^ ennemis à recommander à Dieu? Oui, mes frères> des occasions le^ naîtront sans cesse; mais celles que vous aurez perdues ne renaîtront pas; celles que vous avez présentement à votre portée, si vous les laissez mourir, ne renaîtront pas. Le bien que vous n'avez pas fait, vous ne le ferez jamais. D'autres objets pourront fournir matière à votre bienfiii* sance; mais ce que vous ferez pour eux, et ce que vous devriez faire en tout cas, ne retournera pas dans le passé chercher d'autres objets négligés et peut-être disparus. Vous secourrez d'autres infortunés, je le crois ; mais qu'importe à ceux que vous avez laissés souffrir? Le pain ^ut vous donnez à cet indigent n'ira pas rassasier cette foim soufferte il y a longtemps ou depuis longtemps assouvie. Ce manteau que vous jetez sur d'autres épaules ne réchauffera pas la nudité que vous n'avez pas couverte. Ce mot qui porte la joie dans une âme désolée n'en portera aucune dans celle qui vous a vainement importuné de ses soupirs. Vous n'avez nul pouvoir sur le passé. Vous ne pouvez dans le passé consoler aucune douleur ni effacer aucune faute. Vous ne pouvez pas faire que ce qui n'a pas été fait l'ait été, ni que ce qui a été fait ne l'ait pas été. Remplisseï l'avenir de vos bonnes œuvres; faites-les pleuvoir, si vous le pouvez, sur les mêmes personnes dont vous ne vous êtes pas soucié; dédommagez-les au centuple du bien que vous ne leur avez pas fait; obligez-les de convenir que c'est un bonheur pour elles d'avoir été négligées, et que vos repentirs leur valent beaucoup mieux que votre pitié; vous fereï bien, et je vous en approuve; mais, après tout, vous ne ferez pas qu'elles n'aient pas souffert, vous ne ferez pas que vous n'ayez péché; vous ne donnerez pas le change à
votre conscience en essayant de balancer vos omissions précédentes par votre diligence actuelle. Après avoir rendu quatre fois ce dont il avait fait tort à son prochain^ Zachée avait encore besoin d'un Sauveur, et Jésus-Christ, en approuvant ces pieuses restitutions, n'en disait pas moins, au sujet de son entrée dans la maison de ce publicaih : a Au- « jourd'hui le salut est entré dans ta maison, » et encore : « Le Fils de l'Homme est venu chercher et sauver ce qui a était perdu. » Ces restitutions n'avaient donc pas sauvé Zachée, et Zàchée le savait bien. Vos réparations, qui sont, ail fond, des restitutions, vous sauveront-elles davantage? Vous consoleront-elles plus complètement? En sentirezvous moins, à l'endroit de votre vie où ces négligences ont eu lieu, un vide que la miséricorde seule peut combler? Mais elle lé comblera, dites-vous. Ah ! que vous le disiez du vide qu'ont laissé dans votre vie vos négligences passées, j'y consens ; mais que vous le disiez, que vous le pensiez du vide que vous allez faire, et qu'il ne tient qu'à voUs d'éviter ! c'est impossible; vous ne sériez pas chrétiens si vous pensiez ainsi ; car le chrétien, heureux de compter sur la miséricorde^ ii'en est que plus empressé à faire tout pour s'en passer désormais; s'il n'espère pas s'en passer, il fait comme s'il l'espérait; plus il lui a été pardonné, moins il consent à lever de nouveaux tributs sur l'amour qui pardonne ; il ne tournera pas la grâce de Dieu en disisolution, il ne péchera pas afin que la grâce abonde; mais plus la grâce abonde, moins il voudra pécher, et les bienfaits de Dieu serreront de plus en plus le nœud qui l'attache à son devoir. Ce n'est donc pas à lui que s'adresseront en vain ces paroles de l'Apôtre : « Pendant que vous avez le a temps, faites du bien à tous; » c'est lui au contraire qui lés recueillera avec autant de soin que si son salut tenait à une occasion; c'est lui qui, ne faisant dépendre sa paix et
son espoir ni d'une bonne œuvre^ ni de mille^ les amassera dans sa vie avec Tempressement de Tavare et la fidélité jalouse d'un serviteur ou d'un fils. Loin donc^ bien loin de sa pensée de se dire jamais : a Après tant d'occasions manquées^ je puis encore manquer celle-ci; Dieu y pourvoira. » Dieu^ après avoir fait pour vous tout ce qui devait vous gagner^ n'a sans doute à pourvoir qu'à une seule chose : à sa gloire^ c'est-à-dire à l'accomplissement de ses lois.
Si vous laissez insoucieusemeni les occasions passer devant vous sans les arrêter au passage^ cela vient peut-être de ce que vous ne savez ce que c'est que de manquer uue occasion. Ahl si vous le saviez ! si vous pouviez^ dès à présent, faire le compte et l'évaluation de tout ce que vous avez, dans ce genre, laissé emporter à la dissipation, à la frivolité, aux aises de la vie ; si vous pouviez approfondir les maux dont votre négligence a été la cause I Mais d'abord savez-vous bien toutes les occasions que vous avez manquées, pour ne les avoir point vues? Peut-être, en comparaison, est-ce peu de chose que toutes celles que vous avez manquées le sachant bien, et dont vous avez le souvenir présent. Et comme nous ne parlons ici que des occasions que vous auriez pu voir, que vous auriez dû voir, il est clair que chacune d'elles, si elle pouvait, après tant de jours écoulés, sortir de l'ombre où vous l'avez laissée et se dresser devant vous, chacune remplirait votre conscience de remords aussi bien que votre cœur de regrets, et vous frémiriez à la pensée de vous ménager de nouveaux regrets et de nouveaux remords en continuant à marcher dans la vie avec ce même regard distrait, qui vous a fait négliger tant d'œuvres chrétiennes. Passons cependant : je veux bien ne comprendre dans cet inventaire que les occasions que votre égoïsme ne vous a pas empêchés de
voir, mais seulement empêchés de saisir. N'en faisons pas I même un compte rigoureux ; consentons h n'en voir que j quelques-unes, et appliquons-nous moins à les compter 1 qu'à les approfondir. Je dis approfondir ce qu'elles va- 1 laienl et ce que leur négligence a coûté. Mais le pouvona- I nous? Ponvons-nous faire autre chose que cette simple 1 observalion, savoir : que nous ne connaissons jamais que I la moindre partie, la surface, pour ainsi dire, du mal que I notre négligence a causé, du bien que notre diligence eïil I produit? Pour ne parler que des eflets intérieurs, et ne pas I sortir de la personne même du malheureux négligé par 1 nous, savons-nous, saurons-nous jamais toute l'amertumfl.l dont nous l'avons abreuvé, tout le scandale qu'il a reçu> J tous les murmures que nous lui avons arrachés, tous leS 1 doutes, toute la déGance envers Dieu dont nous l'avont 1 rempli, en un mot tout le dommage moral que nous lui I avons apporté? Et savons-nous, saurons-nous jamais com^ 1 bien notre charité l'eût édifié, combien nous aurions accm 1 chez lui le respect de cet Évangile dont il eût reconna I l'inspiration dans noire conduite ; enfin, dans le cas où nos 1 secoui'S auraient été d'une nature spirituelle, de combien ] nous l'aurions avancé dans le chemin de la connaissance I et de l'amour de Dieu? Car, mes frères, nous faisons tou- 1 jours plus de bien que nous ne le croyons quand nous fai^J sons du bien , et plus de mal que nous ne pensons quand I nous faisons du mal. Mais je suppose que la Providenoe-I de Dieu, ou directement, ou par l'intervention de quelque! chrétien plus charitable que nous, ait réparé notre cruelle^ omission; je veux même supposer, et pourquoi non? quej ce mal, entre les mains de Dieu, soit devenu un bien, alj un beaucoup plus grand bien que celui que nous auiionS' 1 pu faire; c'est une consolation que Dieu nous accorden \ c'est une grAce qu'il nous fait ; notre cceur en est soulagdj I
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mais notre conscience n'en est pas allégée; car^ sous ce rapport; il importe peu que notre insensibilité et notre piresse n'aient pas eu les suites funestes qu'elles pouTÙei avoir; et^ dans tous les cas^ notre faute est la même. A consens qu% la vue d'un mal réparé ou prévenu par i'wt tres; notre cœur souffre moins^ et je serais bien f&ché qui n'en fût pas ainsi. Toutefois^ malheur à celui qui juge hi actions d'après leurs résultats ^ et d'après des résulMi qu'il n'a pu ni voulu prévoir ! Malheur à celui qui ne slm* pute pas tous les résultats que sa conduite n'a pas eus» mais qu'elle aurait pu avoir^ et qui n'éprouve pas^ dm tous les caS; avec moins de douleur^ autant de remords d plus de confusion IGe malheur serait si grande que je ne saiS; à vrai dire^ si Dieu nous épargne davantage en conigeant par sa Providence le crime de nos négligences, oi en leur laissant produire tous leurs effets les plus dépioft» bles. Gar^ bien qu'il soit inique de juger une action pv ses résultats^ cette prévention même peut être utile, dass un caS; puisque^ si les bons résultats d'une négligence nt servent en rien à nous absoudre, et que ce serait grande erreur que de se l'imaginer, les mauvais d'une mauvaise action nous portent à nous condamner, cl qu'en cela nous nous rendons justice. C'est pourquoi. lorsqu'aucune déplorable suite de nos omissions n'afflifrrait notre regard, je dis notre regard attentif, il faut faiic ce que la Providence de Dieu n'a pas fait, il faut voir comme arrivé ce qui pouvait arriver, il faut pousser jusqu'à l'extrême du possible les conséquences que notre faute aurait eues si Dieu ou la charité chrétienne n'étaient pas intervenus pour les réparer ; il faut voir cette misère et cette douleur abandonnées à elles-mêmes et à tous le$ effets de notre fatal oubli ; et si cette douleur n'est pas devenue du désespoir, cette indigence des blasphèmes, ces
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tentations des crimes^ cette maladie la tnort^ il faut nous dire que ce n'est pas notre faute, et que nous sommes -réellement coupables devant Dieu de ce désespoir qui n'a -toas éclaté, de ces blasphèmes qui n'ont pas été proférés, dé ces crimes qui n'ont pas été commis, de cette mort qui tfji pas eu lieu. Il le faut, mes frères, pour être justes; il fe faut pour être dans l'exacte vérité; il le faut pour sentir tout ce que vaut une occasion saisie, et tout ce qu'emporte tme occasion perdue. 11 le faut pour avoir l'œil ouvert sur les occasions qui ne sont pas disparues, et pouir les saisir iitant qu'elles disparaissent.
J'ai parlé, mes frères, mais seulement en passant, du cas où non-seulement l'occasion offerte à notre bienfaiixtûte nous échappe, mais où l'objet même sur lequel elle devait s'exercer disparaît. Laissez-moi m'arrêter avec vous im cette possibilité malheureuse. La mort a pris les devants sur notre repentir; elle s'est jetée entre nous et ce Uiàlheureux ; elle l'a mis pour jamais à l'abri de toutes les ittisèrës et hors de la portée de nos bienfaits. Il est recueilli; il n'a plus besoin de nous, il ne nous demande plus rien; il se tait. L'avez-vous cru, mes frères? Ah! c'est àbrs au contraire que sa voix, non plus timide et supl^iànte, mais menaçante et terrible, retentit à nos oreilles, et trouve enfin le chemin de notre cœur. Les morts sont Unplacables. Peut-être nous avaient-ils pardonné; peut- Itre même n'avaient-ils pas eu besoin de le faire, ne nous ayant jamais condamnés. Peut-être nous avaient-ils bénis, l'etit-être quelques légers signes d'attention de notre part avaient dépassé tout ce qu'attendaient de nous ces cœurs humbles et généreux. Peut-être leurs derniers regards iious ont cherchés, et leurs dernières pensées se sont arrêtées sur nous. Mais c'est en vain. Leurs misères inconsolées parlent plus haut que leurs indulgentes bénédictions, et du
sein de la tombe qui les recouvre^ ces morts nous adressent de sanglants reproches. Nos remords leur rendent h vie et la voix. Jamais pour nous ils ne furent plus présents que depuis quMls ont disparu^ ni plus vivants que depuis qu^ils sont morts. Leur vue ne nous disait rien^ et leur souvenir nous obsède. Nous approfondissons leur situaticm passée^ que notre œil distrait avait effleurée à peine. Nous nous identifions avec elle par une profonde pitié. Nous &i pénétrons tous les secrets^ nous en savourons toute ^ame^ tume. Leur douleur nous devient propre; et comme si nous en avions hérité^ elle passe tout entière en nous. Ils ont depuis longtemps cessé d^en souffrir^ que nous en souffrons encore. Mille détails^ que nous n'avions pas remarqués^ nous frappent et nous déchirent. Leur discrétion^ leur réserve, leur douloureux silence nous reviennent en mémoire et nous traversent le cœur. Leur reconnaissance pour quelques petits services que nous n'avons pu nous dispenser de leur rendre nous couvre de confusion. Nous nous demandons, dans la dernière surprise, comment nous avons pu être si stupides que de ne rien voir, de ne | rien entendre et dé ne rien soupçonner. Hélas ! ils ont été 5 pendant des années peut-être mis tout à côté de nous, re- jj commandés par toutes sortes de circonstances ou par des ^ relations particulières à notre sollicitude; nous avions^ \ avant tous les autres, vocation à les consoler ; nous n'avions je pas, pour leur faire du bien, à sortir de notre sphère nia ^ négliger aucun devoir; c'était peut-être le plus prochain i de nos devoirs; et ce devoir, d'autres que nous s'en sont ié acquittés; ou personne ne s'en est acquitté peut-être; et parce que cette douleur, repliée sur elle-même, a craint ib de s'étaler, a retenu ses cris, nous lui avons laissé, cruels !i que nous sommes, le soin de se consoler elle-même, et 2 ne lui avons pas même accordé la douceur, la seule peut- b
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être à laquelle elle prétendit, de voir qu'elle était comprise. Et maintenant que nous la comprenons totit enlière, le tombeau nous la dérobe à jamais; quand notre charité revit, l'objet en est mort ; et non-seulement nos bienfaits ne peuvent plus l'atteindre, mais nous ne pouvons pas même nous humilier devant lui, le supplier de nous pardonner, et le consoler du souvenir de nos négligences par le témoignage tardif de nos regrets et de notre amour. fantômes chei's et terribles! qui vous chassera de devant nos yeux épouvantés! Mais plutôt restez-y toujours; accusez toujours, de voire voix plaintive et douce, notre inconcevable insensibilité; creusez dans notre conscience un abime que Dieu seul puisse combler; faites que ne pou- Tant parvenir à nous pardonner, nous soyons forcés de recourir à Celui qui est plus grand que notre cœur et plus miséricordieux envers nous que nous ne pouvons l'être uous-mémes. Que savons-nous si ces omissions cruelles, dont le souvenir peut-être nous désole plus et nous poursuit avec plus d'acharnement que celui d'aucun péché plus positif, ne sont pas entrées dans le conseil de Dieu coniinej un moyen de briser notre orgueil et de nous forcer h demander quartier? Car si quelque chose peut faire sentir le Wsoîii d'une expiation, d'une rédemption, ce sont assurément ces torts ineffaçables et irréparables, contre le liouvenir desquels nous ne pouvons rien, et qui nout dévoreront le cœur tant qu'il y aura en nous un cœur è dévorer.
Il est donc vrai, mes frères, qu'il faut saisir l'occasion^ parce que l'occasion, dans un sens, ne se retrouve plu»,' Ne dirons-nous pas la même chose des moyens? car 1m' moyens nous échappent comme les occasions. Ceci est bien plus vrai qu'il ne le parait d'abord, et vous trouv ce danger considérable, même après toutes les restrictions
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que vous aurez obtenues de nous. Nous convenons^ sans difficulté^ que les moyens de faire du bien ne vont pas toujours en diminuant; qu'ils vont même quelquefois ei augmentant; que les années nous peuvent apporter plas de rickesse^ de considération^ d'influence^ qu'elles nom apportent naturellement plus d'expérience^ d'instructioii et de maturité. Mais avons-nous besojin de le nier? et ne suffit-il pas à la force de notre argument que rien de toot cela ne soit certain^ ni constant^ ni universel^ et que^ de même que nos moyens peuvent se conserver ou ipême s'accroître^ ils puissent diminuer çt s'évanouir? Or^ quiea doute^ et qui ne sera forcé de reconnaître que les pertes, dans ce genre^ sont aussi probables que les gains? Vous vous portez bien aujourd'hui : quelle sera demain votre santé? Vous avez maintenant des forces : l'âge |es acciottrà-t-il? Vous êtes riche : quelle fortune n'a pas des ailest Vous avez du crédit : est-il rien de moins assuré que le crédit? Vous avez des lumières : seriez-vpus le premier chez qui la fatigue les aurait obscurcies^ ou la maladie les aurait éteintes? Rien ne vous est assuré; rien de ce que vous avez n'est vraiment à vous : c'est un dépôt qu'on vous a confié^ et qui peut vous être redemandé sans sursis et sans avertissement. Je sais que^ malgré tant d'exemples de l'instabilité de toutes choses^ l'honime est opiniâtre à ^^ rer^ et que^ prêt à convenir que rien n'est permanente il se conduit comme si toutes choses l'étaient. Cette iUueion peut avoir^ temporellement^ des avantages que lynis se tenons point à dissimuler : mais ne voudra-t-on pas en reconnaître les immenses dangers? Que d'intérêts cette illusion ne menace-t-elle pas ! Et pour ne parler ici que de l'intérêt des malheureux^ si nous étions bien convaincus^ si nous pensions souvent que tout, ce dont nous jouissons avec tant d'assurance et d'orgueil pourii^a nous ê^e peu à
peu ou soudainement enlevé; si nous nous représentioua ■ vivement quelle serait alors la situation de notre âme, e^ J de quels regrets elle se remplirait, les malheureux gagoe» J raient peut-fiire quelque chose à cette méditation. Ah! si^ nous pouvions faire parler ici ceux qui, de tous les bien» 1 que Dieu leur avait départis à l'enlrée ou dans le c«urs d% j leur carrière, santé, fortune, faveur, crédit, n'ont gardé T que la conscience pour juger l'emploi qu'ils ont fait ds 1 tout le reste, combien leurs aveux vous instruiraient mieux 7 que toutes nos paroles! Mais pourquoi les faire parler! 1 Pourquoi ne vous parlerjez-vous pas à vous-mêmes? N^J 1 B-t-il donc personne parmi vous qui ait à regretter, môma 9 dans raccroissement général de sa prospérité, quelque 1 moyen particulier qu'aucune do ses forces actuelles H* 1 remplace, et qu'il a perdu sans l'avoir employé 1 Ou plu* Ut, est-il un seul de mes auditeurs, même parmi les pltu jeunes, qui ne trouve dans sa mémoire le souvenir, noi^ J ^ulement de quelque occasion qui ne se représentera pas, J nais de quelque circonsUince favorable que le temps n'a J pas ramenée et que probablement il ne ramènera jamaisi J Qui n'a, dans ce genre, éprouvé déjà quelque perte? I par conséquent qui n'est en état de se mettre à la place de J l'homme dont nous parlions, il qui, successivement ou ^ 1 ta fois, tout mauque? Qui ne sentira douloureusement re-!j lentir dans son sein les paroles de cet homme, lorsqu'à t lira : J'ai vu s'enfuir tout ce qui faisait de moi un objet S'envie; ma chair en souffre, mon orgueil en souffre, maïi j oia conscience mille lois davantage ; car si j'avais conKicr^ j ^ faire du bien à mes frères toutes les forces que Dieu 1 m'avait départies, a j'aurais encore tout ce que j'aurai « donné ; s je serais riche de mes bienfaits, heureux de mes souvenirs. Mais à la pensée de n'être plus heureux se îoiot celle de l'avoir été inutilement pourle& autitts; et
celle-là me couvrant de honte^ me dépouillant de ma propre estime^ est de toutes mes épreuves celle que je puis le moins supporter. Je me vois justement frappé^ je reconnais que mon infortune ne mérite ni compassion ni respect ; elle ne m'inspire à moi-même que îdu dégoût^ et j'aperçois^ je devine le même sentiment dans le cœur de tous ceux que ma ruine a eus pour témoins. Oh ! comme je sens bien aujourd'hui les droits des malheureux! comme je vois bien tout ce que j'aurais pu faire pour eux! Comme mon imagination^ instrument de la vengeance de Dieu, mon imagination si pauvre lorsque j'étais riche, devient riche quand je suis pauvre, riche en combinaisonsi en plans, pour le soulagement de ces infortunés auxquds ma prospérité à peine daigna penser I Combien de blessures je ferme, combien de larmes j'essuie, que de bénédictions je recueille, de combien de beautés imaginaires je décore cet irrévocable passé ! Serais-je moins seul, pli» soutenu, plaint davantage, si j'avais davantage aimé? Je l'ignore, et je sais que la sagesse de Dieu a tiré parti de l'ingratitude des hommes pour détourner les regards des justes vers de plus hautes récompenses. Mais, abandonfié ou soutenu par les hommes, n'importe : Dieu ne m'aurait pas abandonné; il m'aurait préparé longtemps d'avance^ en m'apprenant à me séparer par charité de mes biens et de moi-même, à me laisser séparer un jour, par sa souveraine volonté, et de mes biens et de moi-même. Je me sentirais toujours, en lui, riche, puissant, honoré, et nw pauvreté elle-même ne me ferait sentir que mieux cette divine richesse. pensées salutaires, mais ô douloureuses pensées ! je n'ose vous écarter, et je ne puis vous soutenir; et la même lumière qui m'eût lui si doucement au travers de mes larmes, me transperce avec ses rayons comme avec autant d'épées.
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Vous jugcrezj mes frères, si la seule incertitude oii nous sommes sur la conservation de nos moyens ne nous esborte pas d'une manière pressante à en faire, dès à présent, tout fusage que nous en pouvons faire. Mais quand nous aurions fait un pacte avec l'avenir, quand nous serions parfaitement assurés de ne nous les voir enlevés par aucune vicissitude, je dis que, si nous les négligeons, nous les perdons pourtant, parce que, en les négligeant, nous |ierdons infailliblement ce qui les met tous en œuvre, le ijen même des moyens, je veux dire la volonté d'en user. Je dis que l'habitude de vivre pour nous-mêmes ; rend toujours plus incapables de vivre pour autrui, dis que la pensée même de ses besoins et de ses misères finit par s'éteindre tout à fait dans notre cœur, et qu'au milieu des plus précieuses ressources nous nous Irouvons, à l'égard do cette tâche sacrée, pauvres, misé- IBbles, aveugles et nus.
S'il est une loi confirmée par l'expérience, c'est qu'à me&ure qu'on fait le bien on trouve plus de plaisir à le faire. Une seule éllncelte, si elle ne périt pas, si elle trouve où s'attacher, embrase toute la vie. Il y h dans tout acte fie bienfaisance quelque chose de si conforme à notre naou de si digne d'elle ; l'àme, dans l'atmosphère de la larîtc, se sent tellement à l'aise, qu'à mesure qu'elle res- ■|^ cet air elle n'en veut point respirer d'autre. Il y a de b joie à faire ce qui est droit, joie d'autant plus vive qu'elle fut moins prévue, et qu'on a vaincu, pour se la procurer, «ne plus forte résistance de la nature et des sens. Voilà pourquoi les plaisirs de la charité, s'il est permis de les nommer ainsi, ne se flétrissent jamais, et pourquoi ceux qui s'y sont essayés y trouvent toujours plus de goût; comme s'il y avait là quelque divin secret qui se découvrit toujours davantage, comme s'il se formait dans la vie une
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pente toujours plus forte^ sur laquelle on ne pût plus s'arréler. Tous les sens de Tàme ont pris plus de délicatesse : elle voit mieux^ elle entend mieux ; le malheur n^a plus besoin de parler : avant de parler^ il est deviné. On vit dans rame d^autrui^ on s'unit à toutes ses impressions^ on souffre de sa souffrance^ on est honteux de sa honte^ os se tourmente de son anxiété^ on a soif de son bonheur. Plus même ce bonheur nous impose de sacrifices^ {dus 3 nous devient cher; nous l'aimons pour lui-même et pour ce qu'il nous a coûté. Ainsi le premier des devoirs devient le plus profond des instincts; il se confond avec famour que nous nous portons à nous-mêmes : nous ne les distinguons plus; et notre âme^ dans chacun de ses mouvements^ se porte tout entière d'un même côté, ne laissant rien d'elle en arrière.
Mais dans cette loi sublime une loi terrible est cachée: c'est que la charité s'éteint faute d'exercice, et qu'en n'usant pas des moyens, même petits, de faire du bien, on perd la volonté d'employer même les plus grands et les plus abondants. H n'y a pour l'âme que deux principes, toujours actifs, toujours envahissants : l'égoïsme et la charité; il faut que l'un croisse et que l'autre diminue; Tun ne s'enrichit que des pertes de l'autre. Entre ces deux pentes qui la sollicitent, l'âme n'a pas où se poser. Il faut qu'elle se porte vers l'une, ou qu'elle se livre à l'autre. D'où il résulte que, même en n'agissant point, elle agit, et que, par cela seul qu'elle ne travaille point pour la charité, elle travaille pour l'égoïsme. Cela doit vous expliquer, mes frères, pourquoi la simple inaction à l'égard des malheureux n'est pas seulement criminelle, mais corruptrice, et comment la première punition de quiconque ne fait pas le bien est d'être toujours moins en état de le faire. Vous n'avez pu négliger un intérêt que pour en cuhiver
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un autre^ l'inléfét de l'esprit que pouf celui des sens^ rin* térét de la charité que pour celui de Tégoisaie. Vous ne vous dispensez de vous occuper des autres que pour vous occuper de vous-mêmes. Vous devenez votre propre objets vous vous consacrez à vous. Or faudrait-il vous apprendre quelle est la puissance de Thabitude^ et doutez-vous que^ si elle est énergique dans la voie de la bienfaisance qui nous détache de noufr-ihémes^ elle ne le soit infiniment plus dans la voie de Tégoîsme qui nous y rattache? Douteiryous qu'il soit plus facile de s'accoutumer à vivre pour soi qu'à vivre et à sou£Frir pour autrui ? On a dit que l'habitude est une seconde nature; ici^ hélas! la nature est notre première habitude^ et nous n'avons rien à commencer, nous n'avons qu'à continuer. Donc^ nous continuons comme nous avons commencé ; nous sacrifions à l'idole de notre sensualité^ de notre orgueil, de notre indépendance, de notre curiosité, de notre paresse; et chacun de ces sacrifices resserre nos malheureux liens. Le lendemain nous trouve plus esclaves que la veille : combien donc une année plus esclaves que la précédente? Que nos moyens augmentent ou diminuent, il n'importe; diminués, ils nous font plus avares; augmentés, ils nous rendent plus avides. Notre égoïsme ne perd rien à la diminution de nos ressources, notre charité ne gagne rien à leur accroissement. Les sens par lesquels nous jouissons et nous souffrons acquièrent une sensibilité exquise ; celui par lequel nous nous unissons à la joie et à la douleur d'autrui s'épaissit et s'émousse. La chair devient toujours plus exigeante; les sacrifices toujours plus impossibles; nous portons partout, comme la tortue, toute notre maison avec n6us, je veux dire toute la masse de nos préoccupations et de nos convenances; le moindre de nos intérêts nous coûte à céder ; chacune de nos aises nous devient sacrée, le mal-
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heur seul ne Test plus ; nous ne comprenons plus le sacrifice; nous perdons jusqu'à la pudeur qui le commandait quelquefois encore, et notre égoïsme devient cynique. Ainsi vivant, Tâge arrive; l'âge, qui n'apporte aucune langueur à la charité depuis longtemps exercée, mais qui achève d'étouffer celle que l'exercice n^a point entretenue; espèce d'atterrissement, si j'ose dire ainsi, dans lequel les cimes des tours finissent par s'enfoncer et disparaître, et aucune trace ne se montre plus d'une cité autrefois populeuse et vivante. Ah ! qui ne sentirait la vérité de cette parole que nous empruntons à l'Écriture en n'y changeant qu'un mot (et le mot bien plus que l'idée) : a Souviens-toi a des malheureux pendant les jours de la jeunesse, avant a que les jours mauvais viennent, auxquels tu diras : Je a n'y prends plus de plaisir ! » Qui ne comprendra que la bienfaisance, comme toute autre vertu, comme la conversion même, ne doit jamais dire demain ? car si nous manquons cette occasion, pourquoi pas cette autre, pourquoi pas une troisième? ou, pour mieux dire, combien n'est-il pas probable qu^ayant manqué une première occasion nous en manquerons une seconde; combien plus probable que nous en manquerons une troisième, et ainsi de suite; jusqu'à ce que la difficulté, toujours croissant, devienne une complète impossibilité? C'est ainsi, mes frères, qu'à vrai dire, tous les moyens nous échappent lors même que tous sont demeurés, parce que celui sans lequel ils ne sont rien, parfee que la volonté nous manque, parce que, toujours en état de faire le bien, nous sommes désormais hors d'état de le vouloir.
Faut-il, mes frères, ajouter quelque chose? Faut-il épuiser le plan de ce discours? En vérité, je ne sais. Nous avons crié à ceux qui renvoient à faire le bien : Non-seulement les occasions, non-seulement les moyens, mais le
temps vous manquera. Or, si, comme nous venons de le voir, ta volonlé même s'éteint, qu'importe que le temps manque ou qu'il ne manque pas ? Toutefois nous ne pouvons nous dispenser de vous rendre attentifs à celle dernière considération. Car-si, un jour, voire conscience étant réveillée et vos yeux ouverts, vous vous avisiez tout à coup que les occasions abondent et que les moyens ne vous manquent pas, quelle douleur de faire cette découverte lorsque le loisir et la liberté vous sont enlevés, quello douleur surtout de la faire au bord de la tombe ou sur votre lit de mort! Car le temps, dont parle ici l'Apûtre, ce n'est pas seulement le loisir répandu dans la vie, c'est la vie elle-même. Et combien n'esl-il pas cruel d'apprendre, au raoïnenl où elle nous quitte, l'usage que nous aurions pu en faire ! Il est déjà cruel, au point de vue de la philosophie mondaine, de se dire : a J'ai poursuivi le repos, et je ne le Irouve que dans la mort; j'ai haleté après l'impossible et le chimérique, lorsque le possible, le praticable et le facile étaient sous ma main; j'ai couru pour n'arriver jamais. Que ne me suis-je assis, dès le midi de ma vie, sous ma vigne et sous mon figuier, pour y jouir de cet ombrage de la médiocrité, qui est la vraie température du bonheur ! Je le sens, je le reconnais, et, après tant d'agitalions vaines, je m'arrêterais volontiers pour jouir; je m'arrêterais, et il faut mourir 1 w Eh bien ! cet amer regret l'est mille fois moins que le remords, quand l'âme, apercevant tout d'un coup quel usage elle eût dû faire de sa vie, demanderait à vivre, non pour se reposer, mais pour agir; demanderait non pas quelques jours, ni quelques années, mais une vie tout entière, une vie, s'il se pouvait, taule de travaux, de sueurs et d'insomnies. Que de lacunes, que d'abîmes, dans le passé, sont éclairés par lesréRexions de la vieillesse ou par la lumière du dernier moment! On wr 8"* j
a souvent cité avec admiration^ et noas ne rappelons pas nous-mêmes sans sympathie^ ce mot d^un empereur romain^ le soir d'un jour que n'avait signalé, de sa part; aucun acte de munificence : « Mes amis, j'ai perdu ma journée I d Pauvre Titus ! Il savait donc bien ce qui fait le prix de la vie; mais savait-il à quelle condition elle a tout son prix, lorsqu'il distinguait comme perdue, comme seule perdue, une journée entre toutes ses journées ? L'homme qui a vécu dans la lumière du christianisme> mais sans se laisser guider par elle, ne dit pas : J'ai perdu ma journée; il dit : J'ai perdu ma vie. Car, si, de cette vie qui disparait dans le naufrage de la mort, ce qu'il a donné à la charité surnage seul et garde seul sa valeur, combien de jours, en réalité, combien d'heures a-t-il vécu? Quel âge a-t-il, s'il ne faut faire entrer dans le compte de son âge que les mo* ments utiles? Il ne meurt pas vieux, ni mûr, ni jeune : il meurt enfant, enfant vieilli, flétri, usé; enfant sans innocence, enfant sans aucun titre à ce royaume de gloire qui n'est ouvert qu'aux enfants. Et encore que saif-il? que voit^l? qui lui dira, si ce n'est Dieu au jour de la rétribu* tion, combien d'occasions il a manquées, combien de talents enfouis, combien de temps misérablement perdu ? Et si, dans ce moment suprême, il se voit encore entouré de toutes les aises de la vie, de toute sa richesse, que ce spectacle est bien fait pour aggraver sa douleur ! Que la vue de tant de commodités superflues, où tant d'infortunés eussent trouvé leur nécessaire, lui devient odieuse et insupportable! Ah! si tout cet or, toute cette puissance, tons ces talents, entassés à côté de son lit de mort comme pour l'accuser, pouvaient remonter vers le passé, pouvaient aller vêtir, rassasier, consoler, encourager ces malheureux à travers la foule desquels il a fait, en les poussant et les heurtant sans pitié, son chemin vers la fortune ! Que va-t-il
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ire ? Cet or^ cet or dont il ne peut plus se priver quand le voudrait mille fois^ il en dispose pour les nécessiteux^ ui, n'ayant pu bénir sa vie^ auront lieu du moins de bénir I mort; il charge Tavenir^ qui ne lui appartiendra pas^ 'acquitter les dettes d'un passé qui ne lui appartient plus; 88 sépare de sa fortune au moment même où elle se séare de lui; il lègue les biens qu'il n'a pas voulu donner, i Dieu ne plaise^ mes frères, que nous condamnions de nnblables restitutions I mais, pour savoir si elles sont suflantes, si, même alors qu'elles absorberaient tous les tré« ors du mourant, elles répareraient le mal qu'il a fait, nous sons bien, je pense, en appeler à lui-même. C'est lui qui tous dira si, dans cette apparence de sacrifice, il a trouvé I paix, et s'il faut y voir autre chose qu'un symbole exlessif et un effort impuissant de son repentiré
Met frères, ce discours nous a placés, vous et nous> mg un glaive. Vous y laisserons-nous? Voudrions-nous y tfter nous-même? Or, c'est bien placer l'homme sous un mve que de le placer sous la loi; et nous n'avons fait, je ivoue, que proclamer une grande loi, et rappeler aux msciences, avec cette loi elle-même, mille et mille infractms qu'elle a subies de la part de chacun de nous. Reiumon»*nou8 vers ce qui est aboli? Désertons*noQs les rincipes de l'Évangile de grftce? Mais, dans ce cas, saint aul les aurait désertés avant nous; car c'est après lui, et 'est en nous appuyant sur lui, que nous sommes vedus 3us dire en ce jour : a C'est pourquoi, pendant que vous le pouvez, fiaites du bien à tous. »
Met frères, quoique nous aimions à penser que cet audi- »hre est tout entier composé de croyaoats, c'est-à-dire de
gçns qui ont consenti à être sauvés par grâce, par le moyen de la foi, rien ne nous empêche de supposer autre chose^ et de partager cet auditoire en deux classes : Tune qui ne connaît encore que la loi, l'autre qui connaît et qui embrasse Jésus-Christ. Et maintenant, mes frères, que nous ayons prêché une loi à ceux qui sont encore sous la loi, qui ne reconnaissent qu'elle, et qui, dans rÉvangile, n'ont su voir jusqu'à présent qu'une loi, qui s'en étonnerait? Ce ne seront pas eux; ce ne sera pas vous, non plus, disciples de la croix et sectateurs de la grftce, et qui estimez, avec saint Paul, que la loi est un pédagogue pour mener à Christ.
Mais, au point de vue où vous êtes, vous demanderez peut-être avec une surprise inquiète pourquoi saint Paul parle encore de la loi, et pourquoi surtout il parle des menaces de la loi à ceux qui ont accepté l'Évangile comme une alliance de grâce et de liberté. Et vous ajouterez avec saint Paul lui-même : Si nous sommes sauvés par les œuvres, ce n'est pas par grâce; si par grâce, ce n'est pas par les œuvres, autrement la croix de Jésus -Christ serait anéantie. Oui, mais le même saint Paul vous adjure de faire des œuvres; le même saint Paul vous y pousse tour à tour par des menaces et par des promesses ; et c'est lui qui prélude au précepte de notre texte par ces remarquables paroles : « Ne vous abusez point, on ne se moque point
a de Dieu; chacun moissonnera ce qu'il aura semé et
« nous moissonnerons en son temps si nous ne nous relia chons point. x>
Qu'est-ce à dire? sommes-nous sauvés par la grftce, et pourtant sauvés par la loi?
Non, mille fois non : nous serons sauvés par grâce, ou nous ne serons point sauvés. Mais il est également certain que, sans la sanctification, nul ne verra le Seigneur, et il
ien que la sanctificafion du cœur ait pour effet la ication de la conduile; la seconde reproduit la preçomme une statue reproduit les contours du moule equei on l'a fondue, el dans ce sens l'Évangile a pu omme la loi, que chaque homme, au jour du jugeirecevra n selon le bien ou le mai qu'il aura fait étant ■Bon corps. » Les effets accuseront le principe, et ÎI {al d'élre jugé par les effets du principe ou par le te lui-même. Toutefois, mes frères, qu'est-ce que igarde, qu'esl-ce qu'il apprécie, qu'est-ce qu'il juge Salement? C'est le principe; c'est la disposition géde l'âme, c'est le fond essentiel de la volonté, e c'est lui seul qui le connaît, mes frères, il jugera blement les faits, les actions; c'est ce que nous verl'est cela seul que nous pourrons voir; mais c'est eur, c'est rame qui sera vue, pesée, jugée par le tir, En deux mots : le jugement du Seigneur, se tant extérieurement fi ce que nous avons fait, mais ellement à ce que nous sommes, consistera à pro- • si nous sommes propres pour le royaume des
, mes frères, n'est point un paradoxe : c'est la pure et la conséquence la plus immédiate du principe lie l'Ëvangile, pour qui les actions extérieures, sans en elles-mêmes, n'en ont que comme témoignages it de notre cœur et de la direction de notre volonté, étien, l'homme nouveau est comparable à l'aiguille lée, qui peut bien, sous certaines latitudes, ou dans Inage des hautes montagnes , offrir à l'œil quelques pns, mais dont la direction n'en passe pas moinK onstante, et qui, toujours tremblante sur son pivot. Mtîne pas moins ù montrer le pôle. L'action permap6 la terre ou de la chair se peut faire sentir i
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886 us TBHPS DK FAIRB LS BIEN.
boussole intérieure que le chrétien porte avec soi; mais celui qui voudrait^ au lieu du nord^ lui faire montrer Tocoident^ et la fixer dans cette direction^ n'y réussirait jamaii. C'est dans ce sens qu'on est chrétien y c'est dans ce sens qu'on est appelé à voirie Seigneur. Mes frères^ s'il en était autrement^ si les actions étaient directement et en ellesmêmes la base du jugement^ veuillez faire une réflexion qu'on ne fait point assez : c'est que si nous sommes encore^ depuis l'Évangile^ sous la loi des oeuvres, nous n'avons jamais pu cesser d'être soumis à cette loi, et que les péchés antérieurs à notre conversion pèsent de tout leur poids sur notre conscience et sur notre avenir. Si nous sommes jugés absolument par les faits, ces fiiits ancimis restent pour nous condamner; s'ils ne noiis condamnent pas, ce ne seront pas non plus les faits extérieurs subséquents à notre conversion qui pourront en eux-mêmes nous condamner. La grâce n'a pas uniquement consisté à nous pardonner les péchés d'une certaine époque de notre vie; la grâce est quelque chose de moins simple. Sans doute il fallait d'abord que ces péchés fussent efTacés; c'est-à-dire que la rébellion de notre cœur, l'adoration de notre propre volonté, ce péché originel dont tous nos péchés divers n'ont été que les manifestations diverses, cet acte où tous nos actes vicieux sont renfermés, il fallait d'abord qu'il nous fût pardonné; mais à quoi bon, j'ose le dire, si notre cœur était resté le même, et si, toujours attaché à la terre, il n'était pas devenu propre pour le royaume des cieux? Qui comprendra jamais, qui voudra jaraab croire que le ciel, la société de Dieu et des saints, fût ouvert, fût possible, fût désirable même à un homme, par le seul fait que ses anciens péchés lui auraient été remis, et sans qu'il eût reçu un nouveau cœur capable de goûter et d'apprécier les joies célestes? Le salut est commencé
daus le pardon^ mais il ne s'accomplit que dans le don de ce nouveaa cœur.
Arrivés là^ mes frères^ nous en partons pour lever la difficulté que nous avons rencontrée, a Sommes-nous^ dic sait-on^ sous la grâce ou sous la loi? Nous sommes sous c la grâce. Mais si nous sommes sous la grâce^ que veulent f dire ces promesses et ces menaces comme si nous étions « sofus la loi? x) Vous auriez pu ajouter^ mes frères^ et vous le devriez : Que veulent dire ces préceptes? Car les préceptes apparemment ne sont pas moins essentiels à une loi que les promesses et les menaces; ces promesses ellesmêmes et ces menaces correspondent à des préceptes^ et sins eux n'existeraient pas. Dites donc aussi : Que veulent dire des préceptes pour des gens qui sont sous la grâce? Ce qu'ils veulent dire, mes frères, ce que signifient ces menaces et ces promesses, nous allons vous le dire.
Us signifient, nous Tavons déjà vu, que la loi, ou la vérité morale, est étemelle de sa nature, que pas un point, pas wi to/d n^en a pu tomber, et que, bien loin de Fabolir, la grâce est venue Taccomplir. Jésus-Christ lui-même Va dit; et quand il ne Taurait pas dit, que serait-ce, je vous le demande, qu'une grâce qui abolirait la loi, et que penseriez-vous d'un Dieu qui n'aurait établi la grâce qu'au détriment et à l'exclusion de la loi? Non, ce qui était obligatoire avant l'Évangile ne peut, depuis l'Évangile, avoir cessé de l'être : il l'est, au contraire, plus que jamais.
En outre, il est utile au croyant d'avoir une loi à remplir; car si, d'un côté, l'obéissance du cœur est la vraie obéissance, si l'accomplissement interne de la loi de Dieu est l'essentiel, il n'en est pas moins vrai que des devoirs extérieurs sont nécessaires pour rendre témoignage à nos semblables et à nous-mêmes de notre vie intérieure. Veuillez supposer, pour un moment, qu'à la suite de la procla-
mation du pardon^ Thomme eût été placé dans un état tout contemplatif et même tout spirituel où le monde extérieur, où son propre corps eût cessé d'exister pour lui^ et oùloi' même n'eût plus existé que par la pensée et pour la peosét Sa foi^ dans une situation pareille^ eût-elle pu se conslater! eût-on su^ eût-il su lui-même ce qu'il était? eût-il pas dire avec certitude : Voilà ce que j'ai été, voilà ce que je suis; voilà ce que je ferais, voilà ce que je ne ferais piii telle occasion m'était donnée ? Et tout en convenant quefc point fondamental, que toute la question est d'avoir • nouveau cœur, et que c'est, en définitive, le cœur qui an jugé, qu'est-ce que le cœur, séparé des occasions d'agirit de se manifester? et si, dans tous les cas, il s'agit d'obâr, qu'est-ce qu'une obéissance pour ainsi dire sans objet? I a donc fallu que l'homme, après l'acceptation de la gris par la foi, demeurât revêtu d'un corps, demeurât entoilé d'un monde, et qu'il y eût pour lui des occasions Gût rieures d'obéir ou de désobéir. Dieu, qui sait tout, fié bien enlever de ce monde un croyant au moment méor où la foi vient d'éclore en lui, et serrer dans ses greoifls comme un épi mûr et pesant ce brin d'herbe dont w» n'avons pas même vu la pointe délicate verdir au-des* du sillon ; lui qui voit tout, il a vu toute une vie dans instant, et nul doute qu'à ses yeux un instant ne puisse nloir une vie; mais l'exception ne détruit pas la rè^,ii soit pour l'exemple des autres et pour la gloire dek grâce, soit pour l'épreuve de la foi , Dieu ou>Te à la plipart des âmes la carrière des préceptes et leur éôo» du temps pour y marcher. Si cela n'était pas, pourquoi le croyant, aussitôt qu'il croit, ne serait-il pas enlevé diB> le ciel?
Aussitôt qu'il croit! mais quand est-ce qu'il croît? .V dirait-on pas que nous pouvons, à coup sùr^ marquer c>
SEOOMU DISCOUHS. 289
inoiïieiit^ et qu'il est aussi distinct, aussi évident pour tout le monde que celui où le soleil se lève? Ah! peut-être ne connaissons-nous pas mieux Theure précise de notre foi que le soleil l'heure de son lever ! Croire, si Ton prend ce mot dans le sens de TÉvangile, est-il donc un fait si simple? Aucune illusion n'est-elle possible? Et ne faut-il pas. en général, aux autres et à nous-mêmes du temps pour constater que nous croyons? Du temps, disons-nous, mais un temps réel, c'est-à-dire des occasions. C'est peu à peu qu'on s'assure que l'on croit sérieusement; c'est peu à peu que la foi, comme l'embryon dans le sein maternel, se forme, prononce ses traits, et se caractérise comme foi. C'est par l'action, c'est par la vie qu'elle en vient là; et Faction, la vie, supposent des préceptes, et des occasions de nous y conformer.
C'est donc à la longue, c'est par la vie (mais à condition de prendre ce mot dans le sens le plus complet), que nous saurons si nous croyons véritablement : non pas que nos œuvres, par elles-mêmes, puissent nous donner aucune assurance et nous constituer aucun mérite; mais il est impossible que celui qui pense avoir la foi, et qui n'a pas les œuvres, qui ne les a pas parce qu'il ne les aime pas, puisse longtemps se persuader qu'il a la foi. Il est impossible, je l'avoue, qu'il puisse se croire sauvé par ses œuvres s'il a fait des œuvres, mais impossible qu'il ne se sente pas condamné par leur absence, puisque leur absence témoigne qu'il n'a pas dans le cœur l'amour ni par conséquent la véritable foi. Il ne peut être sauvé par ses œuvres, mais il est condamné par ses œuvres, parce que ses œuvres accusent son cœur ; parce qu'elles attestent que la vraie œuvre, l'œuvre des œuvres, l'œuvre de Dieu, qui est de croire, n'est pas consommée dans son cœur.
Mais, direz-vous, qui est-ce qui ne pèche pas, et qui est-ce,
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par conséquent^ qui ne se sentira pas condamné! Personne^ je Tavoue ; mais celui qui, à mesure qu'il tombe^ retourne à la source de sa force, qui est Jésus-Christ, tombera toujours moins, ce qui est déjà le progrès et la sanctification ; et dans ce progrès, qui est le caractère de la Tie, il sentira la vie, il sentira le salut. Celui qui sentira qu'il aime Dieu toujours davantage et qu'il hait toujours davantage le péché, ne pourra pas ne point sentir que Diea Fahne ; il le sentira dans ce progrès même qui est Toeuvre de Dieu ; mais celui qui obéit toujours moins, croira toujours moins; car comme on va de la foi aux œuvres, onya des œuvres à la foi, et conune on marche de foi en foi, on marche aussi d'incrédulité en incrédulité ; en sorte que celui en qui le mal aura pris le dessus, et qui reconnaitra que rhomme ancien est le vrai maître du logis, reconnaîtra nécessairement dans les mauvaises œuvres qu^il fait et dans les bonnes qu'il néglige, non pas le principe, mais certainement le signe de sa condamnation; car il y reconnaîtra qu'il n'aime pas Dieu ; et le ciel ne peut être pour ceux qui n'aiment pas Dieu.
Ce qui sauve, dit-on, c'est la foi, ce principe intérfeur de vérité et de vie qui est aux œuvres ce que le tronc est aux branches. Nous en convenons sans détour. Mais il ne faut pas non plus oublier ceci : c'est que nos œuvres ne sont pas seulement la manifestation de notre foi et de notre amour; elles en sont aussi l'aliment. Si la vie prend naturellement la forme de l'âme, l'âme prend aussi la forme de la vie; plus la foi agit, plus elle se fortifie; plus l'amour agit, plus il aime. L'exercice de nos facultés leur profite toujours, et cela est vrai dans cette sublime sphère comme dans toutes les autres. Vous croirez mieux, vous aimerez davantage à mesure que vous accomplirez plus d'œuvres de foi et d'amour ; et parce que vous aimerez,
VOUS aurez le bonheur promis par TÉvangile; car l'amour, c'est le salut, Tamour, c^est le ciel.
Ne dites pas : Par mes œuvres je serai justifié, et par mes œuvres je serai condamné, quoique, dans un sens, vous puissiez le dire; mais dites hardiment : Selon mes œuvres je serai justifié, et selon mes œuvres je serai condamné; car mes œuvres témoigneront si j^ai cru véritablement à la sainteté et à la miséricorde de mon Dieu, également consacrées en Jésus-Christ. Sa sainteté et sa miséricorde, voilà les deux objets de la foi, mais ces deux objets sont réunis dans Tenvoi et dans le sacrifice de Jé- «us-Cbrist. Après cela, mes frères, voyez s'il vous importe de faire du bien à tous pendant qu'il en est temps; voyez si «aint Paul a ea raison de vous le recommander; voyez 8^1 a pu raisonnablement ajouter à cette exhortation, comme à toutes les autres, le poids des promesses et celui des menaces. Vous Tavez vu si vous nous avez compris : La loi demeure éternellement loi, comme la vérité demeure éternellement vérité ; la loi est plus sacrée pour le chrétien que pour tout autre; l'accomplissement de la loi ^t Texercice nécessaire de la foi, qui se développe et se perfieetionne à proportion des œuvres qui la manifestent. Pesez toutes ces choses, et jugez si tout ne vous presse pas, comme à Tenvi, de racheter le temps, et de faire du bien à tous, pendant que vous le pouvez.