‹ Nouveaux échos du Mont-Royal [microforme]Chapitre 40 sur 64 · GASPARD GRIMPEHAUT OU L'ASCENSION INVOLONTAIRE · texte numérisé non relu

GASPARD GRIMPEHAUT OU L'ASCENSION INVOLONTAIRE

Les anciens qui ont la chance—ou ja malchance—d'habiter encore notre planète et qui furent témoins de l'événement tragico-comique qui survint à Montréal, il y a Plus d'un dem ècle, ne se rappelle point cet extraordinaire événemènt sans trembler ni sans rire. Or voici ce que tout dernièrement me racontait l’un d'eux, un bon vieux Montréalais.

Par une splendide journée du mois d'octobre de l'an de grâce 1850, se Massait aux abords du Champ de Mars de la bonne ville de Montréal, une foule considérable, citadins, Villageois Canadiens de tout uge, de tout sexe, de toute condition, Ccoudoyes par un certain nombre dé purs Yankees accourus de Boston, Chicago, New-York et autres lieux

Songez donc ! Un certain Godard, a6 fai re depuis, devait, sur les ailes d'un gi Ft iGucte de l'air,

acer à

On connaissait bien les ‘‘ballonnets’’ de papier, pour en avoir lancé, ou vu naviguer dans les airs, le jour de la Saint-Jean-Baptiste ; mais un ballon de taffetas, un ballon de soie, un vrai ballon, avec une nacelle au-dessous et un homme en chair et en os dans la nacelle, qui avait jamais vu Ça ? qui aurait jamais cru ça ?

si, les commentaires allaient-ils bon train. Et plusieurs de ces

qui se piquent de savoir tou ommia Scibilia et quædam

c'est-à-dire tout ce qui peut être su et quelqu'autre chose enco-

re, haussaient dédaigneusement les épaules, ne se gênant nullement

pour affirmer bien haut leur science, pour exprimer plus haut encore leur incrédulité.

De ce nombre et au premier rang, se faisait remarquer un citoyen de Montréal, plutôt jeune que vieux, Gaspard Grimpéhaut de son vrai nom, nom prédestiné—célibataire endurci et burbier de son état; petit, maigre, sec comme un Don Quichotte: orné de deux brus d'une longueur démesurée, telles deux ailes de moulin à vent ; agité, remuant, nerveux ; appelant l'attention de tous Par ses paroles et par ses gestes.

L'étrange ‘‘machine,”” aux trois quarts gonflée, se balance doucemunt sous le souffle caressant d'un imperceptible vent du Sud-Ouest et brille avec éclat sous les rayons d’un soleil illuminant le beau ciel du Canada, absolument veuf de nuages, ce jour-là.

Il est deux heures de l'après-midi.

Grande est l'excitation parmi la foule et plus grande encore sa curiosit

Le barbier Grimpéhaut ne tient plus en place, va, vient, tourne autour de l'aérostat, touche aux Cordages qui, enroulés solidement sur des pieux Profoncément enfoncés dans le sol, retiennent le ballon captif; et indiquant du doigt le ‘’monstre : ’

‘Ça ! fait-il, en soulevant les épaules, cette machine ! cette masse! ça ! s'envoler dans les airs ? Allons donc! à d’autres ! Pour moi, jamais on ne me fera avalor une couleuvre de ce caliore-là!!!

Cependant Godard a pris place dans la nacelle, Le petit homme rôde toujours, manie tout, touche à tout, de plus en plus convaincu que machine, nacelle et occupant iront s’abattre et s’écraser, au plus loin, « le pavé de la rue Craig.

Le sacramentel : ‘Lachez tout’’ vient de retentir. Les cordes sont vivement dfroulées et le ballon, tel un coursier fougueux longtemps comprimé, s'élance d'un bond prodigieux vers le royaume de l'air, suivi et dépassé aussitôt par une clameur immense, cri d'horreur et d'épouvante sorti en même temps du font de trente-mille poitrines.

Une forme humaine, bras écartés et tête en bas, pend ! Cette forme humaine, c'est le corps et l'âme angoissée du malheureux barbier Grimpéhaut, filant comme une flèche dans le sillage de l’aérostat.

L'infortuné, saisi par deux cordes qui—6trange hasard—se sont enroulévs et, fort heureusement, nouées autour de ses pieds, est enlevé dans les airs tel un duvet.

Averti par le cri terrible de la foule qu'il se passe quelque chose d'anormal, Godard se penche sur la nacelle et voit avec stupeur l'6étrange compagnon de route que le sort capricieux lui # donné. Ouvrir la soupape et redescendre, telle est Sa première pensée, 11 se met en devoir de la suivre, quand le malheureux barbie jusqu'alors immobile et glacé d'épouvante (on le serail à moins) s'agite désespérément, Salvanisé par l'amour de la vie et l'instinct de la conservation.

Le ballon montait toujours. Obliquant légèrement vers le Ni. il passe alors au-dessus du Carré Viger et si haut déjà que t'infortuné trimpéhaut n'apparaît plus que Comme une petite loGue informe agitée par le vent.

L'aéronaute lance vivement par-dessus bord une échelle de soie qui se déroule aux yeux des spectateurs secoués Par une intense émotion, et Passe à quelques pouces du pauvre pendu

Des mains, des dents, G rimpéhaut la suisit avec une Energie farouche, tandis que, très distinetement, arrive à es oreilles bourdonnantes, une immense clameur de soulagement et d'espérance,

Malgré ses entraves, le barbier grimpe avec l'agilité d'un singe, arrive au haut où, aicé par la main de l'uéronaute, il franchit le bord de la nacelle et s'évanouit.

Telle une vague lointaine et gigantesque monte dé la terre un tonnerre d'applaudissements, tandis que le ballon continuant sa course diminue peu à peu de volume et enfin, disparaît à tous les regurds,

Huit jours après, notre barbier, frais et dispos, arrive à Montréal. Ses concitoye prévenus sc précipitent au-devant de lui et le portent en triomphe iusqu'à sa boutique, magnifiquement décorée aux fre la ville, et sur laqu>lle on lisait en grosses letcres rou,vs :

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