PARIS
6. BAILLIÈRE et Fils, en ie de Médecine et de la Société Botanique de France, 5 RUE HAUTEFEUILLE, 19
L'histoire des Sciences se confond en bien des points avec celle des hommes qui les ont créées ou qui ont, à divers degrés, contribué à leurs progrès. Le nombre en est grand, et si quelques noms particulièrement illustres, sont assurés de traverser les âges, il en est beaucoup . d’autres plus modestes qui échapperaient difficilement à Foubli, si des mains pieuses ne les recueillaient pour rappeler à la postérité qu'à eux aussi la science doit une partie de sa splendeur, et qu'il y aurait ingratitude à ne point en conserver le souvenir. La science n'est pas l'œuvre d’un seul peuple ni d’une seule génération ; patrimoine du genre humain, elle est le résultat des efforts d’un grand nombre d'hommes qui se transmettent, de siècle en siècle, cet héritage toujours grandissant. Une découverte en amène une autre, et celle-ci ouvrant de nouveaux aperçus, laisse voir devant elle le vaste champ dé l'inconnu, où ne tarde pas à s'engager l'armée des explorateurs. Conquérir pied à pied cet inconnu, arracher successivement ses secrets à la nature, et la forcer au besoin, par d'ingénieux artifices, à répondre à nos interrogations, telle est la noble ambition de ces esprits aventureux qu'aucun obstacle ne rebute, ni les lenteurs de l'étude, ni les sacrifices matériels, ni même l’oubli de leurs contemporains. :
Si l'ardeur est la même parmi ces vaillants champions de la science, les hasards heureux ne les favorisent pas tous également. Les aptitudes, non plus, ne sont pas les mêmes ; elles ne brillent pas toutes du même éclat, et néanmoins elles sont toutes nécessaires au progrès de la science, parce que toutes correspondent à quelqu’une de ses spécialités. Tel, par exemple, qui est doué de l'esprit d'analyse, et que ne rebute pas l'étude minutieuse des moindres phénomènes, prépare laborieusement les matériaux à l’aide desquels tel autre construira ces grandes synthèses qui sont l'édifice même de la science. La gloire de ce dernier pourra effacer celle des obscurs travailleurs qui lui ont ouvert la voie, mais, sans eux, Son génie, si grand qu'il soit, resterait souvent impuissant et comme noyé dans la multitude des faits particuliers, dont l'analyse n'aurait point encore fait connaître la nature, ni dévoilé les connexions. En réalité, et quelles que soient les apparences, tous les chercheurs sont solidaires les uns des autres, et c'est par leur travail commun que la science se développe, tantôt plus vite, tantôt plus lentement, suivant les circonstances amenées par le temps.
C'est surtout dans les sciences naturelles que se manifeste cette nécessité du concours d'hommes doués d’aptitudes diverses, d'analystes et de théoriciens. En botanique, par éxemple, il fallait avant tout, faire l'inventaire de la végétation; il fallait des curieux de là nature, des chercheurs de plantes, auxquels la passion du collectionnement faisait oublier les soucis vulgaires de la vie, pour que les Linné et les Jussieu pussent entreprendre les classifications qui ont rendu leurs noms immortels. Ce double travail se continue encore : la
PL rs classification, quoique les bases en soient définitivement établies, n’est pas achevée, et nous sommes loin de conaaître la totalité des plantes du globe. Pendant des siècles encore il faudra des explorateurs et des classificateurs, et c'est à noS arrière-neveux que nous laisserons le soin d'achever ce travail, s'il doit être jamais achevé.
Constituer des ensembles fondés par les analogies des êtres, faire des rapprochements justifiés par l'organisation, en un mot exprimer dans nos tableaux synoptiques des. produits de la nature, la hiérarchie qu'elle a mise entre eux, est assurément une œuvre difficile et qui . exige à la fois une grande perspicacité et un large coup d'œil ; c'est l'œuvre du naturaliste philosophe; mais on se tromperait si l'on croyait que les degrés inférieurs du travail scientifique sont exempts de difficultés. Pour le collectionneur botaniste ou zoologiste, il y en a une surtout qui se présente dès le début de ses recherches, qui reparaît à chaque instant, et qui devient pour lui le sujet d'une préoccupation continuelle : c’est la question de l'Æspèce, cette base fondamentale de toute classifica- Lion, et sur laquelle nombre de bons esprits se sont usés Sans la résoudre. Malgré les plus grands efforts elle est toujours pendante, et elle a donné lieu, de nos jours, à deux grandes écoles, inconciliables entre elles : celle des : larges espèces, telles que les entendait Linné et que les entendent encore ses nombreux disciples, et celle des : espèces étroites, dont un célèbre botaniste contemporain, … M: Jordan, est le chef. Entre ces deux extrêmes s'est formée comme une troisième école, celle qu'on pourrait appeler des éclectiques, qui vise à éviter ce qu'elle appelle
les excès des deux premières. Nous n’essaierons pas de prononcer entre elles; elles peuvent étre également fondées, car toutes troïs sont également réduites, pour discerner les espèces, à apprécier des ressemblances et des différences. Or le sentiment des ressemblances et des différences varie d'homme à homme, et souvent chez le même homme suivant les influences qui agissent sur son esprit, et ce sentiment est si vague, si changeant et si inégal, qu'on ne peut l'assujettir à aucune règle. Mais ces incertitudes dans l'appréciation des caractères de l'espèce, correspondent au phénomène extérieur de la variabilité des espèces elles-mêmes, variabilité quelque fois si grande qu'il devient impossible aux plus clairvoyants de lui assigner une limite, et de décider si telles et telles formes de même organisation générale, doivent étre réunies sous une même dénomination spécifique, où être considérées comme autant d'espèces différentes, indépendantes les unes des autres depuis le jour de leur création. C’est qu'il y a ici une inconnue : l'origine méme des espèces, problème insoluble, par lequel on a bâti, dans ces derniers temps, des hypothèses ingénieuses, mais contradictoires les unes des autres. Tant que cette inconnue subsistera, on ne pourra guère espérer que les naturalistes se mettent d'accord sur ce point fondamental autrement qu'en se faisant des concessions mutuelles, c’est-à-dire en se contentant d'approximations, comme on le fait dans d’autres branches de la science.
Cette difficulté est la pierre d’achoppement de tous les nomenclateurs en histoire naturelle, et, chose à noter, elle augmente à mesure que la nature mieux scrutée
iplie les formes intermédiaires entre celles qui, jusue là, étaient nettement séparées et, à ce titre, consiérées comme de bonnes et véritables espèces. Le lecteur, en parcourant l’intéressante étude qui fait l’objet de ce travail, ne manquera pas de remarquer que ce L des Caractères de l'espèce est la préoccupation te des botanistes dont la correspondance va er sous ses yeux. Il jugera mieux par là du mérite 1 de ces savants modestes, trop peu appréciés jusqu'ici, sur lesquels il n’est que juste, de ramener l'attention mis d’une science qu'ils ont si utilement servie.
Personne, aujourd'hui, ne songe à mettre en doute tilité de la botanique. Comme science, elle va de pair ec toutes les autres, et elle compte pour autant que Pen dans la Lit as naturelle. Au pu de vue
par ses Fapadrts smiitoles mie l'a agricultare, la séhtiie; Fhygiène et les arts industriels. Elle est devenue le complément obligé de toute éducation libérale, aussi en soi ne-t-on les éléments dans nos grands établissements iversitaires de second degré, comme préparation à des udes plus sérieuses dans nos Facultés des Sciences. amoindrit pas le rôle de ces nombreux volontaires, de s amateurs Si l'on veut, qui sans autre mandat que amour des plantes, s’en vont chaque année herbor par monts et par vaux, au prix de grandes fatigues
elqueiois au péril de leur vie. Pour être juste, il 2 connaître que c’est principalement à eux que nous
ons d'avoir re de noue flores de notre pays, et
— que c'est par eux aussi que se combleront insensiblement les lacunes qu’elles contiennent encore. :
En fait de végétation naturelle, la France est un pays bien doté: c'est aussi ün des mieux explorés sous ce rapport, et il n'est pas une de nos anciennes provinces qui n'ait produit quelques botanistes collectionneurs et suffisamment familiarisés avec la flore locale. Mais toutes les parties de ce vaste territoire ne sont pas égalemen favorisées : il en est de beaucoup plus riches que les autres, et parmi elles, les régions montagneuses, où la diversité des altitudes, des expositions et des terrains, amène une égale diversité de végétation. La richesse de la flore alpine est proverbiale ; celle de la flore pyrénéenne est peut-être tout aussi grande par suite de sa situation plus méridionale, mais elle est moins connue, et par cela même elle sollicite davantage Ja curiosité des amis de la science. Comme les Alpes, les Pyrénées sont visitées tous les ans par des botanistes français et étrangers, et il est rare que leurs perquisitions ne soient pas couronnées par la découverte de quelque plante nouvelle, au moins comme variété. C'est en. cryptogamie surtout, cette branche jusqu'ici trop négli- : gée de notre flore, que l'explorateur peut espérer cetle rémunération de ses fatigues. si
La liste serait déjà longue, des botanistes en renom q ont parcouru ces belles montagnes, depuis Tournefort. jusqu’au savant auteur du travail dont ces lignes sont la préface. C'est à lui de les faire connaitre au lecteur; rappelons seulement que son but principal est de remettre en lumière les services qu'ont rendus à la flore Pyré-
ér tion qui leur succède, parce qu’elle y cran devenu 4. rare aujourd’hui, du
* — 43 jusaaé
Toulouse, juin 1875.
Parmi les zélés botanistes stationnaires qui, pendant le premier tiers de ce siècle, ont favorisé le mieux la connaissance des plantes Pyrénéennes, le
Roussillon peut revendiquer avec orgueil le nom de trois hommes bien méritants, dont on retrouve les services dans nos }lores, et qui revivent aussi dans quelques genres ou espèces (dédicaces de la reconnaissance res-
pectées et justement consacrées de nos jours); c’est un médecin: Pierre de Barrera ‘, attaché d'abord à l'hô- . pital militaire de Mont-Louis vers 1770, mort à Prades en 1812, et deux pharmaciens très instruits, J. Coder, de
Prades, décédé en 1841, et B. Xatart, de Prats-de-Mollé,
décédé en 1846. Ces deux derniers botanistes surtout, heureusement placés sur les deux versants opposés du
Canigou, parcoururent dans tous les sens les principales
vallées, et en rapportèrent des plantes rares ou inconnues
{4} J'ai publié en 1872 (tirage à part du XXe Bulletin de la Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales), l'itinéraire botanique des Pyrénées-Orientales, extrait d'une lettre de Barrera Lapeyrouse. Les oe __— ici font nécessairement suite à ce premier travail et le complète Je joins à ce second LE les portraits de Picot de : Coder et de Xatart, obligeamment esquissés pour mon texte, par ami M. “rs ppp des Ponts et Chaussées. Ces portraits inédits sont tirés de Album botanique. L'image de Lafeyrouse est encore à uni: aus des botanistes. Je l'ai désirée longtemps, et n'ai pu nir qu'à l'aide du buste de ce savant, qui est conservé au Capitole sis , dans ce Panthéon de nos gloires locales.
— 144 — | jusqu'alors, qu'on retrouve encore dans un grañd nombre de collections avec les déterminations fournies par eux où les £abitat spéciaux qu'ils ont indiqués ‘.
Barrera a laissé un manuscrit important que continua après sa mort Clément Barrera, son neveu, médecin et botaniste comme lui. C'est la ÆVore topographique et méthodique des Pyrénées-Orientales * qui fut communiquée généreusement par l’auteur, de même que toutes ses plantes, à Picot de Lapeyrouse. Le professeur de Toulouse a bien essayé de donner un témoignage public de gratitude dans la préface de l'Æistoire abrégée des plantes des Pyrénées à son correspondant de Mont- Louis et de Prades qu'il appelle « le Nestor des botanistes dans les Pyrénées-Orientales, » mais ce témoignage trop attendu parut une année après la mort de Barrera. Les contributions botaniques du médecin roussillonnais sont relatées dans huit lettres qu'il adressa à son ami
(1) L'herbier de B. Xatart fut donné par son fils am docteur Aimé Massot, de Perpignan, qui projetait une Flore des Pyrénées-Orientales, et
ques au Musée pres naturelle de Perpignan, dès la publication de son livre. On espérait donc de conserver lherbier de Xatart au centre studieux de ce département si bien exploré par le pharmacien de Praisde-Mollé, et de voir un jour réunis à cette collection, les nouveaux et importants matériaux réunis par Massot; mais une man prématurée suspendit la préparation de la Flore et les plantes du docteur Massot, ainsi que l'herbier de Xatart sortirent de ése aus pour aller enrichir le cabinet de la Faculté de médecine de Montpellie
(2) Ce travail forme deux forts volumes in-4°. Il est précieusement conservé par la famille de Barrera qui el rh et semble destiné à occuper une place d'honneur à côté des autres documents botaniques dans le Musée de Perpignan
Lapeyrouse, durant une période de 24 années (de 1787 à 1811) ‘. Il y aurait lieu d’être étonné du petit nombre de ces rapports épistolaires entre deux naturalistes également épris d’une forte passion pour la botanique, si on pouvait ignorer que Lapeyrouse avait fait de multiples voyages dans le Roussillon pendant ce long espace de 24 années, notamment dans les dix premières années de ses relations avec Barrera, et que dans la seconde moitié de cette période, Barrera peu porté, à raison de son âge, à formuler de longues correspondances, avait pris l'habitude d'accompagner de simples notes ses fréquents envois de plantes au professeur de Toulouse. De son côté, si Lapeyrouse s’est montré écrivain plus actif, ilfaut reconnaitre qu'il poursuivait un but déterminé, pressant pour lui à atteindre: la publication de son livre. Il cherchait, comparait, comparait sans cesse; il avait besoin de recevoir, de recevoir beaucoup; il devait stimuler sans cesse le zèle de ses correspondants et par ces motifs ses lettres à Barrera et à ses autres pourvoyeurs ne pouvaient j jamais être retardées ni languissantes. Le botaniste de Mont-Louis adressa souvent les plantes des montagnes du Conflent et du Vallespir à Séguier, à Gouan, à Pourret, à Roemer, amis, on le sait, de Lapeyrouse et dont il devait les relations à ce dernier. Il composa aussi un “rones pour le minéralogiste Palassou, mais, je n'ai
. (4) Indépendamment des lettres elles-mêmes que je possède, l’inventaire dressé par le colonel Dupuy, des correspondances scientifiques reçues par Lapeyrouse (document de ma collection) confirme ce nombre de huit lettres seulement. Le colonel Dupuy fut l'exécuteur testamentaire du . pyrénéen, et le premier possesseur de sa vus tion d’autographes dont il Époet la publication qu'il ne réalisa point,