MUTUELLE
netteZ'Vous les uns aux autres dans la crainte de Dieu.
Éphésiens, V, 21.
I charge du prédicateur est redoutable de bien des iëres. C'est véritablement une charge^ un fardeau. Mais outes les circonstances qui la rendent pesante^ il n'en )oint peut-être d'aussi grave que celle-ci.' Le prédicapromulgue^ de la part de Dieu^ une loi sainte^ une loi lerfection. De précepte en précepte^ il compose à ses leurs une morale d'une éclatante beauté. De discours liscours^ il étende il renforce^ il éclaire les obligations leur impose l'Évangile. D'un dimanche à l'autre il [ leur tâche plus sérieuse et leur responsabilité plus )sante. Que sera-ce donc^ mes frères^ de sa tâche à luile et de sa responsabilité ? Et si nul ne peut ou inutimt ou impunément entendre prêcher la loi yarfaite^ nme qui la prêche aux autres hommes^ s*il le fait inulent pour lui-même^ l'aura-t-il fait impunément? Ne t-il pas, à chaque vérité qu'il expose^ contracter un igement^ s'enchaîner à la loi^ se dévouer à la perfec-
lion? mes frères, s'il n'y avait pas secours et pardon par devers Dieu, si la miséricorde de notre Père n'était encore plus empressée à combler Tabîme que nous ne le sommes à le creuser, le 'prédicateur ne pourrait-il pas s'écrier en gémissant : Pourquoi donc, ô Dieu redoutable, n'avoir pas confié à des anges le ministère de cette parole? Pourquoi faire peser sur de faibles mortels une responsabilité si ae-. câblante ? Pourquoi, au lieu de nous mettre à part, ne pas nous avoir laissés confondus dans les rangs de ce peuple, à qui, nécessairement, par notre conduite, nous sommes odeur de vie ou de mort, et plus sûrement de mort que de vie? Esprits purs, esprits bienheureux, venez et prenei notre place; emparez-vous, chargez-vous de ce fardeaa qui nous écrase, et que vous ne sentirez pas!
L'effroi et la tristesse redoublent lorsque le prédicateur est appelé à conduire son auditoire en face de quelqu'un de ces préceptes où se concentre, pour ainsi dire, tout l'héroïsme de la loi chrétienne. Or c'est un de ces préceptes que nous mettons aujourd'hui sous vos yeux, en proposant à votre méditation ces paroles de sain^ Paul : « SoumettelE- « vous les uns aux autres dans la crainte de Dieu ; » pté* cepte répété par le même Apôtre dans ces paroles de VéfXtn aux Galates : « Assujettissez-vous les uns aux autres da» a la charité, » (GaL, V, 13) et confirmé par l'autorité de saint Pierre, qui recommandé à ses disciples de a se sofl- « mettre tous les uns aux autres. » (Pierre, V, 5.) Now n'avons pu nous rendre compte de la pensée de saint Paul dans notre texte, sans éprouver, pour vous et pour nous, une esptce de frayeur; mais nous aurions tort de ne pas vous dire aussi que la beauté de cette loi, sa vérité, sa douceur nous ravissent au moins autant que son élévation nous intimide. Le devoir de la soumission mutuelle nous a semblé le dernier mot de l'humilité, la couronne de b
charité; lo sceau et la gloire de FÉvangile ; et nous aurions sojet de bénir Dieu s'il nous donnait d'agir sur vos esprits de manière à y tempérer par Tadmiration cette terreur qu'il est naturel d'éprouver au pied de la vérité divine, comme Fiinagination l'éprouve au pied d'une montagne sublime ou sur les bords d'une mer immense. Venez donc, et réjouissons-nous avec tremblement à la vue des mer« veilles de la vérité.
Le devoir recommandé dans notre texte et dans les autres passages que nous avons rappelés, c'est la soumission, c'est-à-dire le sacrifice de notre volonté à celle d'autrui. Cest la soumission mutuelle, ou, pour mieux dire, la soumission de chacun à chacun, quelle que soit leur position respective. Ce n'est donc pas la soumission aux supériorités naturelles ou providentielles, la soumission du fils à son père, de l'épouse à son époux, du sujet à son souverain, du citoyen à sa république, en un mot, pour parler le langage de l'Évangile, « la soumission à tout ordre hu- • main pour l'amour du Seigneur.» (i Pierre, II, 13.) Non, c'est aussi la soumission du supérieur à l'inférieur comme de l'inférieur au supérieur, du fort au faible comme du bible au fort, la soumission de l'hommç à l'homme, de tous à tous, chacun demeurant dans sa sphère et sans troubler les rapports établis. Ce n'est pas une soumission forcée OQ calculée, un système de concessions prudentes, en vue de sacrifices du même genre , attendus de la part de nos lemblables. Vous savez tous que c'est à ce prix que la société subsiste; elle n*est, à bien prendre, qu'un échange de sacrifices, et vit d'un impôt que chacun laisse prélever nr sa liberté , dans l'intérêt de sa Uberté même. On cède quelque chose pour être plus sûr du demeurant; et tout ce qui dépend de nous, c'est d'y consentir sans murmure ; car, du reste, le consentement lui-même est forcé, et nous
ne pouvons avoir en cette affaire d'autre mérite que la bonne grâce. La soumission dont nous parlons avec Vkpôtre est mutuelle, en ce sens que tous y sont également obligés^ et envers tous; mais ce n'est pas à dire que nous n'y soyons obligés qu'autant que la réciprocité nous est assurée, ni que le devoir cesse pour nous du moment qu'on cesse de le remplir à notre égard. Ce n'est pas là l'esprit du précepte : ce que nous relevons ici, avec saint Paul et saint Pierre, ce n'est ni un lambeau de loi civile, ni une règle de stricte justice, ni une des clauses d'un dontrat : ce qoe nous réclamons, c'est un sacrifice pur et simple, un sacrifice sans réserve et sans arrière-pensée, un sacrifice avec ou sans compensation, un sacrifice, du moins, dont la compensation assurée n'est pas dans le monde visible. Se soumettre sans espoir, ou, du moins, sans gage de retour, td est le précepte de l'Apôtre, la loi et l'esprit de l'Évangile. En un mot, il s'agit ici d'une vertu , et d'une vertu chrétienne : en disant ces seuls mots, n'avons-nous pas tout dit?
Au fait, mes chers auditeurs, si les paroles de saint Paul n'ont pas le sens que nous leur attribuons^ elles en ont un pourtant; ce n'est pas tout d'avoir rejeté le premier qui se présente, il faut en trouver un autre; et c'est à quoi certes nous serions tous embarrassés. Affaiblirons-nous à dessein la valeur des expressions de l'Apôtre? Quoi de plus arbitraire et quoi de plus incertain? Si, en effet, se soumetirt ne signifie pas se soumettre y que signifiera-t-il? Une fois sortis de la rigueur du sens prochain, où descendrons-nous en l'affaiblissant, ou plutôt où ne descendrons-nous point î et que restera-t-il de cette idée de soumission, dont il faut bien pourtant que quelque chose demeure ? Ou bien conserverons-nous au mot toute sa force, mais en l'affaiblissant par un sous-entendu, je veux dire en nous accordant 1^
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foeulté de soiimeltre notre soumission même k des condi- Udim de réciprocité, en sorte que ce ne soit plus qu'un DUTché ou lin échange? Étrange soumission! Et, dans les nx cas, que deviennent ces mots si graves, ajoutés par tftâtre : dans la crainte de Dieu? Ces mots, bien proporà l'idée pénible de soumission, le sont-ils également luelqueacte de moindre valeur? Fallait-il donc invoquer de Dieu à l'appui d'un procédé de pure bienséance, me règle de sociabililé, ou d'un calcul d'intérêt? Non ; derniers mots du texte ne laissent aucun doute sur la iée des premiers, et la soumission dont parle saint Paul bien une véritable soumission.
Ce devoir, mes frères, est un de ceux qui, justes et inpensables de tout temps (car ils le sont tous), caractérîit néanmoins l'Évangile, qui seul les recommande avec lorilé au cœur de l'iiomme déchu. Il est, pour nous serdes expressions de saint Jean sur la charité, ancien et weau tout ensemble.
Hais, direz-vous, n'y a-t-il rien , parmi les hommes, qui ■emble à la soumission recommandée par saint Paul? î, mes frères, il y a la faiblesse. Et, sur ce pied, les as observateurs du précepte seraient ces caractères sans uistance, ces caractères lluides, pour ainsi dire, où rien résiste, ofi toutsemble, sous l'impression la plus légère, et s'écouler. Mais n'ouMions pas qu'il s'agit ici me vertu, d'un effort de la volonté sur la volonté, d'une BStancc à soi-même, d'une victoire sur soi-même, et que qui fait le prix de la soumission recommandée par saint lul, ce n'est pas l'acte en lui-même ou son résultat mariai, mais le principe d'obéissance qui est it la base du crifîce. Or ce principe ne se trouve pas dans les sacriies consommés par faiblesse; l'homme faible ne cède Mt parce qu'il doit céder : il résisterait s'il osait ; il résiste
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dès qu'il ose; il résiste où il faudrait céder^ et se montre souvent^ dans de telles occasions^ plus diiBcultueux et plus intraitable que lliomme fort. La faiblesse n'accomplit donc point le précepte de la soumission^ qui est un acte de force et non de faiblesse.
Mais^ la faiblesse mise à part^ n'y a-t*il rien ^ parmi les hommes^ qui ressemble à la soumission recommandée par saint Paul ? Oui^ mes frères^ il y à la politesse : et^ si la politesse s'exerçait envers tout le monde ; s'il n'était pas toute une classe de personnes envers lesquelles l'homme le plus poli d'ailleurs se dispense de l'être ; si la politesse avait quelque chose de sérieux^ je veux dire si elle faisait des sacrifices sérieux ; si elle ne se conciliait pas très parfaitement avec l'égoïsme et la dureté; si elle n'était pas plus exacte et plus cérémonieuse à mesure qu'on veut moins » livrer^ et si trop souvent ses attentions les plus scrupuleuses n'étaient pas un avertissement de ne pas compter sur l'affection de celui qui les prodigue; si^ comme son nom nous l'apprend^ elle ne restait pas à la surface^ dont elle se contente d'adoucir les aspérités; si rien de tout cela n'était^ mes frères^ la politesse ressemblerait beaucoup à la soumission^ et n'en différerait qu'en ce qu'elle la su^ passe. La politesse^ qui n'est en elle-même qu'une ingénieuse contrefaçon de la bonté^ l'emporte^ dans certains moments donnés^ sur la bonté même; et^ si vous mettez ensemble^ dans un cercle élégant^ un homme bon qui n'est que bon'^ et un homme poli qui n'est que poU^ il y a dix probabilités conli'e Une que^ dans le même espace de temps^ le second paraîtra bien supérieur à l'autre en bonté. La bonté nous est si chère et si nécessaire qu'à défaut de sa réalité nous voulons du moins toutes ses apparences; cette fiction est à la fois trop aimable et trop facile pour la vouloir incomplète; chacun se prête volontiers à cette illusion
X)Dcertée; on s'élève^ dans ce jeu^ à Tidéal même de la yonié; on marque ainsi^ sans pitié pour soi-même^ la hau- 6uroii le cœur aurait dû réellement s'élever; l'humilité chrétienne n'a pas un langage plus humble; on est les seriteurs^ les très obéissants serviteurs les uns des autres : aint Paul ne demanderait pas davantage et ne dirait pas dieux. En un mot^ l'image est parfaite et très propre à nous appeler ce que nous devons être : il n'y a rien à lui rerocher^ sinon de n'être qu'une image.
Mais n'y a-t-il pourtant rien^ parmi les hommes^ qui res- )mble à la soumission recommandée par saint Paul? Oui^ tes frères^ il y a la bontés sous les formes particulières de
condescendance et de la complaisance. Des hommes rabiiaires prétendent que ces noms ne désignent rien de elj et que la véritable bienveillance n'a point de place ins le cœur de l'homme. Mais le nom même de la bien- (Ulance^ son idée^ son souvenir auraient disparu de ce onde^ si le germe ^ en effets en était mort dans tous les eurs. Le nom de la bonté en suppose l'idée; l'idée en ippose la présence ; on n'imite pas non plus ce qui n'existe HDt ; et il faut bien que la bonté soit quelque part^ quand
politesse est partout. Nous ne voulons^ mes frères^ exaîrer en aucun sens : peut-être que^ quand nous aurons it^ dans chacun de nos sacrifices^ la part de la faiblesse
du calcul^ nous estimerons que la vraie bienveillance est pas si commune : car nous n'aurons trouvé^ chez la iOpart^ que peu de complaisance et peu de prévenance ; lez les meilleurs^ un certain degré de prévenance ^ mais 3 complaisance beaucoup moins. L'examen attentif de dles de nos actions qui passent chez tout le monde pour es actions de bontés et dans lesquelles pourtant nous )mmes forcés de reconnaître un autre principe^ nous aumse, hélas! à présumer par analogie que tout n'est pas
de bon aloi dans les bonnes actions des autres; ces dernières elles-mêmes, impartialement examinées^ ne résisteront pas toujours à Tépreuve, et il pourra se trouver, en définitive ; que les inspirations de pure bienveillance sont en général assez rares. Mais nous n'arriverons jamais à douter de la bonté même; nous finirons toujours par reconnaître qu'il y a des personnes très bienveillantes, et (puisque nous parlons de soumission) des personnes d'an caractère facile et accommodant, qui se dérangent asses volontiers pour nous faire place, et savent, dans roccasioD, renoncer à leurs plans et à leurs vues pour concourir aux nôtres. Mais, après tout, mes frères, est-ce de cela qu'il s'agit? Quand la bonté, quand la complaisance seraienl aussi triviales qu'elles le sont peu, ce ne serait pas encon la soumission, et c'est de soumission qu'il s'agit. Ces sacrifices consommés par sentiment, par instinct, par un besoin du cœur, et dans l'exacte mesure de ce besoin, cette abnégation dont chacun prend à son gré et, si j'ose ainsi parler, à son appétit, se distinguent par là même essentiellement de la vertu recommandée par l'Apôtre. C'est de soumission, entendez-le bien , que nous parle saint PaoL C'est à être soumis les uns aux autres que l'Évangile no» appelle; et, avant tout acte particulier de soumission, c'eit la signature de notre abdication qu'il réclame et qui attend de nous. c( Soumettez-vous les uns aux autres a dans la crainte de Dieu; » telle est la loi : l'acceptonsnous?
C'est demander : acceptons-nous la qualité de disciples de Jésus-Christ ? Car un disciple, c'est un imitateur : on n'est disciple qu'à ce prix. Jésus-Christ ne nous eftl-il laissé que des préceptes, c'en serait assez. Celui qui a dit: a Donne à celui qui te demande, et ne te détourne point a de celui qui veut emprunter de toi ; d et encore : « Si
<r quelqu^un te veut contraindre d'aller une lieue avec lui, a vas-en deux^ » a sans doute recommandé la soumission mutuelle. Mais ce ne sont pas seulement des leçons^ ce sont des exemples qu'il nous a laissés^ afin que nous suivions ses traces (1 Pierre, II, 21); et Tun de ces exemples est celui de la soumission. Je ne dis pas seulement de la soumission à son Père, mais de la soumission aux hommes, en qualité de frère. Gomme frère, il a été serviteur; cela est incontestable. Lui-même a dit qu'il était venu pour servir et non pour être servi, et toute sa vie n'a été qu'un service, ou, pour mieux dire, qu'une servitude. Il a témoigné, par le seul fait de son incarnation, qu'il appartenait à tous ; mais ensuite, et de mille manières, il a témoigné qu'il appartenait à chacun en particulier. Quiconque a réclamé ses services les a infailliblement obtenus ; bien loin qu'il ait jamais refusé à celui qui demandait, ou qu'il se soit détourné de celui qui voulait emprunter de lui, les prières de ses frères ont été des ordres pour lui; jamais homme n'accorda à d'autres hommes un tel pouvoir sur lui-même ; et l'on peut dire de Jésus qu'il n'a mis d'autres limites à son obéissance que celles qu'il avait mises à sa puissance. C'est bien l'homme dont parle la prophétie, rhomme « de qui l'on exige; » (Es., LUI, 7.) mais luimême n'a rien exigé de personne; rien pour soi du moins, car tous les ordres qu'il a donnés avaient le règne de Dieu pour objet. Et comme si ce caractère de serviteur n'avait pas assez ressorti de toute sa vie, comme si l'on pouvait s'y tromper encore, il ne s'est point contenté de servir et d'obéir en toutes les occasions; il a, en dehors de toute occasion, solennîsé par un acte spécial et spontané son office de serviteur. Avant de célébrer la Pâque, il s'est agenouillé, lui Jésus, devant ses disciples, lui Jésus devant Judas, et, les obligeant à se laisser servir par lui, les con-
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traignant de se prêter à son humiliation^ il leur a lavé et essuyé les pieds^ accompagnant cette action de ces paroles mémorables : a Savez-vous ce que je vous ai fait? Vous « m'appelez Maître et Seigneur; et vous dites vrai^ car je a le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds^ moi qui suis le cr Seigneur et le Maître^ vous devez aussi vous laver les a pieds les uns aux autres. Car je vous ai donné un exem^ a ple^ afin que vous fassiez comme je vous ai fait. En vé- « rite, en vérité, je vous dis que le serviteur n'est pas plus a que son maître, ni Fenvoyé plus que celui qui Ta ena voyé. » — Il en résulte, mes chers auditeurs, que si nous ne voulons pas laver les pieds à nos frères, nous nous élevons, de propos délibéré, au-dessus de Jésus-Christ, et nous professons que les serviteurs sont plus que le maître. Le moyen d'échapper à cette conclusion ! le moyen de refuser l'obéissance à nos frères, sans la refuser par là même à Jésus -Christ! Car, quand Jésus -Christ n'aurait pas expressément proposé son exemple à notre imitation, il faudrait, pour nous dispenser de le suivre, pouvoir nous persuader que ce Seigneur et ce Maître n'est pas même notre égal, et qu'il n'est pas descendu au niveau, mais audessous de l'homme. Or, à tout le moins, vous en convenez, il est un homme et notre égal. Eh bien, comme homme, il s'est agenouillé devant des hommes, et leur a lavé les pieds. Qu'a-I^il fait par là, s'il n'a pas complété, consommé cette idée de l'homme, pour laquelle réaliser^ pour laquelle sceller, il est descendu parmi nous? Il n'a rien dit en agissant de la sorte, s'il n^a dit : Un frère est le serviteur de son frère. C'est la condition, c'est la loi de l'humanité; c'est le mot d'ordre et le symbole de l'homme nouveau ; c'est le sceau de l'égalité humaine, et les pieds des disciples lavés par Jésus sont comme le sacrement de l'humilité chrétienne.
Car, ne l'oublions pas, mes frères : Jésus-Christ est le nouvel Adam, Thomme parfait, Thomme modèle; et tout ce quil a été, nous devons Têtre ; tout ce qu'il a fait avec une liberté souveraine, nous le faisons sous Fempire d'une stricte obligation. Il est descendu, nous devons descendre; il a servi, nous devons servir; il est mort, nous devons mourir. Mourir, ce mot dit tout. Il exprime et résume toute notre vocation sur la terre. Nous ne pouvons renaître, nous ne pouvons vivre qu'à condition de mourir, et celui-là seul qui perdra sa vie la retrouvera. Mourir est le vrai nom de la transformation qui doit s'opérer dans un être qu'on peut appeler dénaturé, puisqu'il a renoncé à sa nature primitive, dans un être qui, après sa défection, a continué de vivre, mais d'une vie fausse. Pour vivre véritablement, il faut qu'il commence par mourir ; et c'est pour Vy aider, c'est pour l'y déterminer, que Jésus-Christ luimême est venu mourir à ses yeux, non- seulement de cette mort sanglante de la croix, mais, dès avant sa naissance terrestre, de cette mort intime qui consiste à abandonner toute sa volonté. Or, en mourant ainsi, lui qui n'avait rien à désavouer, ni rien à expier, Jésus-Christ tout à la fois nous a enseigné ce que c'est que mourir, et nous a fait une loi de mourir, c'est-à-dire, non pas seulement de faire mourir en nous toutes les volontés perverses qui composent le vieil homme, mais d'abord de faire mourir la vo^ lonté propre, qui est le principe du péché, qui est le péché lui-même. Car notre volonté^ est tout entière perverse en tant qu'elle est nôtre ; le mal est né et renaît incessamment de cette usurpation ; il est jusque dans le bien que nous faisons, quand nous faisons le bien en vertu de notre volonté propre et pour nous complaire à nous-mêmes, et notre volonté ne deviendra bonne que quand elle aura cessé d'être notre volonté.
Mais ce principe^ mes frères^ n'est un principe qu'à condition d'être universel et absolu^ c'est-à-dire de devenir ïa forme de notre vie et le caractère de tous nos rapports. La soumission doit reparaître partout^ parce que partout et à tout moment nous avons à perdre notre volonté. Si notre volonté, c'est-à-dire, dans le fond, nos goûts, nos passions, nos dispositions moi*ales, pouvait être notre rè^ et notre mesure en un seul point, notre règle et notre mesure une seule fois, elle pourrait l'être en tout et toujours; et une seule exception, si petite qu'elle fût, nous rouvrirait le chemin de ce trône d'où nous sommes irrévocablement descendus. Le principe de l'obéissance doit donc se faire sentir partout, et accentuer, pour ainsi dire, tous les moments de notre vie.
On ne s'étonnera pas, après cela, que l'JËvangile ait marqué du sceau de l'obéissance nos rapports avec les hommes. Il ne fallait pas moins, pour briser notre volonté, que l'attaquer dans cet orgueil qui, bien loin de nous subordonner aux autres hommes, nous les fait considérer comme nos instruments et comme les marchepieds de notre ambition. Et, si la loi chrétienne avait moins exigé, si, dans la règle de nos rapports d^homme à homme, elle n'était pas allée jusqu'à la soumission, si elle n'avait pas fait nos maîtres de ceux dont, à chaque instant, nous sommes tentés de faire nos serviteurs, on pourrait se demander si elle aurait été conséquente à son principe, et si elle aurait fait tout ce qui dépendait d'elle pour détrôner notre volonté. Elle n'a pas mérité ce reproche, et pour que notre obéissance, qui doit remonter en tout cas à l'Être invisible et parfait, eût constamment à sa portée des objets présents et visibles , qui constamment la rappelassent à elle-même, le Maître suprême a trouvé bon de nous donner pour maîtres tous nos compagnons de service; notre
JMis penvoK
k âOCMISSION M T FL E 217
S renvoie ii nos frère?, do t 1 f t es r 'présen- 1 ils reçoivent de sa part, et con me po t eiix, cet Ijlge et co tribut dont il est le \ér t ble objet. Qool- Uis d'entre eux le représentent d une man ère plus le et plus directe : nos pères, nos magistrats, la répie; mais ce ne serait point assez; la volonté s'ap- Bdraît encore beaucoup trop ; il y a Ifi trop de misons pes d'obéir, trop de facilité, par cons(5quent trop [expropriation, trop peu de mort. C'est pourquoi tous fumes deviennent, au nom de Dieu, les dépositaires ft droit, sans en avoir eux-mêmes aucun sur nous inr soit propre et inbérent. Il ne s'agit point de leur (BT un droit, car nous ne saurions le leur conférer tous le conférer à nous-mêmes, et le précepte de taul di^>araltrait. Non, le droit n'est nulle part qu'en mais le devoir est partout ; le devoir, dis-je, de noun mie les uns aux autres comme Jésus-Christ s'est sou- Eions, et, si j'ose le dire, comme Dieu lui-même sVst ■ il nous, en nous donnant Jésus-Christ.
Uites pas : Nous voulons bien obéir, mais à Dieu KBt; car, s'il lui a plu de transporter ii vos frères le ■u'il & sur vous, s'il se les est formellement aubslitest-ce pas à lui que vous vous soumettez en vous Etlant à eux? — Ne ditts pas non plus : Mais la voue Dieu est bonne, agréable et parfaite, et celle de |pe ne l'est p;is toujours, ou plulùl elle ne l'est ja- I cette volonté, qui esl celle d'un ver de terre comme Uftt-elle faite pour être obéie? Ah! mes frères, ne baignez pas de ce que Dieu, ayant à subjuguer votre M, a mis en usage le seul moyen qui ffit sufiisant, en nssujettissanl ù des volontés moins nobles, moins Hes, moins respectables que la sienne. DemandezfU ne fallait pas aller jusque-là pour atteindre les
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racines du mal. Il est des devoirs envers Dieu lui-même que nous n^accomplirions jamais qu^imagiuairement si^ dans la pratique^ ils n^avaient pas un autre objet que Diea même. Âinsi^ c^est bien à Dieu que nous devons la confession de nos fautes ; mais quand avons-nous mieux le seofiment d'avoir rempli ce devoir, que lorsque nous Tavons rempli en présence de quelqu'un de nos frères^ qui areça comme de la part de Dieu ces pénibles aveux? Et s'il s'agit de Tobéissance à Dieu, quand serons-nous plus certains de la lui avoir rendue que lorsque, pour Tamour de \m, nous aurons obéi à quelque homme? Vous ne voulez vous soumettre qu'à une volonté parfaite. Ne dirait-on pas que vous avez toujours trouvé celle de Dieu parfaite et même agréable? Hélas! elle vous est rarement agréable, et, si vous osiez, vous diriez souvent aussi qu'elle n'est point parfaite ! Que Dieu demeure le seul objet de votre obéissance, qu'est-ce que vous y gagnerez sous ce rapport, et, si j'ose le dire, qu'est-ce qu'il y gagnera lui-même ? Jusqu'à ce que le fond de votre volonté soit soumis, vous tous plaindrez toujours; mais, quand il sera soumis, vous ne ferez pas plus de difficulté d'obéir à vos frères que de vous soumettre à Dieu ; et, sous cette forme aussi, vous trouverez sa volonté bonne, agréable et parfaite. — Enfin, ne dites pas : Il ne s'agit en définitive que de l'intérêt de nos frères; eh bien ! qu'on laisse notre coeur se charger de cette affaire; l'affection va plus loin que le devoir; et après tout, qu'importe le chemin, pourvu qu'on arrive? Nous soïnlnes prêts à convenir, mes frères, que le devoir, s'il n'est aidé par l'aifection, pourrait bien avoir la vue un peu courte et le pas un peu lent; mais nous sommes également convaincu que l'aiFection ne tiendra pas toutes ses promesses, à moins d'être soutenue par le devoir, et qu'elle laissera en friche bien des parties du champ qu'elle se flatte de
cultiver. Mais ce n'est pas la question. La question est (f obéir; car, avant tout, la vertu est obéissance, la religion est obéissance ; c'est à Tobéissance que TËvangile est venu ?0U8 rappeler : Taifection, il vous Tinspirera; Fobéissance, il la commande : et qu'est-ce ici que l'obéissance ? comment l'entend-ilT Comme une obéissance de l'homme à niomme dans la crainte de Dieu.
Donc, en considérant le christianisme comme une loi de «tcrifice et un exercice perpétuel de mort à nous-mêmes, le devoir de la soumission mutuelle s'explique et se justifie pleinement; mais ce n'est pas tout, heureusement ce n'est pas tout, n est juste, sans doute, que nous obéissions, qaels que soient la forme de notre obéissance , son objet immédiat, et les sentiments qu'il excite en nous. Le commaDdement le plus arbitraire est juste venant de celui qui a le droit de le donner; l'obéissance ne serait pas même ane véritable obéissance, si cette raison ne lui suffisait pas; et la révolte de nos premiers parents n'a pas trouvé une eiGUse dans l'impossibilité où ils étaient de s'expliquer la défense que Dieu leur avait faite. Toutefois la loi de Dieu o'est point arbitraire et sans correspondance avec notre nature. D pourrait nous suffire de savoir, quant à la soumission que nous devons à nos semblables, qu'elle est une application utile et nécessaire de l'obéissance que nous devons à Dieu ; tout comme il suffirait peut-être à l'entretien de notre corps que les aliments au moyen desquels nous l'entretenons fussent nourrissants, quoique insipides, leur goftt n*étant pas une condition nécessaire du but auquel ils sont destinés; mais tout de même que la bonté du Créatetir a rendit agréables au goût les substances destinées à renouveler celle de notre corps, cette même bonté a donné une saveur à ses commandements, qui sont, si je puis ainsi parler^ la nourriture de notre volonté. Il est dit de la loi de
l'Éternel qu^elle est agréable^ et que ses commandements réjouissent le cœur; et avec raison : car^ d'un cAté^ il est impossible quil en soit autrement^ et que la volcmté de Dieu^ qui est Tordre et Tharmonie^ soit absolument sans douceur en elle-même; d^un autre côté^ on peut douter, tant rhomme est faible^ que Tobéissancé^ réduite à ellemême^ pût se nourrir de son seul principe , et que s'il ji^ avait pas dans la nature de la loi quelque chose de propre « à restaurer Tâme^ » (Ps.^ XIX ^ 7.) lliomme ne s'écriâl quelquefois avec amertume : a Mangera-t-on sans sel ceqin « est fade? trouvera-t-on de la saveur dans le blanc d'an a œuf?» (Job, VI, 6.) Hais il n'en est point ainsi, mes frères; et le précepte que nous vous proposons en ce jour en est une preuve. Il est très vrai que ce mot de soumission, notre orgueil même mis à part, n'a rien de doux ni de savoureux; réduit à lui-même, il est triste et froid. Hiis saint Paul vient ici en aide à saint Paul. C'est lui qui dit aux Galates : a Assujettissez-vôus les uns aux autres dans a la charité. » (Gai., V, 13.) Cette onction, cette saveur que nous cherchions, la voici. Cette soumission est une soumission de charité. La parfaite obéissance de notre Sauveur a été toute pénétrée de cette sève divine; et h charité, qui a été sa première volonté envers nous, est aussi notre premier devoir et, dans un sens, tout notre devoir envers les hommes. Mais cette charité nous ramène par un autre chemin au principe de la soumission; car Is vraie charité ne s'accomplit pas, ne se conçoit pas même sans la soumission : la charité est essentiellement une soumission.
La charité est autre chose que la bienveillance naturelle, portée même au plus haut degré. La charité, sans doute, comprend en soi la bienveillance; elle est même, si l'on veut, la suprême bienveillance ; elle est un sentiment, et le
plus profond des sentiments du cœur; mais elle est autre chose encore et davantage. Je ne parle pas ici de son étendue : dans ce sens^ « nous savons ce que c'est que la cha- « rité^ en ce que Jésus a mis sa vie pour nous. » (1 Jean^ III^ 16.) Nous reconnaissons aussi dans ces paroles^ comme dans toute la vie de Jésus-Christ et dans tout l^vangile^ que la charité est essentiellement un sacrifice; mais comme d^autres affections produisent plus ou moins et même supposent le sacrifice^ il faut aller plus loin^ et dire que la cBarité contient à sa base le sacrifice du principe même qui s'oppose en nous aux sacrifices : la consécration générale de notre volonté et de tout notre être à la gloire de Dieu et au bien des hommes; un vœu qui nous lie plus étroitement à ces deux buts que le vœu du religieux ne le lie aux autels, et que celui de Fépouse ne la lie à son époux; un emploi de toute Tâme à se perdre, à s'oublier elle-même dans Tintérét de Dieu et de l'humanité. En un mot^ la charité est, pour le chrétien, la raison, le but^ l'objet, l'intérêt de la vie. On peut rester plus ou moins éloigné de cet idéal, ou s'en approcher plus ou moins; mais tel est l'engagement de la charité, telle est aussi l'idée que s'en fait nécessairement celui que presse la charité de Christ, telle est la voie dans laquelle il s'engage en acceptant le bénéfice de la charité de Christ. Vous qui reconnaissez ici la charité, et qui, sous ces traits, voyez en elle la fin du commandement et comme l'accomplissement de la loi, entrez donc, précipitez-vous dans cette carrière : vous n'y trouverez que des héros. Ce mot vous a-t-il déjà arrêtés î vous repentez-vous de votre entreprise après l'avoir entendu? Retournez donc sur vos pas, car nous ne pouvons le reprendre. Oui, il n'y a que des héros dans cette voie, ou, si vous l'aimez mieux, la charité est un héroïsme ; un héroïsme obscur, invisible peut-être, humble certaine-
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ment^ mais un héroïsme; un héroïsme d'action^ mais d'abord un héroïsme de soumission. La charité fait du chrétien une victime^ et de sa vie un sacrifice; et ce sa* orifice est un holocauste, car il dévore toute la victime. De réserve, do restriction, il n'y en a point : la bonté humaine les admet, la charité ne les comporte pas. La charité peut trouver une mesure hors d'elle-même ; en elle-même elle n'en a point. Elle ne peut pas l'impossible, mais elle veut l'impossible. Elle ne dit pas : J'irai jusqu'ici, et je n'irai pas plus loin. Par conséquent, elle ne dit point : Je ieÉ& le bien que j'aurai inventé; je le ferai à mon heure, je le ferai à ma guise : elle ne serait plus la charité; car ceci est une limite, et la charité n'en a point. Elle ne se dit point: Je m'appartiendrai, car son propre est de ne point s'appartenir. Elle ne serait que la moitié d'elle-même, ou plutôt elle ne serait point elle-même, si, sachant plus ou moins prévenir, elle ne savait pas aussi condescendre et céder. La soumission est donc essentielle à la charité, qui, par un contraste admirable, est à la fois la liberté dans l'obéissance et l'obéissance dans la Uberté. La charité, prise dans le second point de vue, n'est pas seulement une servitude, mais une servitude absolue; et il semble que le disciple de Jésus-Christ ait entendu, à son entrée dans cette voie royale, la même parole qui fut adressée à saint Pierre : a En véa rite, en vérité, je te le dis : lorsque tu étais jeune, » (c'està-dire, dans l'application que nous faisons de ces paroles, étranger à la vie de Jésus-Christ,) a tu te ceignais toi-même, a et tu allais où tu voulais; mais lorsque tu seras vieux, d (c'est-à-dire consommé dans la vérité,) a tu étendras tes « mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne vou- « drais pas. » (Jean, XXI, 18.)
Et conformément à cette parole de saint Paul : c( Que a tout ce que vous faites se fasse en charité, d (1 Cor.,
DK LA SOmOSiiOH MUTCKLLB.
4.) toute la vie^ je n'entends pas seulement tous ses its, mais toutes ses positions^ tous ses rapports^ se enveloppée par la charité dans un réseau de servi- ^n nous disant : a Que tout ce que vous faites se en charité, b saint Paul nous dit : Que tout ce que ites soit un sacrifice, un service, une soumission, ans cet esprit que doit commander celui qui com- , et alors en commandant il obéit; c'est dans cet [ue celui qui obéit doit obéir, et une telle obéissance icbit, rendant sa soumission noble et joyeuse, de t de servile qu'elle eût été. Partout donc la soumisr la charité : dans le monarque et dans le sujet, dans nds emplois comme dans les moindres offices, dans endance comme dans l'assujettissement, soumission Kpie, assujettissement de tous à tous, à tous les de- 9 l'échelle sociale, et dans toutes les formes de la naine.
louvel aspect de la soumission mutuelle est encore ropre que le premier à dissiper les doutes et les ons. Elles vont s'évanouir, se noyer, pour ainsi dire, i charité. Elle ne les réfute pas, elle les absorbe. Et dit au disciple de la charité de Christ : «Ce précepte pas fondé en droit; car ce ne peut être le droit du lier venu que vous vous soumettiez à lui, d il réï sans doute : Qui vous parle de droit? je ne vois que nr. Et si l'on insiste, si l'on demande comment le peut se trouver chez l'un quand le droit ne se trouve ez l'autre, il répondra encore : « Mon frère, je ne votre raisonnement est sans réplique; mais voici ce sais ; c'est que j'ai connu et goûté l'amour de Christ; amour me presse et ne me permet pas de calculer, nt mort pour tous, tous aussi sont morts; je n'ai pas d saurais avoir plus de volonté qu*un mort; ma vo-
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lonté ne m'appartient plus^ elle appartient à tout le monde, la On ne m'a point fait comprendre que la charité puisse avoir |ii une limite^ et je ne la sais point voir. Vous apercevez pour If moi une barrière entre certaines personnes à qui je puis li devoir quelque chose^ et d'autres à qui je ne dois rien; 1] entre un degré de complaisance et un autre degrés en^ |i ce qui me convient et ce qui ne me convient pas : cette barrière^ je ne la vois point. Vous me montrez^ en dehors de la hiérarchie des pouvoirs naturels ou politiques^ mes supérieurs et mes inférieurs^ et vous m'invitez à prenèe ma place entre les uns et les autres : ce n'est pas là que je vois ma place; saint Paul^ qui s'intitule le premier despécheurs; m'a appris à ne disputer que la dernière place; et depuis que je me connais^ je n'ai aucune peine à regarder chacun comme plus excellent que moi-même : j'aurais bien plus de peine ^ je vous l'avoue, à m'estimer plus excellent que qui que ce soit au monde. »
On pourrait donc définir la charité une disposition ou un principe qui nous rend serviteurs les uns des autres; et ce n'est pas seulement une maxime de religion qu'on aurait exprimée : c'est le principe et la condition des vertus sociales qu'on aurait posés. Ceci semble un paradoxe au premier coup d'opil, mais ce n'est que lavérité. Si l'homme social n'adopte pas la perfection pour principe, il n'en aura point de fixe et de constant. Cette vérité est à peu près aussi méconnue qu'elle est fondamentale. Ainsi l'on rêve un milieu entre l'injustice et la charité; et ce milieu, on l'appelle justice. Certainement la justice n'est pas un mot, c'est une idée, mais c'est une idée dans laquelle il est impossible à l'homme de fixer sa vie. Je ne parle pas des occasions particulières, où je conviens que, plus ou moins, la chose est possible ; je parle de l'ensemble et du caractère général de notre vie. Là notre observation retrouve toute
DE LA SOUUISSIOK HUTIELLE. 22o
vérilé. L'homme qui se proposerait d'être lout k fait tte, mais rien que juste, eu (in de compte ne serait pas ite; car la justice complète n'est que dans la charité. De ^justice à la charité, de la charité à l'injustice, il n'y a ia,de point d'anét, il n'y a pas de station ferme. On glisse icessairement vers l'injustice, si Ion ne gravit vers la karité. De même, ôtez le principe de la soumission, qui t compose de l'idée de sacrifice et de l'idée de service, a'arrivera-t-il ï c'est que, pour ne vouloir pas ahandonner ïqui est à vous, vous serez entraînés à retenir ce qui 'est pas à vous; c'est que, pour ne vouloir pas vous mettre t service d'autrui, vous le mettrez au vôtre. Aussi l'Évanile, qui est la mËilleure philosophie et qui nous connaît ien, ne s'est pas tenu, daus la pratique, à ce prétendu tnmnédiaire. De l'injustice et de l'égoïsme, sans nous arer dans la justice, il oous pousse dans la charité. Du ;poIisme et de la tyrannie, sans nous arrêter dans l'indéidancc, il nous pousse dans la soumission. Sa méthode ecoutumée est de faire surabonder la vertu où le [)éché 'londsit, et de surmonter, selon l'expression de saint ihI,Io mal par le bien. (Bom., Xil, 21.) Et plus nous étulerons la société humaine et nous-mêmes, plus nous sens frappés de Texcellence de cette méthode. Appliquez B mêmes idées à l'égalité, dont notre âge est comme âvré. Qu'esL-ce que l'amour de l'égalité chez un grand ire de ceux qui la réclament? C'est un amour de la lq>ériorîtè, lequel se réduit, se restreint, mais que vous îe«, si les circonstances s'y prêtaient jamais, se déburson masque, et nous laisser lire son vrai nom sur orgueilleux visage. Je ne dis rien que vous ne sachiez, . frères. 11 n'est que trop commun d'aimer l'égahté eu ïspoir de cause, et comme le pis aller de la supériorité Jaquelle on n'a pu atteindre. On huit d'avoir des supé-
rieurs^ mais on ne haïrait pas d'avoir des inférieurs. Et quand on en est encore à Tamour de régalité> il est bien difficile de l'aimer autrement ; et l'on peut prédire à peu près à coup sûr que celui qui prétend seulement nç s'élever au-dessus ni descendre au-dessous de ses frères, s'élèvera au-dessus d'eux dès que l'occasion s'en présenterai L'égalité est dans la bouche et non dans le cœur de ceux qui ne veulent pas descendre; elle n'a de vrais amis, de partisans assurés, que ceux qui acceptent et qui aiment le précepte de saint Paul.
Prétendons-nous que l'égalité ne soit pas en elle-même un droit et une vérité? Non, mes frères; que la philosophie en discoure à son aise, que la politique s'en préoccupe, c'est bien, l'Évangile ne s'y oppose pas; mm l'Évangile n'a rien à en dire; l'Évangile ne parle pas d'égalité : son égalité à lui, c'est la fraternité ; et la fraternité, dans son sens, c'est la soumission. Tel est l'esprit de l'Évangile, telle est sa pensée. L'Évangile n'est pas un code; il laisse le droit faire lui-même ses affaires; la sienne est de faire pénétrer, non-seulement parmi Finjustice humaine, mais dans le sein même du droit, le principe du sacrifice. C'est son objet à lui, et l'on peut vous défier de lui en trouver un autre. La justice, à ses yeux, est bien une réalité; il la respecte, mais il ne s'y arrête pas; ou plutôt il s'empare de l'idée de justice, il la cultive et lui fait rendre tout ce qu'elle renferme ; et au sortir de ses mains puissantes, ce n'est plus la justice, c'est la charité.
Mes frères, l'esprit de soumission est tellement l'esprit de l'Évangile, il en ressort si vivement de partout, qu'il ne semble pas qu'on puisse être chrétien, et n'en être pas pénétré. Il s'en faut bien toutefois que ce principe n'obtienne, même de la part des meilleurs, tout l'hommage qui lui est dû. On dirait de plusieurs, qui paraissent d'ailleurs
charitables^ qu'ils ont tout de la charité^ excepté cette sou« mission précisément^ qui est le sceau et la consommation de la charité. Il faut pourtant aller jusque-là pour aller jusqu'au bout; et là où la soumission manque^ la prévenance d'ailleurs abondàt-elle, la charité est imparfaite. C'est un point sur lequel il serait bon de nous examiner. Il faudrait savoir si^ dans ce sens^ l'œuvre de notre charité est parfaite; si notre bonté n'est point volontaire et hautaine ; s'il n'y a pas beaucoup de complaisance pour nous-mêmes dans notre complaisance pour autrui; si^ en l'obligeant^ nous ne sa-* Yons faire que notre volonté^ ou si nous savons faire aussi la sienne; si^ tout en aimant peut-être^ nous n'aimons pas de trop haut^ de trop loin ; en un mot^ si notre charité est humble; car qu'est-ce qu'une charité sans humilité? — Il sepait bon de chercher à nous rendre compte du peu de reconnaissance que nous avons inspiré à des gens à qui nous avons tout accordé^ excepté peut-être ce dont ils étaient le plus jaloux^ l'attention et la confiance^ et qui volontiers nous auraient fait grâce de la moitié de nos sacrifices^ si nous avions voulu faire l'autre moitié à leur manière et Belon leurs vues. — Il serait bon, en particulier, d'examiner si nous savons écouter; écouter ! chose si rare chez les meilleurs I écouter ! l'une des marques les plus sûres de la soumission et de l'humilité ; écouter sincèrement, ce qui ne signifie pas attendre en silence, et avec plus ou moins de patience, que les gens aient tout dit, pour leur communiquer ensuite ce que nous avons médité tandis qu^ils parlaient; non, mais sortir de notre pensée pour entrer dans la leur, nous mettre à leur place, compatir à leurs préventions mêmes, et suivre leurs raisonnements ou leurs récits avec toute la naïveté d'une curiosité affectueuse. — Il serait bon de nous rappeler cette recommandation évangélique : a Rendez l'honneur à tout le monde, p
(4 Pierre, H, 47.) et, en conséquence, de nous demander si notre charité a été accompagnée de respect : de respect, car, si nous respectons en nous la qualité d'homme, comment ne pas la respecter dans autrui? de respect, car comment ne pas honorer ceux que Dieu lui-même a hônoréS; ceux vers lesquels il est descendu comme vers nous, ceux pour lesquels, comme pour nous, il s'est fait homme? Je dis qu'il serait bon de se le demander; car, à vrai dire, je doute s'il y a une vérité plus oubliée et un devoir plus méconnu, même parmi les chrétiens ; et combien peut-être, parmi les plus avancés de ceux qui m'écoutent, combien qui ne s'en sont jamais avisés !
Encore, mes frères, n'avons-nous levé qu'un coin. du rideau. Ces imperfections de la charité sont graves, sans exclure absolument la charité. Là même où le principe de la charité se trouve, quelques-unes de ses conséquences pourront se faire attendre, mais elles viendront; et tandis que l'homme naturel, qui prétend s'en tenir à la simple indépendance, glisse peu à peu vers la tyrannie, le chrétien s'élèvera peu à peu de l'indépendance à la soumission : mais, en attendant, à quels affligeants tableaux ne donne pas lieu, même parmi les chrétiens, ce principe secret de despotisme et d'oppression, renfermé dans le principe de l'indépendance, et qui fait de tous les enfants d'Adam, des plus petits comme des plus grands^ autant de tyrans en espérance ! Jusqu'à ce qu'il soit chrétien par le fond du cœur, cet homme qui croit l'être, quelle position, si chétif qu'il soit, ne prend-il pas dans le monde! quelle souveraineté ne se décerne-t-il pas ! avec quelle bonne foi ne se fait-il pas centre de Tunivers, et de quel air délibéré, selon les moyens qu'il en a, ne soumet-il pas à sa loi, ne contraint-il pas à servir ses intérêts tous ceux, petits ou grands, dont il est entouré! Ne vous le dissimulez pas, cet
DR LA SOCmSSlON BUTfELLE. 220
bommc-là, plus ou moins, c'est tout homme, c'est l'iiomine, c'est nous tous, avant que notre volonté superbe ait été brisée par l'esprit de Dieu, Étrange et horrible présomption chez des gens qui se réclament de Jésus-Christ I Ofl nous raconte que le chef de la première croisade, l'illustre Godefroi de Bouillon, après avoir conquis Jérusalem, refusa le titre de roi que lui décernaient ses soldats, ne voulant pas, disait-il, porter une couronne d'or dans ces mêmes Ueux où son maître en avait porté une d'épines. Pour nous, sur cette mâme terre où Jésus-Christ a porté une couronne d'épines, nous acceptons volontiers, comme autant de rois, la couronne d'or, et nous replaçons celle d'épines sur la télé de Jésus, en la posant sur la lôte de ces pauvres, de ces petits, de ces faibles ou de ces délaissés, dans chacun desquels nous devrions reconnaître uœ image ou un représentant de Jésus. Nous enfonçons celle couronne sur leurs fronts, d'où nous voyons avec indifférence le sang découler et se confondre avec leurs termes; ou plutôt nous ne voyons rien; nous ne soupçonnons pas même ces mortihcalions intimes, cette affeclion retaillée, celte pudeur aifroniée, ou bien cet avilissement gnulael du cœur et des mœurs chez des hommes que notre RSpect pouvait relever à leurs propres yeux et contrainte à mériter l'estime. Ce mal immense et incalculable, jBDUB ne nous en doutons pas même, quoiqu'il nous parût iojustË et cruel d'éli'e traites par qui que ce soit comme nous venons de traiter un de nos frères.
Que les apparences ne nous en imposent pas : les cir- GODâlouces, les mœurs, les bienséances nous répriment; mais il y a dans chacun de nous un tyran commencé. En nous faisant les égaux de noire souverain, nous nous tommes fuils, pour autant qu'il dépendait de nous, les
lires lie nos compagnons. Comment détrôner ce tyran?
230 LE DBYOIR
n n^y a qu^un moyen : c^est de nous faire^ dans un eÊpià • de charité j les serviteurs de tous nos Arères. Descendn simplement à leur niveau^ traiter avec eux de puissance i puissance^ ne suffirait pas; dans ce dangereux point de vue^ la tentation d^usurper reviendrait sans cesse^ le tyran renaîtrait toujours. Tyrans ou serviteurs^ telle est Tunique alternative ; et nous pourrions dire aussi bien : tyrans ou rois; car ce service librement accepté^ cette obéissance généreusement accomplie est une véritable royauté. Tons ceux dont^ au fond de notre cœur^ nous faisions nos esclaves, sont devenus nos maîtres^ c'est vrai ; mais notre maître^ mais notre tyran^ Torgueil ou Tégoïsme, est devenu notre esclave. Nous le voyons à nos pieds; et dam ce triomphe dont la chair s'afflige peut-être, mais dont Tesprit se réjouit, nous nous sentons véritablement rois.
Rois paisibles, à mesure que nous aurons mis sous nos pieds le désir de Tindépendance, qui renferme en soi celui de la domination. Car il n'y a que trouble dans la convoitise, et que paix dans le renoncement. Tous les désirs étant inquiets et tous les désirs étant infinis, Tâme ne peut se reposer que dans l'abandon de toutes ses prétentions^ qui sont des désirs impérieux. Ne rien prétendre pour soi est la condition irrémissible de la paix. Or, c'est encore prétendre que de retenir et de refuser. 11 faut donc, pour avoir la paix, tout céder à Dieu et à ceux qui nous représentent son droit, et ne réserver rien pour soi, rien sinon Dieu lui-même. Cherchez ailleurs, cherchez dans un moindre abaissement la paix dont votre cœur est altéré, vous ne Ty trouverez pas; et, prenez-y garde, retenir quelque chose, c'est n'avoir rien cédé; n'être pas descendu jusqu'au bas, c'est n'être pas descendu; ne s'anéantir points c'est rester sur le trône. Au nom de votre paix, n'en faites pas à moitié, ne vous diminuez pas, anéantissez-vous. La
DB LA SOUMISSiœf MUTUELLE. 231
noindre réserve volontaire est un refus complet^ et vous tqette tout entier dans les horreurs de la guerre; mais la fùlf la sérénité; la joie^ Tabondance des biens spirituels Mot un héritage assuré à quiconque^ de tous les biens^ de toos les droits^ de toutes les gloires^ ne se réserve que Dieu seul.
Ceux qui accepteront ce conseil ne s'en donneront-ils •pis un autre à eux-mêmes^ celui de ne pas rechercher indiicrètement les occasions de commander? L'esprit de soumission n'est pas incompatible avec le pouvoir^ mais il lut avouer que lé pouvoir correspond plus* naturellement i l'esprit de domination et d'orgueil. Il est possible de rester humble dans un poste élevé, mais il est encore plus ftcile d'y devenir superbe^ parce que l'obéissance répugne i tous les hommes^ et qu'il n'en est pas un à qui le commandement ne plaise. Nous en sommes tous avides ^ comme s'il n'y avait rien de si facile que de bien user de M volonté, et comme si nous ne savions pas que le pouvoir enivre les plus froids^ qu'il aveugle les plus sages^ et qu'il a été funeste au plus grand nombre de ceux qui l'ont eiercé. Le commandement est dans le sens de l'homme naturel^ l'obéissance est dans le sens de l'homme surnaturel; le commandement suit et l'obéissance remonte le cours du fleuve de notre volonté; voilà pourquoi le commandement est préféré à l'obéissance; mais voilà aussi pourquoi l'obéissance nous convient mieux que le commandement. Et si l'on disait que l'esprit de soumission s'exerce d'autant mieux lorsque la soumission est toute volontaire^ j'en conviendrai volontiers^ et j'avouerai que l'humilité conservée dans la pourpre m'édifie encore plus que l'humilité entretenue sous la bure. Mais l'essai en est périlleux; et celui qui^ aspirant au pouvoir^ n'a pas peur du pouvoir^ celui dont l'orgueil est doucement chatouillé
parla pensée de commander, celui ^ ^ ^ ^U|
lui est offert, ne reçoit pas du de^"^='- i^^V^ ^^ dernier mot, le mot décisif, celui-lfc- ^ ,^ t^ ^t ^
de demeurer parmi ceux qui obé. ^^^^=:v ^^^«e ^-^^
iinn r\1â/*o i\af>mi />aiiv rtiiî />Ainmâi^Kl -^^^ "Mnl. "** .^
une place parmi ceux qui commaitf^ "^^B ^^/^ 9t moins se décide en présence de cett^^- - — "^^ ic/^ O obéir, et le commandement même -^o ^ • J^
qu^une forme de Tobéissance. ^it w*
Ainsi, dans toutes les positions, le^^^-^ ^^i^ volonté, c'est d'obéir; la vraie for m^^^ ^ ^e ^'^ charité, le bien dans tout bien, c'est ^^^'^ s^ ^^ |. ^ triomphe sur nous-mêmes, combiei^ '^©^/^'^•^ Qu'il est peu naturel, qu'il est étrair^^^ ^ "^"^ /3to^^' soumettre à l'homme ! Faire, sans em^ ^^ • Qte ^ ^ la volonté d'un homme qui n'a ri^iï é ^ ^^^e^» ^^ * essuyer, d'un air et d'un cœur tranqui//^ ^**s JOtrifl^ ni tés déraisonnables; nous voir enlever t^ç^ ^^s i^*^ l'ennuyeuse affaire d'un autre; nous lais^ei*^^ ^^^a** des démarches utiles peut-être, mais désa&j,^ *^^Oe|. ^ê^ donner à nous-mêmes, dans l'intérêt d'un ti© ^®*; hoq. l'indiscrétion et de l'importunité; supporter if^* ^'^ 4e auquel nous aurions pu nous refuser, mais e ^^^^'^ quelque susceptibilité; céder à quelque autre un /*••"< tion ou un avantage que nous pouvions réclamer- *^^ une interprétation peu favorable de notre coudu;!^^****'*' nos sentiments pour épargner à la réputation d'ant ^ *
plus grand dommage quelles obligations , nies a!a ^^
quels sacrifices! et ces sacrifices reviennent tous le -^^ La crainte de Dieu peut seule en donner l'idée- 1» ^^^ de Dieu, disons-nous, c'est-à-dire à la fois le 'resD^***^ l'amour, car la crainte de Dieu, c'est toute la lir^. ^ toute la piété ; mais si nous ne trouvons pas ailleurs Vy^ môme de ces sacrifices, en trouverions-nous ailleu
nyen, le mobile et la consolation, h force de nous y souellre habituellement, et d'en chercher mêiiiB l'occasion? RIS n'avons pas besoin d'insister là-dessus après que nous ils avons montré dans la re)ig;ion seule la sanction de ce hroir. Mais nous ne voulons pas, pour cela, laisser tomber B mots importants : u dans la crainte de Dieu. Ils n'inguent pas seulement le motif de la soumission, ils lui lonent encore sa règle et sa limite.
•Quand l'Apôtre nous dit : « Soumettez-vous les uns aux mtres dans ta crainte de Dieu, o c'est comme s'il nous ait : a Ne vous soumettez les uns aux autres que dans lu brÙDte de Dieu. » La volonté des hommes est souvent juste, nous le savons par nous-mêmes; elle est injuste t cela seul qu'elle veut ne relever que d'elle-même ; et hst pour ta briser en chacun do nous qu'il nous a été ornné de la part de Dieu de nous soumettre les uns au\ i. Mais parce que la volonté de nos semblables est le volonté d'homme. Dieu n'a pas pu ta substituer absolent h la sienne et jusque dans les cas oii elle contredi- . sa loi ; il n'a pu nous imposer envers nos frères une ^tion qui détruirait celle que nous avons envers lui ; fa pu sacrifier sa volonté toule sainte à la \olonté proe des hommes mortels; il n'u pu, par une inconcevable Btradiction, nous commander de lui désobéir; il a dû ptlre une limite à notre soumission, et celle limite de la mission se tire du même principe que le motif de tu ■mission ; le même nom sert à nommer la raison et la trîctîon du précepte : c'est la crainte de Dieu. Et comme E seule et même chose ne peut qu'ôlre égale à elle- :, il s'ensuit que le devoir de résister se trouve pressé, s notre conscience, avec la même force que le devoir ''.céder, et que, si lu vrai chrétien est te plus maniable I hommes, il en est aussi le plus inilexible. Mais ce n'est
pas assez qu'il soit inflexible et maniable tour à tour : il est Tun et l'autre à propos ; car se soumettre dans la cninfe de Dieu^ c'est se soumettre selon la loi et l'Esprit de Diea; selon cette loi qui nous est bien connue^ et selon cet Espiîl qui rinterprète à notre conscience. Or^ la loi de Dieu^ l'Eip prit de Dieu ne sont pas seulement une loi et un esprit de charité; c'est une loi^ c'est un esprit de justice j de bienséance et de raison. Il résulte donc des paroles de TApAlR bien comprises^ non-seulement que le vrai chrétien puise dans sa foi la parfaite soumission et la parfaite indépendance^ mais encore qu'il apprend à l'école de l'Évangile quelles choses il doit savoir abandonner^ et quelles il doit retenir. La clause ou la restriction renfermée dans eei mots : la crainte de Dieu^ obvie à tous les dangers dont le devoir de la soumission semble menacer la justice^ la morale pubjique et l'ordre social. L'idée de faire indistinctement toutes les volontés de tout le monde livrerait Tuniven à Tanarchle et au chaos^ en faisant de quelques hommes, et en pure perte^ les victimes ou les jouets de tous les antres; mais telle n'est point la portée de la maxime de saint Paul. Nous ne pouvons^ dans l'esprit de notre texte^ sacrifier notre volonté à celle de nos frères que sauf l'intérêt de la gloire de Dieu^ du bien public, de l'honnêteté^ et da droit des tiers. La charité particulière ne peut jamais prévaloir sur la charité générale; il y a plus : la charité particulière, loin d'exiger de nous que nous donnions des encouragements à l'injustice et à l'indiscrétion, nous le défend beaucoup plutôt; nos refus sont souvent plus utiles à ceux qui les essuient que nos concessions n'auraient pu l'être, et ce n'est pas toujours notre indulgence, mais notre rigueur, qui leur rend service. La justice ne permet pas d'enlever d'avance à ceux qui méritent, en donnant à ceux qui ne méritent pas. Enfin, mes frères, l'économie de w»
DE LA SOVHISBION KUTUEIXB. S35
forces et de nos moyens fait aussi partie de la sagesse chréfisnoe et de la crainte de Dieu; nous prodiguer sans discernement irait contre Tesprit du précepte , et donnerait peu d'édification; il n'est pas bon qu'on attribue à la faiblesse l'ouvrage de la force^ ni que les disciples de Jésus- Cbrist passent pour des imbéciles. Nous ne sommes que las économes de Dieu^ mais enfin nous sommes ses écolomes; nous administrons^ selon nos lumières, les biens, es forces, les talents qu'il nous a confiés; nous ne devons K)int les laisser gaspiller au premier venu; notre soumishyu est telle qu'elle est néanmoins accompagnée de liberté; A ce qui nous est commandé n'est pas tant de multiplier es actes de condescendance que de remplir notre cœur et le pénétrer toute notre vie de l'esprit de condescendance. !elai qui, dans le fond de son cœur, se sera mis au service le ses frères, se réservant le discernement du temps et de a manière de servir, afin de servir mieux, sera dans les ftm termes de la maxime apostolique; et ce n'est pas toucan en cédant, c'est en résistant aussi, qu'il entrera dans la pensée de saint Paul.
A cet égard même, on peut dire que la tâche du chré- \kea est également difiicile dans les deux sens; car, s'il se KKunet dans mille cas où il serait tenté de résister et où tout le monde résisterait, il résiste aussi dans mille cas où il serait commode de céder et où tout le monde céderait. C'ett.que, dans l'une et dans l'autre position, il ne consulte pas ses goûts, mais ses principes; et si, quelquefois, ses goûts se trouvent d'accord avec ses principes, d'autres fois, ^ plus souvent peut-être, ses principes le déterminent en sens contraire de ses goûts. C'est tantôt la soumission, tantôt la résistance qui est plus facile et plus agréable, et le monde ne regarde guère qu'à cet agrément ou à cette facilité; mais le regard du chrétien s'adresse plus haut, et
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ses concessions et ses refus sont fort souvent à contrenseos des concessions et des refus du reste des honunes. ïa sorte qu'après vous être étonnés de sa facilité^ que vous n'avez pu vous empêcher d'appeler faiblesse^ il vous force à vous étonner de sa fermeté, qu'au fond vous taxez de roideur. Nouvelle preuve de cette vérité, que l'homme spirituel ne peut être parfaitement compris que par les hommes spirituels, la foi que par la foi, la vie que par la vie, le christianisme que par les chrétiens.
L'esprit de soumission et l'esprit d'indépendance, l'im et l'autre bien appliqués, sont les deux éléments dont se compose la perfection de la vie sociale. Il n'est pas propre à la société, l'homme qui ne sait pas se soumettre; il n'est pas propre à la société, l'homme qui ne sait pas résister; mais l'homme qui sait l'un et l'autre est le vrai homme social; et l'homme qui sait l'un et l'autre est celui-là seulement qui craint Dieu : bien entendu, encore une fois, que, dans l'esprit de l'Évangile , la crainte comprend Tamour. Or, nous savons désormais que le disciple de TËvangile sait se soumettre, s'assujettir; avons-nous besoin d'apprendre, après tant de souvenirs conservés par l'histoire, et, grâces à Dieu, à la vue de tant d'exemples conten)porains, que le chrétien sait résister? Qui donnera, si ce n'est lui, l'exemple de la véritable indépendance ? Qui maintiendra le principe de la résistance pour la justice, pour la dignité humaine et pour Dieu , si ce n'est ceux-là noémes qui l'ont inauguré dans le monde? Hélas I que verrionsnous dans la société, entre les deux extrêmes de la servilité et de l'insolence , vers chacun desquels oscille sans repos la nature humaine, que verrions-nous dans cet espace que chacun traverse sans s'y arrêter, s'il n'y avait pas des chrétiens dans le monde, et si le christianisme n'avait donné, à ceux mêmes qui ne l'ont pas pleinement accepté.
l SOUMISSION UUTUKLLE.
ce respect, si inconnu à l'ancien monde, des principes pour les principes, et de la vérité comme vérité î Que nous présente notre époque, dans tous les rangs de la société, cheï les personnes publiques et chez les particuliers, chez les individus et dans tes corps, de plus frappant que ce double excès de la faiblesse chez les uns et de l'arrogance cliei les autres, ou plutôt tour à tour de l'arrogance et la laiblesse chez les mêmes hommes? Les mêmes individui les mêmes corps, qui résistent oîi il faudrait céder, se soui niellent oit il faudrait résister; inflexibles et hardis envers les faibles, timides et obséquieux envers les foris, et se dédommageant de leur complaisance pour leurs supérieurs, en faisant bravement de la force contre leurs inférieurs? Ainsi, sous le nom de liberté, c'est l'anarchie qu'on caresse; ma le nom d'ordre, le mépris des lois de Dieu, c'est-à-dire lUprëme désordre. Or, l'Évangile a résolu le problème NDUvé le juste tempérament, en nous faisant puiser tour pr la liberté dans la soumission et la soumission dans berté : ainsi chaque élément dans son contraire, et non ', comme fait le monde, chaque élément dans son sem- Pour le monde, la liberté naît d'elle-même et la mission d'elle-même ; fausse et funeste généalogie, en 1 de laquelle la liberlé n'est que licence, et la soumisquR IJlchelé. Pour le chrétien, au contraire, la souion natt de la liberlé; c'est-à-dire que, dégagé des imaines, il fait librement à la charité tous les IBces qu'elle réclame ; pour le chrétien, la liberté natt b soumission, parce que, élant soumis à Dieu, il n'est iave d'aucun honmie, et qu'alors même qu'il obéit à que ordre humain, c'est à Dieu même qu'il obéil. ime la faiblesse n'est pour rien dans sa condescendanco, pfisioD n'est pour rien dans sa résistance; cette résisest calme, modeste, tempérée; îl dit slmplemeat :
ice
c( Jugez vous-mêmes s'il est plus juste de vous obéir qu'à (( Dieu; » et sans se troubler des conséquences^ il se remet à Dieu qui juge justement.
Chose admirable ! des caractères naturellement faibiei ou trop faciles se retrempent dans cette source divine; et la foi leur prête un courage^ une fermeté^ une franchiie dont il ne semblait pas qu'ils fussent capables^ Un des pha grands missionnaires de notre époque^ le bienheuren Garey^ s'accusa souvent de ne savoir presque pas direnod^ et il rapportait à cette faiblesse plusieurs des chagrins d€Ot sa vie fut traversée. Toutefois ce même homme surmonti tous les obstacles^ toutes les résistances^ tous les aifronti qui s'opposaient à ce qu'il prit du service dans l'armée de Jésus-Christ; il sut dire non à mille objets et à mille pe^ sonnes; il fit^ à lui seul^ une œuvre immense^ à travers tous les incidents d'une mauvaise fortune et tous les efforts de rinimitié : il fut un héros et un martyr. Il paraît dono que si> dans les choses où il ne sentait pas les principes intéressés^ il avait peine à dire non, il le savait bien dire partout où la vérité et la gloire de Dieu lui paraissaient en cause. Ah ! que le plus faible devient fort^ que le plus timide devient indépendant^ lorsque^ une fois pour toutes^ il ft dit non aux éléments du monde et aux passions de l'homme naturel! C'est là le point, mes frères; c'est là cette chevelure de Samson qu'il faut préserver des ciseaux. Quand on a su dire non à soi-même, on peut le dire att monde entier. Quand on est fort contre soi-même, on est fort contre tous. Quatid on a appris à se soumettre, on a appris à résister.
Ne soyez donc pas surpris, mes très chers amis, que ces deux sujets se confondent dans ma pensée, et qu'à la fin d'un discours sur la soumission je vous prêche l'indépendance. Elles viennent du même principe; elles sont une seule et même chose dans les profondeurs de l'âme. La
crainte de Dieu les fait éclore toutes deux à la fois. En faisant aujourd^ui les affaires de Tune^ nous avons soigné [es intérêts de Tautre. Notre discours sur la soumission sera^ quand vous le voudrez^ et sans y rien changer^ un iiscours sut Tindépendance; il n'y a^ pour ainsi dire^ qu'à le retourner; et si vous n'en pouviez pas tirer des arguments en faveur de Tindépendance, vous n'y en trouveriez non plus aucun en faveur de la soumissioi). Élevez les yeux^ mes frères, vers Tauteur et le consommateur de votre foi ; vous trouverez dans son sein , sous la forme d'un principe unique, les deux vérités que notre texte vous a rappelées. Élevez vos cœurs vers le prince de votre salut, vers Celui qui a été obéissant jusqu'à la mort de la croix, et vous apprendrez de lui à obéir et à aimer. Élevez vos cœurs vers VAmen, le témoin fidèle, vers Celui que dévorait le zèle de la maison de Dieu, et vous apprendrez de lui ce que c'est que l'indépendance chrétienne. Esprit de ce roi débonnaircl, Esprit de force et de douceur. Esprit de guerre et de {mix. Esprit de siletice et de témoignage, enseignez-nous toutes vos voies; dressez nos doigts à la bataille, et courbez nos fronts sous le joug; apprenez-nous à ôéder et à résister, à donûer et à retenir, à nous taire et k parler, et, dans toutes choses , à mourir à nous-mêmes pour vivre à Dieu en Jésus-ChristI
Pendant que nous en avons le temps (ou pefidani que le temgt est favorable) faisons du bien à tous. Galates» VI, 10.
Saint Paul, dans Tendroit d'où notre texte est tiré, n'a pas eu Tintention de caractériser la bienfaisance chrétienne; mais dans quelques versets il a jeté, comme en passant, tous les traits principaux qui entrent dans Tidée de ce devoir. Quelle en est l'importance au point de vue du christianisme? Nous rapprenons par sa récompense: la vie éternelle. Quel en est le caractère, c'est-à-dire comment doit-il être rempli pour obtenir une si grande récompense? Ces mots nous l'apprennent : « Celui qui sème « de l'Esprit moissonnera de l'Esprit la vie éternelle. » Ce n'est donc pas une simple pratique, un acte extérieur dont le principe importe peu, ou le résultat d'un calcul : c'est un fruit de l'Esprit, Teffet d'une régénération intérieure. Envers qui cette bienfaisance chrétienne doit-elle s'exercer? Notre texte nous le dit : « Faites du bien à tous. » Quelle est enfin l'urgence de ce devoir? Hâtez-vous: « faites du bien à tous pendant que vous en avez le « temps. » Que manquerait-il à cette théorie, s'il nous est
permis de parler ainsi ? Un mot sur la nature même des devoirs auxquels le chrétien est appelé envers tous. Mais ce mot est partout dans TÉvangile^ et la charité qui vient de TEsprit, comme s'exprime TApôtre, ne peut pas prendre le change; elle ne peut^ compatissante pour les souffrances du corps ^ être insensible aux misères de Tâme; pour leur apporter son secours, il ne lui manquait que de les connaître^ et c'est la première chose que l'Évangile lui ait révélée. Ainsi, sous l'haleine vivifiante de TEsprit de Dieu s'épanouissait dans le cœur de l'homme cette fleur divine de la charité, avec toutes ses couleurs, avec tous ses parfums, avec toute sa gloire; le christianisme, comme le premier homme, fut adulte en naissant; dès qu'il ouvrit la bouche il ne bégaya pas, il articula distinctement toute la vérité; il eut et il donna de chaque chose des idées mûres et complètes, et dès son entrée dans l'humanité et dans la vie il remplit toute sa destinée.
Nous ne relevons aujourd'hui, mes chers frères, dans cette théorie de la charité, improvisée par saint Paul, qu^un trait seulement, qui nous parait ressortir vivement dans le verset de notre texte : Pendant que nous en avons le temps; mais il faut d'abord s'entendre sur le sens d'un tenue capital en cet endroit : le temps. Ne nous arrêtons pas au sens ordinaire de ce mot : il signifie, dans cet endroit, non pas le temps simplement et n&ment, mais les circonstances du temps, ce qu'il offre de favorable au dessein de faire du bien, ou, en un mot qui rend exactement le terme original, ï opportunité ;e.n sorte que, pour rester fidèle à la pensée de l'Apôtre et la présenter dans toute son étendue, il faut traduire ainsi les paroles du texte : ce C'est pourquoi, tandis que nous le pouvons, falot sons du bien à tous. »
Or, mes frères, dire : pendant que nous le pouvons, c'est
dire à la fois : Il y a un temps où nous le pouvons^ et un autre où nous ne le pourrons plus. Nous le pouvons k présent, nous ne le pourrons pas toujours. Voilà, mes frères, les deux idées sur lesquelles saint Paul appelle successivement notre attention.
Nous pouvons faire du bien. — Mais est-ce donc là précisément ce que nous avons h démontrer? Qui doute, eo effet, que nous puissions faire du bien? Qui de nous se croit hors d'état d'en faire d'aucune sorte ? Maïs jusqu'oc ce pouvoir s'étend, mais combien nous pouvons faire de bien, c'est ce que tout le monde ne sait pas , et sur quoi plusieurs sont dans une grande erreur. Pourquoi oeb, mes frères? Est-il besoin de le dire? C'est qu'on se soucie peu de le savoir; c'est qu'on n'aime pas assez à. faire le bien ; c'est qu'on n'est pas avide de cette activité et de cette influence comme de telle autre; c'est qu'on n'ycsl pas porté par un instinct vif et puissant comme vers te différents buts que proposent le plaisir, l'ambition et Tamour de la gloire. L'instinct et le désir donnent une tw longue et perçante. Elle a bientôt atteint, bientôt dépassé l'horizon du possible ; et si elle ne voit pas tout, du moins elle veut tout voir. L'instinct de notre charité, si c'en est un, a la vue courte et lês mouvements paresseux; il n'a pas d'ambition, il se contente de peu ; à peine éveillé, fl s'endort; à peine en route, il se repose. A qui donc nous adressons-nous aujourd'hui? Est-ce uniquement àceuià qui la charité, encore assoupie, n'a pas révélé, avec toute rétendue de leur pouvoir, toute celle de leur devoir? San> doute c'est h eux premièrement, afin d'aggraver en eux k sentiment de la responsabilité; mais c'est à vous aussi, vous en qui Jésus-Christ a allumé, par son Esprit, h flamme de la charité; c'est à vous aussi, afin que votiv joie soit parfaite, et qu'à la vue de tout le bien que Dieu
PBBMIBR PISGOUM. 943
VOUS a donné à faire ^ vous le bénissiez de 80^ dop ineffable. Pour nous, mes chers frères, qui nous rangeons plus justement au nombre des premiers que parmi les seconds, nous bénissons Dieu de nous avoir donné à faire cette étude, et, s'il est permis de parler ainsi, de prophétiser contre nous-mêmes.
Pour pouvoir faire du bien^ il faut d'abord en avoir Toccasion, c'est-à-dire qu'il faut avoir à sa portée des êtres dans une telle condition qu'il y ait quelque chose à ajouter à leur bonheur s'ils sont heureux, ou quelque chose à retrancher à leur souffrance s'ils sont malheureux. Or, mes frères, qu'en pensez-vous? Les occasions manquentelles? Dites bien plutôt qu'elles abondent. Elles abondent, de l'aveu de ce mélancolique, à qui le monde n'apparaît que comme une vallée de larmes, une prison lugubre, d'où l'on ne sort, comme le criminel de son cachot, que pour mourir. Elles abondent, de l'aveu de cet épicurien égoïste, qui ne songe qu'à tirer parti du monde pour ses voluptés, et qui se plaint seulement que la vue et les cris de tant de misères l'importunent et le distraient, pour ainsi dire, de sa félicité. Étrange et coupable contradiction I L'égoïsme, tour à tour, affirme et désavoue la même vérité. S'agit-il de se plaindre : les misères abondent; s'agit-il de faire du bien : les misères sont rares. Ce qui abonde comme importunité est rare comme occasion. Au point de vue de son intérêt, le monde est triste à faire peur. Au point de vue de son devoir, le monde, à tout prendre, est riant et beau. Ces exagérations et cette cruelle inconséquence sont étrangères au cœur chrétien. Il ne ferme les yeux ni sur les sources de bonheur que Dieu, qui eût pu les fermer toutes, a laissées ouvertes dans la vie humaine, ni sur les sources d'amertume qui jaillissent à larges flots de toutes les existences et de tous le^ cœurs. Les premières
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rengagent à bénir Dieu^ les secondes font appel à sa coinpassion^ et il entend cet appel. Au lieu de lui fournir, comme à tant d^autres^ un sujet de vaines et irréligieuses déclamations^ les maux de lliumanité lui paraissent comme une matière offerte à sa charité. Et de même que sa reconnaissance s^était plu à faire le compte des bienfaits de rÉternel^ et les avait trouvés bien plus nombreux à une seconde qu'à une première vue, sa charité, aussi, fait le compte des misères qui Fentourent, et il les juge bien plus nombreuses qu'il ne Tavait pensé d'abord. La charité ouvre ses yeux, étend sa vue, approfondit son regard. Sans connaître tout, sans tout voir (et qui pourrait tout voir?), il en voit assez pour se demander : Comment suffirai-je à toutes les occasions qui se présentent? Gomment répondrai-je à tous les appels qui retentissent dans mon cœur ? Car je ne parle pas seulement, mes frères, des appels que l'oreille entend , et des misères tellement éclatantes qu'on les voit, pour ainsi dire, avec les yeux fermés: celles-là, sans doute, sont déjà assez nombreuses; mais l'heureux du siècle, qui s'enferme et se barricade dans sa félicité, a beau les trouver nombreuses, il en connaît peu au prix de ce qu'en rencontre tous les jours l'homme dont les entrailles sont chrétiennes! Et que c'est bien à celui-là qu'il est permis de s'étonner et même de s'effrayer de leur multitude ! Car son regard ne se borne pas à les rencontrer; il les évoque et les fait comparaître; en sorte que ce n'est pas seulement du côté du malheur que retentit un appel, c'est du côté de la charité. Elle fouille dans le secret des maisons, elle fouille dans le secret des cœurs; elle pressent, elle devine encore bien plus qu'elle n'aperçoit; elle n'attend pas seulement les occasions, elle ne s'empresse pas seulement de les saisir, elle les crée, elle les multiplie; elle ne voit pas seulement la souffrance à son dernier point,
PREUiER DlâCOUR». S45
ns- la souffrance commencée; ni le malheur flagrant. Bis le bonheur menacé; ni les peines à guérir, mais les unes à prévenir; ni le plus grand mal à empêcher, mais plus grand bien à procurer; ni de la souifrance à éparler, mais du bonheur à donner. Que dts-je? elle cherche douleur, comme l'avare cherche un trésor; elle souffre is souffrances mêmes qu'elle ne connaît pas; elle enrrae dans son cœur toute la création de Dieu ; elle se burbe sous a le noble fardeau du genre humain; » elle Tte le monde ; l'amour, fort comme la mort, est avide insatiable comme elle; il ne dit jamais : C'est assez; et ' trouvant point de bornes dans la vie, mais des bornes ■ton pouvoir, il se limite et se circonscrit pour ne pas se ilsiper, et ne demeure ilhmilé, immense qu'en lui-même, kns ses affections et dans ses prières.
Ainsi se multiplient, pour l'homme charitable, les océans de faire du bien. Mais parce qu'il est seul à les voir, 'existent-elles que pour lui? Tout le monde n'est-il pas d'avoir les mêmes yeux? 8uflit-il de les fermer pour lire lenn à rien? Et, dans le jour de la réiribution, les »3ions que nous avons vues et celles que nous aurions voir ne nous accuseront-elles pas également devant le miunal de Dieu? Ne dirait-on pas, mes fuères, que lu arité est une affaire de gofit, et que, parce qu'elle est i sentiment, elle n'est pas un devoir? Oui, j'en conviens, charité donne une grande pénétration et de grandes nières; mais ce dont vous aurez à répondre d'abord, Kt ptécisément d'avoir manqué de charité. En attenot, vous avez une conscience, vous avez des yeux; :-les et voyez. Ne vous contentez pus de ces rumeurs lloureuses qu'apportent jusqu'à vous les nouvelles et bruits de chaque jour, ni du brusque éveil que vous ment de loin à loin les misères et les douleurs qui
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viennent heurter à votre porte. Reçueillez-vpus et prêtez Toreille. Parcourez^ par la pensée^ les différents étages de la société^ en ne prenant^ pour représenter chacun d'euxj qu'une seule famille de votre connaissance. Prenez au hasard^ j'y consens; mais appliquez votre conscience à cet examen. Dressez l'inventaire des maladies invétérées^ des infirmités douloureuses, des revers de fortune, des privar tions matérielles, du souci de vivre, de la lutte impuissante contre le besoin, de la faim, de la soif, de la froidure endurées par des enfants à la vue de leurs mères, des humiliations d'un cœur fier, des sacrifices de l'amourpropre à la nécessité ; ajoutez à cette liste déjà longue celle des divisions domestiques, des haines entre les familles, des attentats mutuels à la réputation, des ruptures scandaleuses, des affronts sanglants et répétés, des désordres d'un père, d'un époux ou d'un fils rejaillissant sur toute une famille, des unions imprudentes et malheureuses, des relations coupables et avilissantes, des déceptions amèreS; des séparations cruelles que commande la nécessité, de
celles que consomme la mort Puis, dites-vous bien
que les douleurs qui parlent et qui se montrent sont à peine des douleurs au prix de celles qui se cachent et qui se taisent; dites-vous que, par-dessous cette surface que votre œil enlève d'un regard, il y a un trésor de misères muettes qui ne se laissent pénétrer qu'au regard de la charité, et surtout au regard de Dieu. J'ai supposé, vous le voyez, le cours ordinaire des choses humaines; j'ai pris la vie et la société dans une de ces zones tempérées où le bien et le mal semblent se balancer. Que serait-ce si je vous transportais dans ces lieux et dans ces moments où le mal, aflluant et se précipitant avec une sorte de fureur, multiplie, avec les souffrances, les occasions de faire le bien! Je vous ai retenus aussi dans l'enceinte, assez res-
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serrée^ de votre ville ou de votre commune^ quoique je pusse étendre plus loin votre regard sans le porter par delà la sphère des véritables occasions. Mais, au lieu d'étendre le cercle , je veux le resserrer encore. Ce ne sera plus que celui de votre parenté et de vos relations intimes. Je ne parlerai plus que des occasions sur lesquelles vous avez le premier droite et sur lesquelles^ à votre défaut seulement^ d'autres peuvent porter la main ; de ces occasions, en un mot, qui sont à votre égard de véritables vocations. Il ne s'agit donc plus que d'avoir soin des siens, devoir dont la négligence nous met au-dessous des païens eux-mêmes. Je veux qu'une raison quelconque vous ait interdit une action plus étendue. Je veux encore que, dans le cercle où je vous réduis, les biens l'emportent sur les maux. Môme alors les occasions vous manqueront-elles? Faudra-t-il vous fatiguer aies chercher? et à défaut de beaucoup de mal à guérir, ne trouverez-vous pas beaucoup de bien à perfectionner? Et votre activité ne pourrat-elle pas toujours gagner en profondeur ce qu'elle perd en étendue? Nous sommes partis ensemble d'une supposition gratuite ; car jamais le cercle des occasions ne sera si resserré pour vous, comme aussi il n'est permis à personne de le resserrer à ce point, môme sous l'engagement de faire d'autant plus pour les siens qu'on fait moins pour ceux du dehors. Alors même, en effet, que chacun serait fidèle envers les siens, il faudrait bien que la charité fit des excursions hors de ce domaine : trop de misères, sans cela, resteraient inconsolées. Mais enfin, dans la supposition où nous nous sommes placés, apercevez- vous une limite, prévoyez-vous un moment où vous n'aurez plus à songer qu'à vous, et où vous serez embarrassés d'un excédant de charité? Ah! quelle idée vous feriez-vous de l'homme, do sa destination, de vous-mêmes, et de Dieu,
si VOUS pouviez nous dire sérieusement que vous voyez celte limite et que vous apercevez ce moment? Votre théorie sur ce sujet ne peut être aussi mauvaise que votre pratique ; vous avez pu mille fois manquer aux occasions; mais vous n'oseriez^ en y pensant bien^ dire que les occasions vous ont manqué ; ou^ si vous le disiez^ c'est que les premiers éléments du christianisme vous seraient encore étrangers; ce n'est plus des occasions^ mais de vos dangers^ ni des autres^ mais de vous-mêmes^ que nous aurions à vous parler désormais. Laissons donc une vérité écrite dans la conscience^ ou que la conscience est toujours prête à révéler ; ne réfutons pas une objection que, véritablement, on n'oserait faire. Cherchons-en quelque autre plus spécieuse, et répondons à ceux qui nous disent: (K Non, les occasions ne manquent pas ; au contraire, elles abondent ; mais en le prouvant, vous avez prouvé trop; plus vous le prouverez, plus vous nous découragerez; car à quoi bon les occasions, lorsque les moyens manquent? » Il y a, mes frères, toute une classe de personnes (et vous nous direz bientôt si elle est nombreuse) à qui nous ne pouvons permettre cette objection. Nous parlons des personnes à qui, pour la satisfaction de leur ambition, de leur cupidité, ou simplement de leur curiosité, les moyens ne manquent jamais, ou, pour parler plus exactement, qui ne croient jamais en manquer. On sait chez combien de gens cette confiance va jusqu'à la témérité ou dégénère en présomption. Tout ce qu'on désire vivement paraît possible, et même souvent le devient. L'imagination alors aplanit tout, transforme les obstacles en moyens, et les ennemis en auxiliaires. Les ressources et les expédients sortent comme de dessous terre. On se sert tour à tour des hommes contre les choses, et des choses contre les hommes. On donne, par la combinaison, une valeur toute
2»«< nouvelle aux éléments les plus insignifiants. On croit ei'i soi, on croit aus auti'es, on croit à sa fortune. Et quand*' les moyens no paraissent pas, on dit que la volonté est UD moyen, le premier, le plus sur de tous, et qu'en définitive l'homme peut tout ce qu'il veut. Et l'expérience semble avoir pris à tâche d'accréditer cette maxime insolente. La volonté, en efl'et, réduite à elle seule, a créé des résultats qui semblaient n'appartenir qu'à l'opulence ou au génie. Elle associe de force à tous ses desseins des volontés plus faibles, mais plus éclairées. Le génie sans la volonté a créé.moins de merveilles que la volonté sans le génie, comme pourtant l'homme ne saurait, sans s'égaler à Diei faire sortir, je ne dis pas un monde, mais le moindre réii sultal, de sa \olonte nue, il faut bien se réduire à ceci que la \olonte t\oque lea moyens, et qu'à son puisse^ appel des forces qui sont hors d'elle se lèvent l'une aprëj'l l'autre, tt se rangent sous son commandement. Cei moyens sont bien des moyens , c'est-à-dire des intermi dtaires entre elle tt le but qu'elle veut atteindre, de» moyenh existaient avant elle, elle ne les a pas créés, elMtl itfs a tromes Lt toutes les merveilles qui naissent l'exercice de ta volonté n attestent pas seulement sa Ton mais l'inépuisable richesse de la nature et de la société. y a donc, en nous et hors de nous, des moyens pour l'ai complissemenl de nos desseins, et ces moyens n'atlendent*' qu'une volonté qui les discerne et qui les exploite. Et si quelques hommes s'exagèrent leurs moyens personnels et les ressources qui naissent de leur situation, un beaucouit' plus grand nombre sont loin de connaître toutes les forcet que la Providence a mises à leur disposition. HélasI il faut tout dire : comme il n'a pas pu entrer dans le plan de Dieu (le gOner la hberié de l'homme, les moyens de satisfaire tics passions coupables ne sont pas moins nombreux ai
moins accessibles que ceux de satisfaire des vœux légitimes; le mal est aussi facile que le bien; nous pouvons l'avouer sans porter la moindre atteinte à la gloire et à la sainteté de Dieu. Mais ce qui serait impie ^ ce serait de prétendre qu'il a organisé le monde pour le mal plutôt que pour le bien, que tout est facile excepté de le servir^ et que^ parmi les créatures morales ^ il y en ait une seule que Dieu ait déshéritée du glorieux privilège de faire^ comme Dieu, le bien volontairement. Non, non, ce qui at rare, comme aussi ce qui est important, c'est la volonté; c'est elle, dans ce domaine comme dans tous les autres, qui fait trouver et qui multiplie les moyens; qui rend la faiblesse puissante et la pauvreté riche; qui enfin, créatrice à sa manière, rend le néant fécond, et appelle comme si elles étaient les choses qui ne sont pas. Et l'on dirait véritablement que quand Dieu ne donne pas immédiatement les moyens, c'est pour donner mieux encore, je veux dire le soin de les chercher et la douceur de les trouver. Le sol le plus fécond n'est pas celui qui produit davantage; les hommes les plus favorisés du côté de l'intelligence ou de la fortune ne sont pas ceux qui font le plus de bien. Soit que vous regardiez à la quantité ou à la qualité des œuvres, il faut mettre sur le compte des pauvres et des petits en tout genre la plus grande partie du bien qui se fait sur la terre. Je parle, mes frères, au sens absolu : que serait-ce donc au sens relatif ou proportionnel? Dans ce dernier sens, c'est-à-dire en prenant pour mesure du devoir ce que font la plupart des riches et des heureux, et en tenant quittes de tout ce qui la dépasse les pauvres et les cbétifs, il resterait, l'un portant l'autre, au bénéfice de chaque pauvre comparé à chaque riche, un solde énorme de bonnes œuvres, qui ne permettrait plus, entre les premiers et les seconds, la pensée même d'une comparaison.
PREIHER DISCOURS. 251
Qui donc vient se plaindre que^ les occasions abondant^ les moyens manquent? Est-ce la charité? A la bonne heute^ on peut lui permettre à elle, non de murmurer, mais au moins de gémir. Il est même impossible qu^elle ne laisse pas échapper cette plainte. Car dans le grand nombre d'indifférents et d'égoïstes qui n'exercent guère la bienfaisance qu'envers eux-mêmes, et qui n'acceptent point leur part de la tâche sublime imposée à l'homme envers l'homme, il y a sans doute, si l'on prend l'ensemble, plus de douleurs à consoler que n'en peut consoler ce nombre, hélas! trop petit, de cœurs dévoués et généreux. Leurs moyens sont insuffisants, parce que tant d'autres hommes n'usent pas des leurs; et lorsque, après avoir donné peut-être à leurs frères malheureux leur substance et leur sang, leur amour se trouve encore en face d'un si effrayant déficit, alors, mes frères, que ceux qui ont déjà tant fait pleurent de ne pouvoir faire davantage, je le conçois, je l'excuse; je demande seulement où commence, dans la carrière de la charité, le droit de parler ainsi, et combien il faut avoir sacrifié de son temps, de sa santé, de ses forces et de sa fortune, pour pouvoir se plaindre que les moyens manquent. C'est une question qu'il faut laisser à la conscience de chacun. Mais que des hommes qui n'ont que de loin en loin, par passe-temps ou par pudeur, employé au service du malheur une partie minime de ce qu'ils pouvaient lui consacrer sans s'imposer à eux et aux leurs aucune privation réelle, que ceux-là parlent de l'insuflSsance des moyens, qu'ils le fassent au milieu d'une abondance de moyens encore sans emploi, qui pourrait le supporter, mes frères? Et si, non plus tel ou tel individu^ mais l'humanité devenant une personne et prenant une voix, disait que tout ce qu'elle possède, tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle peut ne saurait être élevé, par les efforts
de la bienfaisance^ jusqu^au niveau de cet océan des misères humaines^ nous dirions encore : Non^ non, cela n*est pas. D'institution divine ^ il y a dans le monde un pain pour chaque affamé^ un habit pour chaque nudité^ un consolateur pour chaque infortune^ une satisfaction pour chaque besoin; Téquilibre serait exacte si nous ne Tavions pas rompu ; ce n'est pas Dieu qui est en faute^ c'est nous. Il n'avait institué ou permis Tinégalité que pour nous donner lieu incessamment de Teffacer ou de Tadoucir. Même sans Teffacer, il y a ici-bas de la vie , du bonheur pour tous; mais^ au lieu de placer le bonheur des individus dans leur position personnelle et de le faire dépendre de leur liberté. Dieu en a placé une partie dans le cœur des autres. Dieu a voulu que nous nous dussions réciproquement quelque chose. Il a obligé à s'entre-rencontrer, à se chercher mutuellement, le riche et le pauvre, le faible et le fort, le savant et Tignorant. Il a voulu que le rétablissement de réquilibre fût notre ouvrage; il ne Ta pas rompu lui-même, mais il nous a laissé le choix de le rompre ou de le maintenir. Il est rompu, je le sais : en s'éloignant de Dieu, Thomme s'est éloigné de l'homme; la charité ne comble pas, à mesure, les vides que fait le malheur; l'abondance des uns, je dis l'abondance en tout genre, ne supplée pas au dénûment des autres; en sorte qu'il y a sur la terre beaucoup plus de malheur que Dieu n'en a voulu. Mais parce que l'humanité en masse a manqué à sa mission, vous croirez-vous déchargés de la vôtre? Parce que l'humanité méconnaît ses ressources, méconnaitrezvous les vôtres? Au contraire^ ne vous sentirez-vous pas obligés de relever tout ce que vous pourrez du fardeau qu'elle a laissé tomber, et de faire d'autant plus de bien que d'autres en font moins? Vos moyens, direz- vous, ne sont pas à la hauteur de tant de misères? Et qui en doute?
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Et surtout, qui est-œ qui vous rend responsables de celles que vous ne pouvez pas soulager? Mais vous l'êtes de toutes celles que vos soins auraient pu faire cesser ou du moins adoucir. Vous êtes responsables de tous les moyens que vous n'emplovez pas. Vous l'êtes de tous ceux que vous ne voyez pas, si vous avez pu les voir. Vous l'êtes de votre erreur même sur votre impuissance, s'il a dépendu de vous de n'être pas dans l'erreur. Vous l'êtes de votre négligence k approfondir vos ressources et à mesurer vos Torces.
Faut^il le dire Ml y a peu de gens, même parmi les meilleurs, qui fussent tout ce qu'ils doivent, et peu encore qui sachent tout ce qu'ils peuvent. Nous avons toujours, «lans un moment donné, quelque chose que quelque autre n'a pas. Le plus dépourvu a quelque chose à donner. Le plus ignorant a quelque chose à'apprendre au plus savant; le plus faible peut aider au plus fort; le plus pauvre est assez riche pour prêter à l'Éternel. Celui même dont l'existence dépend de la charité d'autrui peut, pur une prière fervente , rendre à son bienfaiteur beaucoup plus qu'il n'en a reçu. Que dirons-nous donc du riche, qui peut prier et donner? Que dirons-nous donc de l'homme à la fois riche et savant, qui peut enseigner, prier et donner? Que dirons-nous de l'homme savant dans les choses de Dieu, qui peut, au moyen de quelques paroles sincères, faire passer dans une âme troublée autant et quelquefois plus de paix qu'il n'en a lui-même T Dans quel état faudrait-il supposer le chrétien, pour être obligé de convenir qu'il ne peut plus faire aucun bien? A quoi faudrait-il te réduire, puisque privé de sa fortune, de sa santé, du mouvement niêmo, de la vue, de l'ouic, de la parole, ne vivant plus que par lame, il peut compter encore pour une puissance au sein de la société humaincT Cor, de même
254 LE TEMPS DE FAIRE Vt BIEN.
qu'à Tordinaire Tâme commande des actions au corps qui les exécute j Tâme agit aussi sans cet intermédiaire; il y a des actions de Tâme aussi réelles^ aussi effectives que toutes les autres^ et non-seulement effectives^ mais efficaces^ grâce à la correspondance du fidèle avec son Dieu par la prière, grâce au mystérieux pouvoir de Tintercession, et à la solidarité que Dieu a voulu contracter avec celui qui Tinvoque au nom et dans Tesprit de Jésus-Christ. Quelle puissance ne déploya pas Jésus-Christ attaché à la croix, sentant ses forces défaillir, et sa vie s'en aller goutte à goutte avec son sang ! Ses pieds ne pouvaient plus le porter à la rencontre des infortunés, ni ses mains toucher les yeux des aveugles, ni ses paroles retenir autour de lui la multitude étonnée, ni même son regard aller remuer le fond des consciences et révéler tout Thomme à luimême. Mais sur cette croix, où il avait abdiqué toute puissance extérieure, il fut plus puissant que jamais. Symbole tout ensemble et gage de la puissance du chrétien lorsqu'il est réduit, comme Jésus-Christ l'était alors, à la seule activité intérieure. Or, si dans un tel état vous avez tant de pouvoir, que ne pourrez-vous pas dans une situation ordinaire, lorsque, résolu à consacrer aux infortunés tout ce que vous pouvez de votre santé, de votre savoir, de votre industrie, de votre superflu, vous avez encore, par la permission de Dieu, la santé, le savoir, llndustrie, le superflu, ou une seule de ces choses? Et quoi qu'il en soit, mes frères, comptez vos moyens, mesurez vos forces, c'est tout ce que nous vous demandons; nous ne pouvons les mesurer pour aucun de vous; mais nous aurons tout gagné si nous vous engageons à les mesurer, à vous demander compte de ce que vous avez fait et de ce que vous pouvez faire; le reste viendra de lui-même, si, du moins, comme s'exprime TApôtre, vous avez bien
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appris Jésus-Christ; car on peut appliquer au glorieux esclavage du cbréUen cette maxime de la servitude orientale : Entendre, c'est obéir.
Oui, nous avons des moyens, dira quelqu'un, mais le n^yen même des moyens, le loisir nous manque. Saint Paul nous exhorte à &ire du bien tandis que nous en avons le temps; mais ce temps, nous ne l'avons pas. Je suppose^ chrétiens, que vous ne voudriez pas avoir prononcé l^;èrement une telle parole. Vous savez apparemment ce que vous dites quand vous la prononcez. Vous savez et vous reconnaissez que pour nous dispenser de secourir quelqu'un de nos frères, il ne faut pas moins qu'on devoir également pressant à remplir envers nousmêmes et précisément dans le même temps. Vous convenez qu'il ne faut pas se hâter de croire égaux notre besoin et celui d'autrui , ni supposer, sans en être bien certain , qu'il n'y a qu'un temps pour les deux. Vous sentez le prix de la circonspection dans cette affaire; car vous n'ignorez pas combien tout ce qui nous intéresse nous parait urgent, eofnme nous exagérons nos besoins, comme tout intérêt s'efface aisément devant le nôtre, comme ce qui nous nuit ou seulement ce qui nous gêne nous parait bientôt impossible. S'il fallait se précipiter d'un côté, ce devrait être du côté de l'infortune; s'il était permis de se prévenir, ce serait pour le besoin d'autrui; si quelque illusion était permise, ce serait celle qui voilerait à nos yeux les difficultés de la bienfaisance. Il faudrait être partial pour les malheureux; il faudrait incliner pour eux avant toute comparaison; il faudrait que le premier mouvement, le meilleur de Tàme, fût pour eux. Qui ne serait, après tout cela, profondément humilié, en considérant à quels intérêts les sacrés intérêts du malheur sont bien souvent sacrifiés 1 Quoi donc 1 un malheureux à un plus malheureux encofeî
son bien-é^re au soin de notre propre conservation? Tintérêt d'un étranger à celui d'un proche? un besoin peu urgent à une nécessité prochaine? les jouissances matérielles d'une personne à l'avantage moral d'une autre? un devoir, en un mot, à un devoir supérieur?^ Hélas ! on aurait honte de dire ce qui dérobe quelquefois nos secours aux infortunés! Un intérêt majeur, dites-vous, un devoir, la nécessité plus forte? Dites : un sommeil qu'on craint de retarder, un repas qu'on ne veut pas abréger, une lecture qu'on ne peut interrompre, une règle de politesse à laquelle on ne saurait manquer, une curiosité qu'il faut satisfaire, une méditation qui nous absorbe, un spectacle qui nous attend; mille amusements, mille paresses, mille lâchetés, et par-dessus tout la crainte de se trouver en téteà-téte avec le malheur, et le voile de tristesse que cette seule pensée jette par avance sur toutes nos joies. Voilà, ô clients de Jésus-Christ, voilà ces infortunes qui doivent être soulagées avant qu'on puisse penser aux vôtres, voilà les devoirs qui ont pris le pas sur le devoir de vous consoler, voilà, en un mot, les vertus qui s'exercent à vos dépens. Un peu de dormir, un peu de sommeil, un peu de mains pliées pour être couché, c'est-à-dire un peu d'indolence de la part de ceux qui devraient vous secourir, et qui le pourraient aisément; et votre pauvreté ou votre ruine viendra comme un passant, et votre disette ou votre désespoir comme un homme armé.
Oui, si le loisir manque à plusieurs, c'est que l'égoïsme l'a tout pris, parce que la charité n'en a rien pu sauver. Du temps pour faire le bien, il ne se trouve pas tout fait; c'est la charité qui le crée : l'égoïsme n'a point de loisir. Le temps ne se compose pas seulement d'heures et de minutes, mais d'amour et de volonté : on a peu de temps quand on a peu d'amour. Et même, chose remarquable^
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on a peu d'amour quand on a beaucoup de temps^ et Ton dirait que la liberté de disposer de ses heures comme on Fentend ôte à la plupart des hommes l'envie d'en bien disposer. Qui est-ce en effet qui, pressé de faire le bien, se plaint de manquer de temps? A l'ordinaire, celui qui en a le plus : j'entends celui à qui sa fortune permet le choix des occupations, et qui n'a pas à chercher du temps pour remplir ses devoirs, mais des devoirs pour remplir son temps. L'homme, au contraire, sur qui pèse l'obliga- ^gp d'un travail assidu et régulier, l'homme le plus occupé est celui qui a le plus de temps, et que Ton trouve le plus aisément disponible. Faut-il s'en étonner? Le premier des deux, outre les soiifis inévitables, dont le plus favoriêi^e peut pas entièrement se dispenser, donne tant d'helSrës à un repos peu nécessaire, aux soins de la vanité, aux entretiens futiles et vagues, aux bienséances imaginaires, aux intrigues, aux passions, au vice peut-être, qu'il lui reste en réalité moins de loisir qu'à l'homme solidement occupé. Il n'y a peut-être pas de profession si active qui consomme autant d'heures et qui fasse vivre autant à la hâte que cette laborieuse oisiveté. Ces hommes donc, le temps leur manque, j'en conviens. Le temps manque également à ces hommes d'une autre trempe, plus sérieux en apparence, mais plus ardents, qui, avides de fortune et de gloire, ne connaissent aucun intervalle de calme entre les émotions de la crainte et celles de l'espérance. Le temps manque également à ces hommes moins aventureux, dont les désirs ne s'étendent pas beaucoup au delà du nécessaire, mais qui s'y absorbent tout entiers, et qui n'ont pas assez de foi pour comprendre qu'on ne vit pas seulement de pain, et que l'acquisition de la seule chose nécessaire et l'exercice de la charité les dédommageraient amplement, eux et les leurs, de la part de superflu qu'ils au-