UN SINGE EXTRAORDINAIRE
Venu on ne sait d'où ; échappé probablement de quelque ménagerie où d'un cirque ambulant quelconque, je gros singe dout je viens aujourd'hui, mes petits amis, vous raconter l'histoire incroyable, mais Pourtant authentique, est un singe tout à fait extraordinaire. Il possède... ; mais n'anticipons pas, et à vous le soin de dévider, fil par fil, l'écheveau des qualités et des défauts d'un singe tel Qu'on n'en vit et que oncques n'en verra jamais dans notre bonve ville de Montréal.
Un beau matin de l'an de grâce 1907—la nouvelle n'est pas rance, corne VOUS voyez— ; donc un beau matin de l’an de grâce 1907, un riche citoyen de Ville-Marie, aujourd’hui Montréal, vivant en seigneur dans une princière résidence portant le No 1 de la rue Eden, au haut de la rue Sherbrooke, fut très Sürpris et même un peu effaré d'apercevoir, à son lever, tapi dans un Coin de son jardin, un singe de l'espère Ouistiti de la plus belle eau : mais tout sale, tout crotté, crevant de faim et de misère, en un mot en fort piteux Gtat, De ses pe tits veux noirs (ceux du singe) de grosses larmes roulaient sur ses joues poilues amaigries.
Un tantinet rassuré Par l'attitude de la bête, notre Crésus s’avance en se tenant toutefois prudémment sur ses gardes : On ne sait Jamais au juste, en ce bas monde, à qui l'on a affaire. Le singe pous-
de petits cris Plaintiffs, et, de ses pattes velues, comme pour faire comprendre qu'il à l'estomac vide, se frappe à coups redoublés le ventre, Qui sonne tel un tambour.
Touché de compassion, et se demandant si la chose qui se lamente Sous sc yeux est bien un singe ou un être humain favori de la laideur, M. Baptiste (c'est le nom Par lequel toute la ville de Montréal désigne le riche Citadin), M. Baptiste ne doutant nullement des intentions Pacifiques de la Pauvre bête, lui adresse paternellement la parole et l'invite, en ces termes, à le suivre : ‘’Mon pauvre ‘’Monkey'’, tu meurs de faim, de soif et de bien d’autres choses, n'est-ce pas ? Viens, suis moi sans crainte, et nous allons te restaurer, Si tu es une bonne pàte de singe, dépourvue de malice, tu feras partie de la famille.”
Enchanté, le singe sèche ses larmes, saute, rit, gambace joyeusement, fait mille grimaces derrière M. Baptiste, auquel il semble dire en son langage: “Oh! M. Baptiste, M, Baptiste ! quel bon cœur vous avez ! Que le bon Dieu des bétes Vous bénisse !”’
Mais l'entrée triomphale du Ouistiti à la maison produit d'abord tout un émoi facile à comprendre : les bonnes poussant des cris de dinde, gagnent la cour ; Mme Baptiste, paralysée par l'horreur, s'6crase sur un fauteuil en raurmurant : ‘Mon mari est fou !’’: Prince, hurlant, se terre sous un buffet; Minette, grondant, la Queue en balai et le dos en brosse, enfile l'escalier menant aux combles. Réveil. lées par tout ce ‘intamarre, Annette et Louisa, les deux amours de fillettes de M. Baptiste, accourent à moitié endormies, dans leur robe ce nuit, et, à la vue du singe accroupi dans une att‘* de humble et suppliante aux pieds de leur Pères ‘Mais, papa, s'à elles d’une Commune Voix, et sans le moindre effroi — l'innocence vrant la laideur, et les anges n'ayant pas peur du diable — mais, papa, qu'est-ce Que c'est que Ça !
— Une bonne béte de singe qui meurt de faim, fillettes, répond M. Baptiste.
Annette et Louisa s'empressert de bourrer l'animal de friandises. Celui-ci, une fois repu, se laisse complaisamment débarbouiller par les fillettes, auxquelles il jure une reconnaissance et une fidélité sans limites,
La curiosité faisant taire la fraveur, les bonnes sont revenues à pas de loup, Mme Baptiste à repris ses sens, et Minctte, au Las de l'escalier, se demande ce Que cela peut bien étre. Seul, Prince, ap- Préhendant sans doute "n rival, s'obstine à demeurer sous le buffet, d'où la famine seule le fera sortir, «t bientôt M. Ouistiti devient le favori ce la maison.
D'une intelligence vraiment surprenante, pour un singe, il saisit le moindre signe, et par ses mimiques toujours drôles, exprime claire ment ce qu'il veut. Ce serait une perfection de singe auquel, comme disent les fillettes, il ne manque Que la parole, s'il n'aimait pas tant, à l’occasion, jouer aux bonnes et aux serviteurs des tours de singe absolument pendables.
Un bien vilain défaut “hez Un singe, n'est-ce pas, mes amis ? Mais combien plus vilain encore chez un enfant ?
Vous n'ignorez pas la facilité d'imitation que possèdent ces bêteslà. Or, un soir qu'Annette et Louisa étaient fort occupées à écrire sur leur adoise la leçon du lendemain, notre singe vint gravement s'asseoir à la Place occupée un instant auparavant par le professeur des fillettes. Celles-ci, après avoir ri de bon cœur, écrivent em grosses lettres sur leur ardoise le mot ‘Monkey’, puis passent à tour de:rôle tablettes et crayon au professeur improvisé. Le singe, exécutant sa plus belle grimace, écrit à son tour et sans manquer une lettre : ‘Monkey’, sur la tablette d’Annette, ‘Monkey’ sur celle de Louisa, à la grande joie des fillettes, qui battent des mains et crient bravo !
Monkey, comme vous l’allez Voir, ne devait pas oublier sa première leçon d'écriture,
Le lendemain matin, au Monent où la ieune cuisinière de M. Baptour de ses Casseroles, notre singe s’introans sa Chambre. Sur la petite table, à côté
d'un encrier et d'une plume, repose une enveloppe non cachetée, et qui portait cette adresse: M. Brindidi, commerçant en chiffons de laine et de coton, rue du Port (ville). Ouistiti Y fouille adroitement et en retire une lettre qui commençait ainsi :
Mon cher Brindidi. D'un trait de plume, la bête, À la suite du mot Brindidi, écrit en grosses lettres : ‘‘Monkey’’ — ce qui faisait : Mon cher Brindidi Monkèy, — puis remet tout en place et s'en va. La Cuisinière, gnorait la visite du singe, cachè-
6e à M. Brindidi, qu'elle devait ,: le mariage avec le cassé, au graid désespoir de la
Or, depuis ce jour-là, mes amis, malheur aux lettres qui traînent dans la demeure princière de M. Baptiste ; Monkey, très Proprement, ne MmaliQue jamais d'en biffer la signature et d'y apposer sa griffe. Et je n’en finirais Pas si je voulais vous raconter par le menu les procès, les chicanes et les guerres qui s’ensuivirent ; on en frémit encore dans ‘Landerneau’, Il n'est pas jusqu'aux coffres et surtout aux boîtes à cigares de M. Baptiste lui-même Qui n'aient à souffrir des
dépradations du Ouistiti, car un des plus grands plaisirs de notre singe est de jeter l'or et l'argent par la fenétre : Il n'y « pas très longtemps, la semaine dernière, je crois, M. Baptiste, ayant oublié un soir
de fermer son coffre-fort, en trouva le lendemain tout le contenu dans le jardin.
Mais les cigares ont pour Monkey un attrait traordinnire invincible. Voyez-le en allumer us gravement, comme un fumeur consommé : c'est le dernier de la boîte qu'il tient dans Sa Main gauche, et qu'il a trouvée traînant sur le bureau de M. Baptiste. La pauvre bête en à fait une Maladie, mais Que voulez-vous, mes amis, c'est plus fort que lui: Monkey est un singe d'ordre, il n'aime Pas à laisser trainer les choses. C'est Pourquoi, assis près de la table sur laquelle la servante à oublié un verre et une carafe aux trois-quarts pleine d'excellent bordeau, Monkey, qui n'aime Pas la petite bière, après avoir rempli Consciencieusement, et à deux reprises, le verre, vide la carafe et le verre jusqu'à la dernière goutte, et se saoûle comme un Polonais. Sous les fumées du vin, il met la maison à sac, n'écoutant pas plus M. Baptiste et Mme Baptiste que les domestiques. Mais à la voix de ses petites maîtresses, il] redevient doux comme un agneau et se laisse enChaîner comme un Caniche.
accompagnées de leur bonne, sor-
urieux que de voir le singe les suivre
utour d'elles comme pour les protéger. Malheur
à l'animal, chien ou chat, Qui Passe trop près de ses petites maîtresses,
notre singe, avec une agilité sans Pareille, saute sur leur dos et fait
tant et si bien des griffes et des dents que chiens et chats, hurlant à
Pleine gorge, déguerpissent comme s'ils avaient le diable à leur trousse,
C'est Pourquoi la rue Eden est la rue la plus tranquille de Montréal: aucun animal n’ose plus s'y fourvoyer.
Hier, M. Baptiste ayant donné un grand repas de famille, l'ami Monkey, grâce à la complaisance des invités, ayant encore bu un coup de trop, n'a trouvé rien de mieux comme amusement que de feter par la fenêtre ouverte de la salle, tout le service, naPpe comprise : les chaises P:enaient à leur tour le même Chemin, Quand Annette et Louisa firent leur apparition. Honteux, le CouPablé fut conduit à M. Baptiste, qui l'a mis au cachot, au Pain sec et à l'eau. Vous avouerez, n'est-ce pas, que l'animal ne l'avait pas volé ? Si vous aimez à le voir, mes petits amis, prenez les tramways de la rue Sherbrooke ; ils vous conduiront directement à la rue Eden, au No 1, à Ja demeure princière de M. Baptiste, où Annette et Louisa, toujours aimables, se feront un Plaisir de vous recevoir et de vous présenter à leur fidèle ami Monkey.