ANATOMIE SOMMAIRE DES GENCIVES
Quelque solidement fixées que paraissent êtrelesdents par la juxta- position des alvéoles autour de leurs racines et de leur collet, la nature a encore sagement jugé convenable d’augmenter leur fixité par un tissu fibro-celluleux assez dense, qui tapisse les deux faces des bords alvéolaires et pénètre même dans les alvéoles.
C’est à ce tissu fibreux qu’on a donné le nom de gencives. Les anatomistes ne semblent généralement voir en lui qu’une portion de la membrane muqueuse buccale, qui se distingue d’ailleurs par son adhérence intime au périoste, par son épaisseur, et surtout par une densité coriace, presque cartilagineuse, densité qui lui permet de résister au contact des corps durs soumis à la mastication. Nul doute alors, sous ce dernier rapport et sous celui de leur défaut de sensibilité, que les gencives ont beaucoup d’analogie avec la portion de la membrane palatine qui les avoisine. Voici du resle leur disposition.
Llles commencent environ à deux ou trois millime-
1res ( une ligne, une ligne cl demie) de la base de l’alvéole où leurs limites sont marquées par un relie! d’apparence festonnée. Parvenues au bord libre ou base de l’alvéole, elles continuent leur trajet dans l’espace deux millimètres environ ( une ligne) jusqu’au collet de la dent. Là elles se réfléchissent sur elles-mêmes, et le lieu précis où s’effectue cette réflexion est un bord libre semidunaire, imitant le bord dentelé et comme festonné que représentent les bases des alvéoles. Ces légères échancrures répondent aux intervalles des dents entre lesquelles la portion de gencive qui a revêtu la face antérieure de l’alvéole communique avec celle qui a revêtu la face postérieure.
La portion réfléchie de la gencive répond , sans y adhérer, à la racine de la dent dans toute la partie de cette racine qui déborde l’alvéole, puis s’enfonce dans ce dernier, pour constituer le périoste alvéolo- dentaire, périoste que nous avons vu être un puissant moyen d’union entre la racine et l’alvéole.
Le tissu gengival, ferme et élastique, présente une couleur de vermillon pâle. Il paraît pourvu de follicules, mais que nous persistons à croire étrangers à la formation du tartre. Il varie beaucoup par la coloration et la densité, suivant les individus. Un de ses caractères les plus marqués réside dans l’action spéciale qu’exercent sur lui le scorbut et le mercure sous l’inlluence des-
quels il se ramollit, devient fongueux et saignant.
Un autre caractère de ce tissu , mais tout à-fait anatomique, consiste dans des ouvertures ou pores très développés , que l’on voit même à l’œil nu en se plaçant sous un joui favorable. Presqu’insensible quand on le divise par un instrument tranchant, il paraît cependant déter-
miner, sous l'influence (le la pression exercée par les dents, lors de leur éruption, d’assez graves accidents.
Le tissu des gencives contient fort peu de tissu cellulaire proprement dit. Il est cependant susceptible de s’engorger très facilement chez les femmes délicates, les sujets lymphatiques et toutes les personnes qui habitent les lieux bas et humides, ce qui indique une grande perméabilité. Pourvu d’un réseau capillaire assez développé, ce qui lui fait éprouver par la pression du doigt la décoloration fugace de l’érysipèle chez les individus sanguins et vigoureux, et conserver la dépression pâteuse de l’œdème chez ceux qui sont faibles et cacochymes , ce tissu forme , au collet de chaque dent , un petit bourrelet d’autant moins épais que l’individu jouit d’une santé plus robuste.
En soumettant les gencives à une macération convenable, on reconnaît dans l’organisation de leur tissu trois couches ou membranes distinctes superposées. La membrane muqueuse buccale forme la première couche en même temps qu’elle se continue dans l’appareil digestif. On détache ensuite avec facilité une espèce de substance pulpeuse qui compose la deuxième couche ; et enfin on reconnaît que la troisième est entièrement distincte des autres par son tissu qui paraît être de nature fibreuse.
Ce dernier tissu se prolonge jusque dans l’intérieur des alvéoles et y forme les sacs ou matrices des dents, qui se trouvent hermétiquement fermés par la substance pulpeuse qui leur est superposée. 11 y est également accompagné par la muqueuse ou première couche qui s’introduit entre lui et le collet des dents , tapisse chez le fodus l’intérieur de la lame externe des follicules, comme nous le verrons bientôt, et donne naissance à la pulpe
génératrice des dents
comme la peau forme celle des
ongles et des poils.
Le tissu fibreux dont nous venons de parler est très probablement celui qu’indique Bichatcn disant que chez le fœtus, et avant l’éruption des dénis , le double rebord alvéolaire est garni d’un tissu particulier, dense, fibreux, blanchâtre, très épais et très résistant; que ce tissu recouvre les alvéoles et les oblitère exactement, ainsi que les germes dentaires qu’ils renferment. C’esl sans doute encore ce tissu que MM. Serres et Meckel (1) ont décrit sous le nom de cartilage dentaire , et dont la destruction aurait lieu à l’époque de la première dentition. Mais comment concilier cette opinion avec ce qui se passe chez le vieillard après la chute de ses dents? Ce prétendu cartilage reparaît-il alors, ouplutôtlesgencives, rappelées sur les bords alvéolaires par l’absence de l’obstacle qui les en écartait, reviennent-elles à ce premier état qu’elles présentaient chez le nouveau-né ? Cette dernière opinion nous semble plus admissible.
Quoi qu’il en soit de tout ce qui a été écrit sur l’organisation des gencives, on peut encore admettre , sans hésiter, que ce point d’anatomie n’a pas été jusqu’ici aussi bien éclairci qu’il est susceptible de l’être , et croire que les recherches qu’on a faites à ce sujet n’ont pas toujours fourni les résultats clairs et précis qu’on désirait obtenir.
11 ne nous reste, pour compléter 1 histoire anatomi-
que de l’appareil dentaire, considéré d’une
manière gé-
(1) Manuel d* Anatomie générale et descriptive ; traduit en 1823, par MM. Rreschet et Jourdan.
nérale, qu’à donner une description succincte des nerfs, des artères et des veines qui portent aux trois parties de cet appareil que nous avons étudiées le sentiment et la vie.
Nerfs et vaisseaux de L'appareil dentaire.
Nerfs. Les nerfs qui se distribuent aux dents et aux mâchoires sont fournis par la cinquième paire des nerfs crâniens , généralement connue sous le nom de tri-jumeaux. Les dents d’en haut et la mâchoire supérieure ( de tous les os celui qui offre le plus de nerfs qui lui soient propres ) reçoivent les leurs de la deuxième branche de ces nerfs , ou branche moyenne qui est le maxillaire supérieur. Ce sont les alvéolo-dentaires postérieurs et X alvéolo-dentaire antérieur.
Les premiers, au nombre de deux, quelquefois de trois, se détachent du maxillaire supérieur, tantôt par un tronc commun, tantôt isolément, au moment où il va s’engager dans le canal sous-orbitaire, se portent en avant et en bas, fournissent quelques filets qui se distribuent aux muscles de la face et au tissu graisseux des joues et aux gencives. Ils sont ensuite reçus dans des canaux creusés dans l’épaisseur de la tubérosité maxillaire, et se présentent alors sous l’aspect de petits rubans. Celui de ces rameaux qui, par sa position, prend le nom de dentaire postérieur supérieur , traverse d’arrière en avant la base de la tubérosité maxillaire et va s’anastomoser au niveau de la fosse canine avec un filet fourni par le dentaire antérieur; il donne plusieurs filets qui percent la substance de l os pour fournir aux racines des trois ou quatre dernières molaires. Le dentaire postérieur inférieur , plus fort que le supérieur, par-
court, au dessous de la tubérosité maxillaire, un trajet courbe, et va s'anastomoser, au niveau de la fosse canine , avec le dentaire postérieur supérieur. De leur réunion naît un grand nombre de filets qui , par leurs anastomoses, forment une quantité considérable de mailles ; les filets provenant de ces mailles sont renfermés dans l’épaisseur de l’os, mais plus près de la surface interne du sinus que de la surface externe de l’os maxillaire; ils fournissent des filaments extrêmement fins qui se rendent aux petites molaires.
Le nerf alvéolo-dentaire antérieur , très gros , naît du maxillaire supérieur , un peu avant la sortie de celuici du canal sous-orbitaire. Il s’engage de suite dans un canal que lui fournit le maxillaire supérieur pour aller se réfléchir sur le plancher des fosses nasales. Parvenu au niveau de ce plancher, à quatre millimètres environ ( deux lignes ) de l’orifice , il s’épanouit en un grand nombre de filets dont les uns montent et les autres descendent. Ces derniers se réfléchissent de bas en haut dans 1 épaisseur de l’épine nasale antérieure où ils se perdent; les premiers se terminent en fournissant les nerfs dentaires propres aux dents incisives, aux canines et meme à la première petite molaire. Plusieurs filets vont également se perdre dans l’épaisseur de l’os.
Les dents d en bas et la mâchoire inférieure reçoivent leurs nerfs du maxillaire inférieur, portion la plus forte et la plus profonde des trois branches de la cinquième paire. Ce nerf se porte en dehors et un peu en avant , sort du crâne par le trou ovale qui le conduit dans la fosse zygomatique, où il se divise immédiatement en sept rameaux. De ces sept rameaux, trois sont externes : ce sont, le temporal profond , le masséterien et le buccal; un
est interne, cest le ptérygoïdien; enlin deux sont intérieurs, le lingual et le dentaire inférieur , qui sont la véritable terminaison du maxillaire inférieur. Nous n’avons à nous occuper ici que du dentaire inférieur.
Ce nerf, plus volumineux que le lingual, est positivement à la mâchoire inférieure ce qu’est à la supérieure la portion du nerf maxillaire supérieur désignée sous le nom de nerf sous-orbitaire . Il descend avec le lingual entre le muscle ptérygoïdien interne et la branche de la mâchoire inférieure; il s’engage ensuite dans le canal dentaire qu’il parcourt entièrement avec l’artère dentaire, et fournit dans ce trajet un filament à chaque racine des grosses et des petites molaires. Arrivé au niveau du trou mentonnier, il se divise en deux branches, qu on nomme l’une mentonnière , 1 autre incisive. La première, que son volume fait regarder comme la continuation du
dentaire supérieur, sort par le trou mentonnier et s épanouit en filets divergents qui se comportent, par rapport à la lèvre inférieure, comme le nerf sous-orbitaire l’a fait à l’égard de la supérieure. La seconde , extrêmement grêle, suit le trajet primitif du dentaire inférieur, et se divise pour fournir à la canine et aux deux incisives de son côté.
Quant aux gencives , indépendamment des nerfs que leur fournissent les dentaires supérieur et inférieur , elles en reçoivent aussi des palatins , des faciaux et du ganglion naso-palatin , découvert, en 1815 , par M. lïippolyte Cloquet.
Vaisseaux. Les artères du système dentaire marchent assez régulièrement avec les nerfs, et viennent de la maxilfaire interne. Celles qui se rendent aux dents et à la mâchoire supérieures sont Y alvéolaire ou dentaire et la sous -
orbitaire qui naissent, avec la buccale et la temporale profonde antérieure , au niveau de la tubérosité maxillaire.
La première, après s’être portée très flexueuse en avant et en bas, se divise en plusieurs rameaux : ce sont les rameaux gengival et périostique qui , parvenus au niveau de la base des alvéoles , se réfléchissent sur le pourtour de cette base pour s’insinuer dans leur cavité et se distribuer à leur périoste ; puis les rameaux dentaires postérieurs , qui s’engagent dans les petits canaux dentaires postérieurs, pénètrent dans les alvéoles des molaires , grosses et petites , et se divisent en autant de ramuscules qu’il y a de racines. La seconde , qui naît quelquefois d’un tronc commun avec l’alvéolaire, s’engage dans le canal sous-orbitaire et en sort pour s’épanouir en un grand nombre de rameaux dont plusieurs pénètrent dans les gencives, et de là dans les alvéoles des canines et des incisives par leur fond. En s’avançant, elle donne deux rameaux, dont l’un est 1 orbitaire et l’autre le dentaire. Ce dernier s’engage de suite dans le conduit dentaire antérieur pour fournir aux canines et aux incisives dans lesquelles il pénètre, comme ailleurs, par le sommet de la racine.
Les artères qui.se distribuent aux dents et à la mâchoire inférieures sont au nombre de celles que la maxil- . laire interne fournit au niveau du condyle : elles naissent de la dentaire inférieure. On sait qu a son origine cette artère se porte en bas, puis gagne l’orifice supérieur du canal dentaire, parcourt ce canal dans toute sa longueur, accompagnée par le nerf du même nom , et , arrivée au niveau des petites molaires, se divise en deux branches : 1 une mentonnière , qui sort par le trou mcntonnior, 1 autre incisive , qui continue son trajet et marche
au dessous des dents canines et incisives pour se perdre dans l’os. En s’avançant, l’artère dentaire, ainsi que ses divisions incisives, fournit des rameaux dentaires à chacune des racines des dents correspondantes. Ces rameaux pénètrent d’abord dans les alvéoles et de là dans la dent par le sommet de la racine.
Enfin les veines des dents suivent la direction des artères ; seulement celle qui revient des dents et de la mâchoire inférieures a son canal particulier au dessous de celui qui protège l’artère. Quant aux vaisseaux lymphatiques , leur excessive finesse , lorsqu’ils arrivent aux mâchoires, empêche de les suivre dans les dents ; mais nul doute qu’ils y pénètrent et qu’ils se joignent aux nerfs, aux artères et aux veines pour former le faisceau nervoso-vasculaire qui constitue , dans le canal de la dent , le noyau de sa pulpe centrale.
Tels sont les caractères anatomiques les plus saillants des trois principaux organes qui composent l’appareil dentaire. N’ayant en vue que ce qui a directement trait à notre spécialité, nous avons passé assez rapidement sur quelques détails dont l’application à 1 art du dentiste n’est pas directe ; nous avons même à peine indiqué certains corps, tels que les follicules et le bulbe dentaire , etc., dont la connaissance est cependant de la plus haute importance. Nous nous sommes réservé de les étudier dans le chapitre suivant, parce que, d’une part, leur description peut seule servir à expliquer les phénomènes physiologiques auxquels est consacré ce chapitre, et que, d’autre part, cette description eût été sans portée , éloignée des actes auxquels elle se rapporte.
Remarquons toutefois , avant d’aborder la question du développement des dents, que si, des caractères anatomiques que nous avons assignés à l’appareil dentaire , nous voulions tirer des inductions propres à désigner le genre d’aliments dont la nature a voulu que l’homme fît sa nourriture habituelle, nous serions forcés de reconnaître qu’il est tout à la fois herbivore et carnivore. Mais a-t-il une égale tendance à user d’aliments tirés du règne végétal que de ceux fournis par le règne animal ? C’est une question que les auteurs ont très diversement résolue. Les uns , comme Grimaud (1), déduisant leur opinion à cet égard plutôt des puissances qui font mouvoir l’appareil dentaire que de l’état de cet appareil lui-même, comparent l’énergie des muscles masticateurs de l’homme à celle des masticateurs des autres animaux, et croient pouvoir en conclure que nous sommes plus carnivores qu’herbivores; d’autres , au contraire , laissant de côté toute appréciation anatomique pour ne s’en rapporter qu’aux faits, ont soutenu, de ce que quelques sectes philosophiques et plusieurs tribus sauvages vivaient dans une abstinence complète de viande, que le régime végétal était plus approprié à notre organisation.
Ces deux opinions sont aussi éloignées l’une que l’autre de la vérité. Aussi Broussonet , considérant que l’homme a en tout trente-deux dents , dont douze incisives et canines , qui appartiennent surtout aux carnivores , tandis que les vingt autres molaires sont un attribut plus spécial des herbivores; puis, évaluant à trentedeux la tendance de l’homme à se nourrir , répartit
(1) Cours complet de physiologie ; Montpellier, 1 vol in-8° , 1818.
inégalement cette tendance pour les aliments animaux ou végétaux , en accordant 12/32 au désir pour les substances animales et 20/32 à celui des substances végétales ; de telle sorte que la question posée en équation donne pour résultat, que le besoin de l’aliment végétal est au besoin de l’aliment animal comme 20 est à 12 (1).
Nous adoptons volontiers cette manière tout à la fois simple , juste et spirituelle de trancher la question , en tenant compte néanmoins des innombrables modifications que le climat, les habitudes et les constitutions particulières doivent nécessairement lui faire subir.
(1) Voyez la belle édition qu’a donnée M. Bérard aîné , des Eléments de 'physiologie , de Richerand , tome 1 , page 187.
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