‹ Nouveaux éléments complets de la science et de l'art du dentiste (volume 2)Chapitre 11 sur 31 · DÉVELOPPEMENT DES DENTS OU ODONTOGÉNIE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DES DENTS OU ODONTOGÉNIE

L’étude du développement des dents est assurément un des points les plus intéressants de leur histoire. Elle embrasse la description des phénomènes qui précèdent, accompagnent et suivent 1° l’éruption des dents de la première dentition ; 2° celle des dents de la seconde. Elle suppose nécessairement des notions exactes, tant sur le développement du follicule et de la partie ossiforme, que sur l’accroissement et sur l’issue de la dent hors de son alvéole : différents points que nous allons successivement étudier.

Du follicule dentaire.

Produits d’une véritable sécrétion, avons-nous dit, les dents sont au système muqueux ce que sont à la peau les productions diverses qui s’observent à sa surface. Elles sont donc nécessairement précédées par des organes destinés a les produire. Ces organes, contenus dans les ma-

choires en nombre égal à celui des dents, sont les follicules dentaires.

Quand on examine les mâchoires d’un fœtus de deux à trois mois, on voit qu’elles sont creusées par une gouttière large et profonde, en autant de loges qu’il doit y avoir de germes dentaires. Cette gouttière est fermée, du côté du bord libre, par la membrane gengivale , surmontée par une crête mince, de nature fibreuse, que nous avons dit avoir été appelée, par quelques auteurs, cartilage dentaire , mais uniquement dévolue à l’alvéole. Le tissu fibreux gengival envoie dans chaque alvéole un prolongement (périoste al véolo-dentaire), qui forme à chaque follicule un sac muqueux, perforé au niveau du fond- de l’alvéole, où il donne passage aux vaisseaux et aux nerfs dentaires.

C’est dans ces replis membraneux que forme la gencive que sont logés de petits corps appelés follicules ou germes dentaires , représentant des sacs arrondis, attachés supérieurement à la gencive, et tenant inférieurement à un pédicule vasculaire et nerveux qui parcourt le fond de la gouttière alvéolaire. Ce follicule est essentiellement constitué par une membrane et non par deux, comme le pensent quelques auteurs modernes, tels que Hunter , Blake (1) , Bichat, Cuvier et M. Delabarre , qui ont sans doute pris le périoste alvéolo-dentaire, ou prolongement de la membrane gengivale, pour la membrane externe du follicule; ce qui diffère beaucoup , comme nous allons bientôt le voir.

Cette membrane unique du follicule représente un sac sans ouverture, et semble se comporter, à l’égard de

(1) Ouvrage cité.

la papille dentaire, comme les membranes séreuses par rapport aux organes qu’elles entourent; c’est à dire qu’après avoir revêtu le sac fibreux gengival que nous avons dit tapisser l’alvcole, la membrane folliculaire se réfléchit sur les vaisseaux et les nerfs qui forment le pédicule du bulbe, et paraît se prolonger sur ce bulbe. Celte membrane est libre et lisse par sa face interne, adhérente par l’externe; elle est en général mince, transparente et très vasculaire ; ses vaisseaux et ses nerfs lui

viennent du pédicule du follicule dentaire, et non des troncs répandus dans la muqueuse buccale.

On voit d’après cela que les vaisseaux et les nerfs des dents forment deux systèmes distincts : l’un pour l’extérieur du follicule, l’autre pour la partie rentrée dans la cavité de 1 osléide dentaire. Le premier est continu immédiatement au système vasculaire et nerveux de la membrane buccale, l’autre présente une source spéciale (l’artère maxillaire interne et le nerf trifacial). Les différents états pathologiques des dents permettent journellement de constater la séparation que nous venons d’établir et sur laquelle les anatomistes, à notre avis, n’ont

pas assez insisté.

La membrane propre du follicule renferme dans sa cavité un liquide transparent et visqueux comme la synovie, troublé seulement par de légers flocons qui lui donnent une consistance mucilagineuse. Il va en dimi-

nuant, sous le rapport de la quantité, depuis le moment de sa première apparition jusqu’à l’époque de la sortie delà dent au dehors, époque à laquelle il disparaît. La membrane propre a pour usage de sécréter l’émail ; elle n aqu une existence temporaire qui ne va pas au delà du terme des fonctions quelle remplit. Aussi Blake

l’a- 1- il désignée sous le nom de membrane caduque.

Cet usage de la membrane propre a surtout été constaté par les recherches nombreuses de Hérissant. Si l’on détache avec précaution, dit ce savant physiologiste, cette membrane de dessus la couronne , et qu’on examine au même instant sa surface intérieure avec une loupe de six à huit millimètres ( trois à quatre lignes) de foyer , on est sur-le-champ frappé d’admiration à l’aspect d’une multitude infinie de très petites vésicules qui , par leur transparence , sont assez semblables à celles dont la plante appelée glaciale est couverte; elles sont disposées avec beaucoup d’ordre par rangées qui posent les unes sur les autres et qui sont pour la plupart presque parallèles à la base de la dent.

Ces vésicules contiennent pendant un certain temps une liqueur très claire et très limpide, qui , plus tard, devient laiteuse et s’épaissit. On ne saurait méconnaître l’usage de cette liqueur ; il est évident que lorsqu’elle se sera épanchée sur la partie à laquelle elle est destinée et qu’elle aura toute la consistance nécessaire , la dent sera ornée de cet émail qui lui donne tant d’éclat. Son inégale répartition produit les anomalies que nous avons désignées page 42, et dont nous possédons plusieurs exemples. Les expériences de MM. Rousseau ? Desmoulins et Cruveilhier ont confirmé l’opinion de Hérissant sur les saillies vésiculouses de la face libre de la membrane folliculaire.

Du Bulbe ou papille dentaire.

Nous venons de dire que , dans le principe , la membrane du follicule ne contenait qu’un fluide transparent,

visqueux d’abord , puis d’un blanc un peu jaunâtre. Mais vers le troisième mois, toujours de la vie fœtale, apparaît un petit corps qui, sous la forme d’une papille, s’élève du fond de l’alvéole. Cette papille vasculaire et nerveuse devient de plus en plus ferme et de plus en plus volumineuse. Sa consistance est d’abord gélatineuse, et, par ses caractères physiques, elle a quelque analogie avec le ganglion nerveux. Sa surface extérieure est lisse, membraneuse et humectée par le liquide d’imbibition quelle transsude.

Quoi que nous ayons pu dire à la partie anatomique, il est difficile de savoir positivement en quoi consiste 1 organisation de ce petit corps ; la seule chose bien précise qu on sache à cet égard , c’est qu’il est formé par la terminaison et l’épanouissement des nerfs et des vaisseaux dentaires, et que ces deux éléments organiques y sont réunis en proportions sensiblementégales. Aussi estil le siège de propriétés vitales très actives, qui font de ce corps producteur la partie non pas exclusivement , mais essentiellement sensible et vivante de la dent. Un pédicule très mince , formé par les vaisseaux et les nerfs dentaires , est le moyen d’union de cette papille qui s y trouve exactement suspendue à la manière d’un grain de raisin.

La papille baigne nécessairement quelque temps dans le liquide du sac qu’elle remplit, et dont la quantité diminue à mesure qu elle prend plus d’accroissement. Dans une période plus avancée de la grossesse, cette papdle devient plus consistante; elle s’allonge, revêt une lorme qui se dessine mieux , acquiert peu à peu le volume et la forme de la dent dont elle offre une image exacte et à la sécrétion de laquelle elle doit concourir.

La couronne est la partie qui se dessine la première sur cette papille, car on y trouve déjà toutes les dépressions et toutes les éminences qu’elle doit présenter dans la suite.

Développement des Follicules.

Nous avons déjà démontré ailleurs que les membranes folliculaires étaient, des diverses parties rudimentaires de la dent, celles qui se formaient les premières. Nous avons vu en effet que, dès le principe, elles sont tellement unies aux gencives, qu’en exerçant une légère traction sur ces dernières on les soulevait avec elles , ainsi que les vaisseaux et les nerfs qu’elles reçoivent.

Mais , bien que les follicules des appareils des deux dentitions existent en même temps dans les mâchoires du fœtus, ainsi que la parfaitement démontré M. Serres et que l’ont reconnu tous ceux qui, depuis lui , se sont occupés d’odontogénie, ces follicules ne se forment pas en même temps et ne présentent pas tous la même disposition. Vers le milieu du troisième mois de la vie fœtale, on distingue sur chaque moitié des deux mâchoires quatre sacs, dont deux antérieurs et deux postérieurs, adossés étroitement par paire l’un contre l’autre , de manière à laisser entre les paires antérieures et les postérieures un intervalle assez grand. Les premiers, plus petits, appartiennent aux incisives temporaires, les autres aux molaires de la même classe. A la fin du troisième mois, au milieu, mais un peu en dehors de l’intervalle que nous venons de signaler, marqué par une forte saillie de la lame externe du bord alvéolaire , on découvre un cinquième sac pour la canine , lequel complète ainsi le nombre total des follicules des premières dénis.

Les follicules ou germes de la seconde dentition correspondent à la rangée des dents déjà formées, dont ils sont séparés par des cloisons. Voici les rapports dans lesquels nous les avons presque toujours trouvés avec les follicules des dents provisoires : 1° Les follicules des dents nouvelles qui appartiennent à la deuxième dentition, c’est à dire les trois dernières molaires, sont sur la même courbe que celles de lait, mais nécessairement situés aux extrémités latérales de ces courbes; 2° les follicules des dents de remplacement, au contraire, sont placés précisément derrière les dents correspondantes.

Ces follicules sont d’abord contenus dans les mêmes alvéoles que les dents temporaires; ce n’est qu’après un certain espace de temps qu’ils en sont peu à peu séparés par la formation d’une cloison qui , primitivement fibreuse, s élève du fond de l’alvéole, se porte vers son orifice et s’ossifie à la fin. Néanmoins, longtemps encore après la formation de cette cloison , les alvéoles temporaires et les permanents communiquent par une ouverture assez large , à travers laquelle passe le petit cordon qui unit les deux dents. Voici , au reste, dans quel ordre apparaissent les follicules des dents de la seconde dentition.

Vers la fin du quatrième mois, on voit apparaître un sixième sac au fond de la gouttière que présentent alors les mâchoires. Ce sac appartient à la première grosse molaire permanente; il précède ordinairement de plusieurs mois les autres. Ce n’est que vers le milieu du septième mois qu on peut distinguer les capsules des incisives secondaires. Un peu plus tard se développent eelles de la canine cl de la deuxième grosse molaire.

Quant aux follicules des dents de sagesse, bien que quelques auteurs aient cru les avoir distingués sous forme de ganglion à l’époque de la naissance, ne les ayant jamais rencontrés à cette époque, nous n’osons affirmer que ce fait soit exact et constant; bien plus, tout en admettant, avec M. Serres, l’existence chez le fœtus des follicules des bicuspides ou petites molaires permanentes, nous devons avouer ne les avoir jamais trouvés que sur des enfants de dix-huit à vingt mois.

Nous avons étudié jusqu’à présent les organes destinés à la formation des dents, examinons maintenant quels sont les phénomènes propres à cette formation.

Développement de l’Ostéide dentaire.

Si tous les physiologistes reconnaissent aujourd’hui que , peu de temps après l’apparition du follicule , la dent commence à s’y développer , c’est à dire, pour les dents les plus précoces, vers le troisième mois de la vie intra-utérine, tous aussi s accordent a penser que la formation des dents a lieu dans l’intérieur du lollicule; mais on est loin de s’entendre à l’égard du point précis

sur lequel on aperçoit les premiers linéaments de la partie calcaire de la dent. Cuvier prétend que c est entre la papille et la membrane propre du follicule qui se réfléchit sur celle-ci et la recouvre totalement; d’autres pensent que c’est dans la cavité meme de la membrane

propre.

Quoi qu’il en soit, c’est la couronne de la dent, et particulièrement la partie cuspidée ou le sommet , qui paraît la première. Le travail de leburnification s’an-

nonce par un cercle rougeâtre qui se manifeste autour des parties les plus saillantes de la papille; ensuite commence la production de la matière ossiforme , qui s’effectue par une véritable sécrétion. On voit sur les points saillants, qui, plus tard, seront les cuspides, se former de petites écailles très fines qui emboîtent comme des chapiteaux les tubercules de la papille; ces écailles, souples d’abord, deviennent peu à peu plus consistantes, et égalent en nombre les saillies que présente la pulpe dentaire.

Ces écailles constituent donc comme autant de points de formation dentaire qu’on a comparés , et il faut le dire, avec quelque raison, aux points d’ossification des os. Ainsi, pour les incisives, il y aurait trois points, suivant limiter ; un seul, au contraire, d’après Albinus, Blake et Meckel , c'est à dire un seul pour les incisives de même que pour les canines , mais , pour les molaires, autant qu’elles ont de cuspides.

Nous nous sommes livrés à des recherches nombreuses et suivies pour éclaircir ce point physiologique, et nous sommes constamment arrivés h ne voir qu’une pièce très petite pour les dents incisives. Cette petite pièce, occupant le bord libre de la papille dentaire, était presque toujours plus saillante au milieu que sur les côtés; ce qui nous a fait supposer qu'il serait possible qu’en principe elle fut le résultat de la réunion des trois points solides qui se seraient organisés en même temps. Cette manière de voir nous paraît d’autant plus probable que le bord libre des incisives chez feulant présente trois dentelures bien sensibles. Quant aux canines, nous n avons jamais pu trouver qu’un seul point solide.

Pour les petites molaires, nous avons constamment rencontré deux écailles, dont chacune affectait la même forme que celle qui caractérise la saillie de la couronne, c'est à dire qu’elle représentait une petite pyramide triangulaire et pointue. D’après cette disposition , et surtout d’après l’isolement qui existe pendant un certain temps entre les diverses pièces primitives de leurs couronnes, on pourrait regarder les molaires comme la réunion de plusieurs canines. Les grosses molaires, enfin, nous ont paru constamment se développer par autant de points qu’elles ont de tubercules.

Les petites écailles, dont nous venons de parler, augmentent peu à peu de largeur, se rencontrent , s’unissent et embrassent si intimement l’extrémité de la pulpe dont elles forment l’étui et répètent fidèlement les formes extérieures, qu’on ne les en détache qu’en les brisant, quoique d’ailleurs leur surface interne soit très lisse, de meme que l’externe. Quand toutes les écailles se sont réunies, on aperçoit alors l’extrémité libre ou triturante de la couronne. Le travail de la solidification a lieu à la mâchoire inférieure avant qu’on ne voie aucune écaille à la supérieure.

Il se présente maintenant une question des plus importantes à résoudre, c’est celle qui concerne la formation

de l’ivoire et celle de l’émail.

On professe , à cet égard , deux opinions : Suivant

Jourdain (1), Auzébi (2), et après eux M. Rousseau, l’émail est sécrété avant l’ivoire; mais il faut reconnaître cependant que ceux qui soutiennent le contraire sont

(t) Nouveaux éléments r l’Odontologie ; Paris, 1756.

(2) Principes d' Odontologie, ou Description des. etc . Lyon, 1 772.

plus nombreux; et encore, contradictoirement à ces deux opinions, Cuvier dit avoir vu l’ivoire et l’émail apparaître presque en même temps. Avant de faire connaître notre manière d’envisager la formation de ces deux substances , examinons un peu les hypothèses , plus ou moins ingénieuses, qui ont été émises relativement au mécanisme de cette formation.

Formation de l’Ivoire.

Pendant long-temps les anatomistes ont cru que la papille subissait une transformation osseuse et que l’ivoire se formait à ses dépens par une métamorphose progressive de son tissu. La diminution du volume de la papille à mesure que la dent acquiert plus d’épaisseur, le rétrécissement progressif de la cavité dentaire et son oblitération complète chez quelques vieillards , prêtaient une certaine apparence à cette théorie qui s’écroule cependant à la moindre inspection des choses.

En effet, il suffit d’examiner une dent rudimentaire pour voir qu’elle est tout simplement superposée à la

papille sans adhérer aucunement à sa surface , ce qui n’aurait certainement pas lieu dans le cas où la papille s ossifierait. Cuvier et d’autres depuis , s’appuyant alors sur l’analogie qu’on rencontre entre l’ongle et sa matrice d’une part , et la plume et sa papille de l’autre , ont prouvé, toutefois après Hunter, que l’ivoire est directement sécrété par la papille dentaire.

Lorsque toutes les écailles, que nous avons vues se former sur la surface de la papille, se sont réunies de manière a 1 emprisonner de tous côtés, elles représentent un cornet éburné qui s’étend peu à peu jusqu’au pour-

tour du pédicule vasculaire et nerveux, vers le point où ce pédicule pénètre dans l'alvéole. Le cornet le plus extérieur étant formé , il s’en forme un second en dedans du premier, puis un troisième qui est emboîté dans le second , ainsi de suite , à la manière des cornets d’oublies. Cet accroissement, qui n’a pour terme que le développement complet des racines , a lieu , comme on le voit, très positivement de dehors en dedans, ou de la circonférence au centre. Une fois produit, l’ivoire ne semble plus subir de changement bien notable; sa dureté résulte bien plus de l’apposition de ses couches les unes sur les autres que des modifications qui s’opéreraient dans sa texture.

Formation de /’ Émail.

L’histoire de la sécrétion de l’émail est plus compliquée que celle de l’ivoire.

On a dit que l’émail était, comme l’ivoire, un produit de la sécrétion du bulbe, lequel produit transsuderait à travers les diverses couches de l’ivoire pour se solidifier à sa surface. M. Delabarre s est surtout attaché à soutenir cette opinion, que nous réfuterons par cette seule phrase : Si l’émail était sécrété par la pulpe, le disque commençant l’ossification qui , par suite, doit former la couronne, en serait entièrement composé ; or, cette substance n’y existe pas encore; donc l’émail n’est pas un produit de la pulpe.

D’autres anatomistes, comme Bertin et Hunier, ont prétendu que l’émail est sécrété par la membrane propre du follicule; qu’il reste à l’état de dissolution dans le liquide de ce follicule jusqu’à la formation delà cou-

ronne, et qu’alors il se dépose en cristaux sur la surface externe de celle-ci. Hunter se sert même d’une comparaison ingénieuse pour faire comprendre la cristallisation de l’émail : il dit qu elle ressemble à celle des sels de l’urine qui se déposent autour d’un corps étranger tombé dans la vessie.

Cette opinion n’est assurément pas absolument incontestable; elle semble néanmoins aujourd’hui généralement admise. Cuvier la partage même, avec cette différence seulement , qu’il pense que l’émail, au lieu d’être déposé immédiatement sur la couronne, est déposé sur la portion du feuillet interne du follicule qui revêt cette couronne. Il explique par là la ligne grisâtre qui existe toujours, comme nous l’avons dit dans la partie anatomique, entre l'ivoire et l’émail, et qui ne serait autre chose que ce feuillet serré entre ces deux substances.

L émail est mou et de consistance cartilagineuse au moment de sa formation; il est d’un blanc mat et se répand par gouttelettes qui sont versées d’abord sur les premières couches de l’ivoire , ensuite sur la portion des couches suivantes qui les dépasse. Dans le fœtus à terme, on peut le séparer très facilement de la matière éburnée ; on voit alors qu’il a une épaisseur beaucoup plus grande dans les points saillants de la couronne que dans les autres, et qu’il devient extrêmement mince en s approchant du collet de la dent. Le dépôt de l’émail se lait donc en sens opposé à celui de l’ivoire, c’est à dire qu il se fait de dedans en dehors. Sa sécrétion n est que temporaire; elle est bornée à l’existence et aux rapports de la membrane propre, et s’effectue seulement pendant la production de la couronne.

En admettant les théories que nous venons de développer sur la formation de l’ivoire et de l’émail , il reste toujours à expliquer pourquoi la couronne est l’unique partie de la dent qui s’encroûte d’émail. Hérissant est le seul, à vrai dire, comme nous le savons déjà, qui ait préparé les moyens de résoudre cette question , assurément fort épineuse, en avançant que la partie du follicule correspondant à la couronne , était garnie de glandules dont les fonctions pourraient bien être la sécrétion de l’émail.

Nous devons à la vérité de dire qu’ayant voulu nous assurer de ce fait, nous avons plusieurs fois découvert à la surface du feuillet de la membrane propre, au niveau même de la couronne, une espèce de pulpe en forme de petits globules moléculaires blanchâtres. Ces corpuscules étaient réduits à un très petit nombre , presqu’imperceptibles et comme atrophiés quand l’émail était déjà développé et bien visible, tandis qu’on les distinguait parfaitement, à leur nombreet àleur volume, dans le cas où la production de l’émail n’était point encore commencée. Nous insistons sur ce point, puisqu’il conduirait à la solution de ce problème qui a donné lieu à tant de suppositions, savoir : comment il se fait que la substance émailleuse se dépose exclusivement sur la couronne et jamais sur les racines.

En effet , lorsque la couronne de la dent s’est une fois recouverte d’une couche d’émail , le feuillet de la membrane ou plutôt les petits corpuscules s’atrophient. Il est alors de toute évidence que la racine , dont le développement est postérieur à celui de la couronne, ne peut avoir rien de commun avec l’émail.

Cette opinion, qui nous paraît la plus vraisemblable.

est encore appuyée par ce fait, que les animaux chez lesquels la membrane folliculaire n’existe pas, n’ont pas leurs dents recouvertes d’émail ; tandis que dans les espèces, au contraire , chez lesquelles elle persiste après l’éruption des dents , la sécrétion de l’émail continue après cette éruption, comme celle de l'ivoire. Les dents incisives du lapin , du castor, du rat et des autres rongeurs, sont dans ce dernier cas, ainsi que nous allons bientôt le voir en parlant de l'accroissement des dents.

En attendant, reconnaissons que de tout ce que nous venons de dire sur les phénomènes de la formation des dents avant leur éruption, on peut déduire les conséquences suivantes :

Des deux parties constituantes de la dent, savoir : la portion corticale ou portion dure, et la pulpe ou portion médullaire, c’est cette dernière qui se développe la première; et des deux éléments distincts de la portion dure , l’ivoire et l’émail , c’est l’ivoire qui se (orme le premier ;

G est par la couronne que débute la formation de la substance corticale de la dent; les racines ne se forment qu’en second lieu.

Le bulbe ou la papille se trouvant comme emprisonné au milieu des produits solidifiés, à la formation desquels il a concouru, tant par lui que par sa membrane folliculaire, et qui rétrécissent progressivement sa cavité, diminue continuellement de volume et finit même par disparaître complètement.

Au reste, nous devons reconnaître et déclarer franchement que si les modernes ont précisé les faits sur lesquels repose la théorie du développement de l’ostéide

dentaire, ils ont trouvé dans les anciens les bases de cette théorie parfaitement établies. Les preuves abondent de toutes parts à l’appui de cette assertion; nous nous contentons de la citation suivante, extraite et traduite d’un anatomiste allemand (1) qui écrivait il y a plus de deux cent cinquante ans, c’est à dire à une époque où l’anatomie sortait à peine des ténèbres : « Les dents sont formées par une espèce de mucus renfermé dans la cavité d’un follicule; elles se développent comme un corps rudimentaire autour duquel se ferait une incrustation, bien différentes en cela ( longe diversœ) de la génération des os, qui se fait par l'intermédiaire d’un cartilage (per iniercessionem cartilaginum ), etc., etc. »

ACCROISSEMENT et éruption des dents en général.

Accroissement.

Lorsqu’une fois le premier cornet éburné s’est formé autour de la papille et l’a enveloppée de tous les côtés, on voit bientôt de nouvelles couches au dessous de celles qui le constituent. Ces couches sont d’abord de plus en plus étendues à mesure qu’on s’éloigne de l’époque où la dent a commencé à paraître. Plus tard, elles offrent une disposition inverse: elles emboîtent les précédentes, les soulèvent de plus en plus, et les éloignent de la papille qu’elles em-

fl) Valcherus Coïter , contemporain de Vésale.

brassent bientôt dans toute sa circonférence jusqu’à la base. Alors la couronne est formée tout entière; l’émail s’y dépose comme il a été dit précédemment ; et le travail dévolution, après avoir subi une sorte de temps d’arrêt , suivant quelques auteurs, reprend son cours. De nouvelles couches d’ivoire , produites par la papille , l'embrassent inférieurement en formant des chapiteaux de moins en moins évasés ; elles entourent son pédicule, descendent jusqu’à son extrémité, et forment la racine.

A partir de cette époque, dit M. Blandin, la dent a terminé son accroissement en longueur ; les couches éburnées qui se succèdent ne peuvent alors augmenter son épaisseur, et comme c’est toujours par une juxtaposition intérieure que cet accroissement a lieu, la cavité dentaire est rétrécie de plus en plus, la pulpe est comprimée, et la circulation étant gênée dans ses vaisseaux, sa sécrétion se ralentit et cesse bientôt tout-àfait.

Là se bornent les changements qu’éprouvent les dents a îacine unique ; mais, chez celles qui en ont plusieurs, le mécanisme est plus compliqué. Leur éburnification commence, comme nous le savons déjà , par plusieurs points représentant autant de petits chapiteaux que la dent doit avoir de cuspides ou de tubérosités à son sommet, et que la papille présente de prolongements ; car, en examinant un germe par sa partie inférieure, on aperçoit les vaisseaux qui y pénètrent divisés en deux, trois ou quatre faisceaux , suivant qu’il devra se former deux , trois ou qualie racines. Blake et Fox (1), ignorant ce fait, ad-

(1) Leçons sur la Dentition ; hôpital Guy , à Londres.

mettent sur la pulpe des angles osseux qui coupent la base de la couronne en autant de segments qu’il doit y avoir de racines.

Ces chapiteaux sont naturellement convergents par leur base ; accrus chacun de leur côté, par addition de couches successives de plus en plus allongées à 1 intérieur des premières, leur convergence augmente progressivement. Ils se rencontrent bientôt, se réunissent toulà-fait, ceux qui sont en dehors avec ceux qui sont en dedans ; et , à dater de ce moment , ils ne forment plus à la partie supérieure de la papille qu’un seul grand chapiteau ondulé à sa surface, et dont l’accroissement continue comme si le développement primitif s était opéré par un seul point. Enfin, lorsque le fût ossiforme de la dent est parvenu à l’union de la papille avec ses pédicules, la matière calcaire est sécrétée à la fois autour du corps de cette papille et autour de ses pédicules ; elle les entoure chacun d’une enveloppe tubuleuse, continue avec celle du reste de la papille, et l’accroissement procède ultérieurement comme dans le cas simple , avec cette seule différence que les lames osseuses, au lieu de représenter une série de cônes simples, sont subdivisées en autant de cônes creux secondaires que la dent doit avoir de racines.

« Ainsi (conlinueM. Blandin, auquel nous empruntons cette explication plus déduite peut-être du raisonnement que rigoureusement basée sur des faits), les dents s’accroissent du sommet de la couronne vers le sommet de la racine, et de l’extérieur à l’intérieur; elles gagnent à la fois en longueur et en épaisseur en se moulai sur la papille et l’embrassant dans tous scs points d’une manière de plus en plus étroite. »

Ici se présente d’elle-même une question fort importante; c’est celle-ci : Pourquoi l’accroissement des dents en général , et en particulier cliez l’homme, se trouvet-il renfermé dans des bornes étroites et parfaitement limitées; ou, en termes plus explicites , qu’est-ce qui arrête l’accroissement des dents? Il suffit, pour répondre à cette question , de se rappeler que la formation des substances ossiformes étant subordonnée à la présence de la papille, et que l’accroissement de l’ivoire se faisant toujours par couches concentriques, c’est à dire dedehors en dedans, la papille, embrassée de toutes parts et de plus en plus étroitement serrée par elles, est nécessairement de plus en plus gênée, au point que ses fonctions s’arrêtent même tou t à-fait sous les dernières

couches éburnées qu’elle a déposées. L’accroissement de la dent est alors entièrement accompli.

Cet accroissement limité des dents de l’homme , quoi qu’aient pu dire Fallope et, après lui , quelques autres, qui ont soutenu quelles devaient avoir un accrois sement indéfini, était bien depuis longtemps un fait incontestable et formellement noté par les anatomistes ; mais personne, que nous sachions, n’en avait donné une

explication satisfaisante avant, non pas M. Oudet , comme on le croit généralement, et comme le dit à tort M. Llandin (1) , mais avant le docteur François Lavagna de l’Académie impériale de Gênes, qui, dans un ouvrage publié en 1812, conséquemment antérieur de onze ans au Mémoire de M. Oudet, a démontré que c’est uniquement à la forme pédiculée de la papille dentaire que lus dents de l’homme doivent d’embrasser exactement

■ 1 ) Ouvrage cité , page 101.

cette partie , de la presser de plus en plus , puis de la détruire en la comprimant, et d’arrêter ainsi d’ellesmêmes leur accroissement en longueur par la mortification du principal agent de vitalité qu elles possèdent.

Aussi les dents incisives des rongeurs, comme le castor, le lièvre, le lapin, le rat, etc., qui jouissent de la propriété de s’allonger indéfiniment, et même de recroître après leur section, comme on le sait depuis longtemps , ainsi que l’atteste cette phrase imprimée depuis bientôt deux cents ans : « Quod si acutis forcipibus secantur , iina tantum nocte renascuntur(i); » aussi les incisives des rongeurs , disons-nous , présententelles une papille disposée en sens parfaitement inverse de celle des dents humaines. Cette papille , en effet , est dépourvue de pédicule; elle est conique et appuyée sur le fond de son follicule et de l’alvéole qui le renferme par la base du cône qu’elle représente. Par ce moyen elle peut sécréter continuellement des couches calcaires, sans être jamais embrassée par les parois osseuses du canal dentaire du côté où elle reçoit ses vaisseaux et ses nerfs.

Comme nous ne voulons pas laisser supposer qu’en enlevant à M. Oudet tout le mérite de l’idée mère qui est devenue le sujet de son Mémoire sur la dentition des rongeurs, nous nous sommes laissé tromper par une simple apparence d’identité entre ses vues et celles du docteur Lavagna, nous allons citer les propres expressions de ce dernier (2) : « Les dents incisives des ron-

(1) Mathiole, édition latine de 161 U, page 299.

(2) Son ouvrage est intitulé : Esperienze e riflessioni sopra la carie de’ denti umani coll’ aggiunta di un nuovo saggio su la riproduzione dei denti negli animali rosicanti. Les phrases citées sont extraites des pages 161 et 163.

geurs, du moins celles des lapins, des cochons d’Inde, des souris que j ai examinées, sont de la même grosseur presque dans toute leur longueur, et en cela elles sont bien différentes des dents de notre espèce, qui présentent leurs racines pointues. Elles sont encore différentes quand on regarde l’intérieur de la cavité , chez les rongeurs ; depuis le corps delà dent jusqu’à l'extrémité de la racine, cette cavité t'a de plus en plus en s élargissant ? de sorte que ces dents, vers leurs racines mêmes, présentent une ample cavité Cette am-

pleur du trou de la racine des dents doit laisser un libre accès à une grande quantité de vaisseaux qui , distribués dans la substance de la dent, doivent la rendre

assez peu compacter résistante... Les dents de l’homme présentent, au contraire, à leurs racines un trou si petit (un foraine si picciolo), que des vaisseaux sanguins, pour ainsi dire invisibles, peuvent à peine le traverser, etc., etc. »

On était tellement embarrassé pour expliquer soit 1 accroissement borné des dents de l’homme et des autres

animaux qui lui sont analogues par le système dentaire, soit 1 allongement indéfini et la reproduction des dents des rongeurs, qu’on s’est contenté de l’explication de Lavagna , reproduite par M. Oudet; mais on aurait pu , d nous semble, leur demander : l°Comment l’occlusion du trou qui termine la racine des dents humaines s'arrête précisément au degré nécessaire pour laisser pénétrer dans la dent les vaisseaux et les nerfs qui s’y rendent; 2» comment il se fait que la dent, chez homme, a depuis longtemps cessé de croître, que non seu ement sa cavité intérieure n’est pas entièrement ellacee, mais encore que le trou qui termine l’extrémité

(le sa racine est encore très visible; 3Ü comment enfin la cavité d’une dent mise à découvert se bouche par la formation d’une concrétion ossiforme; ce qui nesemblerai t pas possible si les fonctions de la papille avaient complètement cessé. Ces réflexions ne nous empêchent pas assurément d’adopter l’explication telle que nous 1 avons reproduite , dans l’impossibilité où nous sommes de lui en substituer une qui soit plus vraisemblable.

Ainsi donc, ce que nous savons du mode suivant lequel s’effectue l’accroissement de la portion calcaire des dents , nous oblige à admettre que cet accroissement a lieu par une simple juxta-position , et non pas par intussusception , comme celui des autres parties denotie corps. Les expériences de Hunter sur la nutrition des jeunes animaux avec la garance établissent ces faits , puisque les dents ne deviennent rouges que dans la partie qui a été formée pendant le temps où 1 animal a été soumis à ce genre d expérience (1). Divers faits pathologiques déposent encore en faveur de ce mode d’accroissement, comme nous le verrons plus taid en tiaitant des maladies des follicules dentaires. On observe , en effet, très souvent sur la couronne des dents de certains individus tantôt des lignes saillantes, ondulées, transversales; tantôt des rainures rugueuses ou des enfoncements pointillés qui ne sont que le résultat d affections

fl) Ce fait a cependant été tout récemment contesté par M. tlon rens, secrétaire actuel de l’Académie des sciences, qui a prouvé que cliez les animaux nourris avec la garance , ce n est pas seulement la partie de la dent dont la formation a lieu pendant qu’ils sont soumis à cette nourriture, qui se colore, mais encore la partie antérieurement formée • ce qui supposerait nécessairement un travail plus compliqué ou plus vital, si on peut parler ainsi , que celui d’une simple juxta-position.

graves qui , ayant frappé sur ces individus dans leur enfance, ont troublé la formation de l’émail et même de toute la partie ossiforme.

Terminons tout ce qui se rapporte au développement et à l’accroissement des dents par l’exposé de l’ordre qu’elles suivent dans leur solidification.

Ce travail suit la môme marche que le développement des follicules. L’apparition des premiers points a lieu chez le fœtus entre le quatrième et le cinquième mois. Ils se montrent d’abord sur l’incisive médiane, un peu plus tôt à la mâchoire inférieure qu’à la supérieure; après celleci vient l’incisive latérale, puis la molaire antérieure. Ce n est qu un peu plus tard qu’ils paraissent presqu’en meme temps sur la canine et la seconde petite molaire.

La solidification des dents permanentes commence dans le cours du dernier mois de la gestation, par un petit point qu on aperçoit sur le tubercule antérieur et externe de la première grosse molaire. Quelquefois, à ce point, il en succède, avant le terme de l’existence fœtale, trois ou quatre autres isolés qui ne se réunissent ensemble qu à la fin de la première année. Après cette dent vient l’incisive médiane, qui paraît dans les premiers mois suivant la naissance. Deux mois après, le follicule de l’incisive latérale se couvre d’une petite écaille; puis, vers le sixième ou septième mois, appaïaîl la canine. Ce n est que dans le cours de la troisième ou quatrième année que commence la formation des bicuspides, qui sont suivies des deuxièmes grosses molaires. Quant à la troisième, ou dent de sagesse, nous 1 avons rarement vue se former avant l’âge de neuf à

dix ans. Voyons maintenant comment se fait l’éruption des dents.

Éruption des dents en générai.

À l'époque de la naissance, les dents temporaires renfermées dans les mâchoires se présentent dans l’état suivant : la couronne de l’incisive médiane inférieure est presqu'entièrement achevée ; la supérieure est un peu moins avancée. L’incisive latérale est plus courte, surtout à la mâchoire supérieure. Après ces dents vient la petite molaire antérieure , dont les diverses pièces de la couronne sont alors réunies, ce qui lui donne déjà un développement assez grand, quoiqu’elle n’ait point atteint encore toute la hauteur qu elle devra acquérir. Quant à la canine et à la petite molaire postérieure, la première ne présente que l’extrémité de la couronne, la seconde a la plupart de ses pièces séparées les unes des autres , ou ne tenant entre elles que par une pellicule très mince.

Pendant que le développement des dents se tait, il se passe en meme temps des changements dans les mâchoires elles-mêmes. Les cloisons qui séparaient en principe les follicules se complètent, s ossifient; les alvéoles se forment et se moulent exactement sur les dents ; enfin les os maxillaires eux-mêmes prennent en tout sens du volume. L’intérieur oflre meme cette particulaiité , qu’au lieu de ne présenter qu’un seul conduit , il est parcouru par deux , qui tantôt ont chacun leur ouverture , tantôt n’en ont qu’une se bifurquant bientôt; chacun de ces canaux contient une artère propre , l’une aux dents de la première dentition, l’autre à celles de la seconde. Le supérieur, si large, si évident chez le nouveau-né, diminue graduellement , et ne laisse bientôt

que les vestiges de sa première existence; l’inférieur se comporte comme chez l’adulte et dure toute la vie.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas moins vrai que si, à l’époque de la naissance, les dents sont déjà assez bien développées, elles restent cependant encore enfermées dans les alvéoles et recouvertes par les gencives. Pline, Columbus, Vanswiéten, Donatus, Haller (1), Sœmmering et, dans ces derniers temps Baudelocque (2), citent bien des exemples d’enfants qui sont nés avec des dents ( tout le monde sait que Louis XÏY et Mirabeau étaient dans ce cas) ; mais ce ne sont que des exceptions, et il n en est pas moins avéré qu’il est fort rare qu’à la naissance une ou deux dents soient déjà sorties.

La présence des dents devenait en effet inutile à l’enfant qui devait trouver, pendant les premiers temps de son existence, une nourriture suffisante dans le sein de sa mère. Cependant les mâchoires avaient déjà besoin d’une certaine résistance pour supporter les efforts de la succion; aussi la nature, non moins attentive à pourvoir a toutes les nécessités qu à ne rien faire de superflu, a-t-elle garni 1 un et l’autre bord alvéolaire, dans les points qui seront occupés plus tard par les dents, d’une substance cartilagineuse que nous savons avoir été appelée pai plusieurs auteurs cartilage dentaire , et qui diminue , a mesure que la période de l’éruption des dents approche, pour disparaître entièrement après qu elles ont percé.

Mais 1 entant, quelques mois après sa naissance, ne trouvant plus dans les produits de la lactation une nour-

(?) Ce savaut Physiologiste rapporte dans ses Éléments de Physioogic tome 6, dix-neuf cas d’enfants nés avec des dents.

(-) Traite d3 accouchements.

ri tu i*o proportionnée à ses besoins, et devant, par conséquent, recourir à des aliments plus solides et plus abondants, il devenait d’une indispensable nécessité qu’à celle époque son appareil maxillaire s’armât de pièces convenables pour la section et le broiement des corps alimentaires. C’est ce qui arrive par l’apparition au dehors des dents que contenaient les alvéoles.

En même temps, en elîet, que ces organes prennent plus de développement et que leurs racines s’étendent en longueur, la couronne, cédant au mouvement vital qui porte la dent en dehors, s’avance progressivement dans sa cavité alvéolaire, en écarte les parois osseuses, et, atteignant bientôt la gencive, se fait jour à travers son tissu.

Mais quelle est la cause de ce singulier phénomène , véritable acte de locomotion en vertu duquel les dents s’avancent dans leurs alvéoles, et, écartant les obstacles qui s’opposaient à leur sortie, finissent par franchir l’enceinte où elles se sont développées? En un mot, comment et pourquoi les dents se font-elles jour à travers les gencives? Question simple assurément, mais dont la solution est pourtant devenue, depuis longtemps, une arène où se sont exercés les faiseurs d’hypothèses , un écueil même devant lequel a succombé la sagacité des

plus profonds physiologistes.

Les uns ont pensé que la sortie des dents pouvait être expliquée par le battement des artères, d’autres ont cru pouvoir s’en rendre compte par une espèce de lutte qui existerait entre la force vitale de la dent et celle des gencives, lutte dont le résultat serait à l’avantage de la première. Plusieurs, enfin, soutiennent que la cause de ce phénomène résidait tout entière dans la contraction de

l’alvéole.

Comme aucune de ces trois explications ne pouvait soutenir l’épreuve d’un sérieux examen, on en a cherché de

plus admissibles ; alors on a dit que si les dents percent les gencives, c’est parce que leurs racines, à mesure qu’elles croissent, pressant sur le fond de l’alvéole, qui leur présente une résistance invincible, élèvent la dent du côté de la gencive, qui , plus molle que ce fond, cède à l’clfort que la couronne exerce contre les parties intérieures, se tend , finit par se déchirer et par se laisser traverser. Cette opinion a du moins le mérite d’une extrême simplicité ; aussi a-t-elle séduit plusieurs physiologistes; mais nous, qui savons que la membrane qui tapisse le fond de l’alvéole est infiniment plus sensible, et par conséquent beaucoup plus irritable que le tissu de la gencive, et alors incapable d’offrir le point d’appui nécessaire à la progression de la dent, nous sommes obligés de la rejeter absolument.

Il en est de même de l’opinion de ceux qui admettent que les parois alvéolaires par leur rapprochement, et le lond de l’alvéole par son élévation , sont les agents directs de l’éruption des dents ; opinion inadmissible parce que, d un côté, les alvéoles se rétrécissent peu transver-

salement, et que, de l’autre, ils deviennent de plus en plus profonds à mesure que les dents se développent.

M. Delabarre, mu sans doute par le désir, fort louable assurément, d’expliquer l’éruption des dents par des lois qui président à d’autres fonctions, a, pour ainsi dire, assimilé ce phénomène à l’acte de l'accouchement, en soutenant que la dent est attirée au dehors par la contraction du feuillet interne de la membrane du follicule qui se fixe a son collet, comme nous le savons, collet qui est attiré vers la surface de la gencive, et qui ,

arrivé là, ne va pas plus loin parce que la force contractile de la membrane est épuisée. Cette théorie est ingénieuse assurément, mais difficile à soutenir. Comment supposer, en effet, que la membrane excessivement fine qui tapisse la face interne du follicule soit assez puissante pour amener au dehors un corps tel que l’ostéide dentaire?

Peu satisfait de l’explication de M. Delabarre, Lemaire, qui en toute chose a visé à l’originalité, prétend que, quand le corps de la dent est formé, les vaisseaux qui pénètrent dans sa cavité , n’étant plus chargés de lui fournir de substance calcaire, prennent une nouvelle action et une plus grande énergie, tandis que ceux qui , de la gencive, portaient la vie à la capsule, devenus inutiles, s’oblitèrent : alors le corps de la dent, par l’énergie de ses vaisseaux et de ses nerfs, s’élève dans son alvéole, dont les bords s’écartent pour lui livrer passage ; les racines se forment progressivement ; la couronne se trouve en contact immédiat avec la gencive ; celle-ci se laisse pénétrer , s’absorbe , et la dent passe, sans autre moyen que Y extensibilité d’une part et la contractilité de l’autre.

11 y a deux objections à faire à l’opinion de Lemaire; la première, c’est que ce serait commettre une erreur anatomique que de supposer que les bords des alvéoles s’écartent d eux-mêmes pour livrer passage aux dents: aucun obstacle ne naît généralement de ce coté, où les dents se frayent toujours une ouverture assez grande ; la seconde, c’est que rien ne prouve qu’au moment de l’éruption des dents, leurs vaisseaux et leurs nerfs aient acquis une énergie autre que celle qui correspond aux progrès généraux de toute l'économie.

Quelle que fût d’ailleurs celte énergie, elle ^expliquerait que difficilement le mouvement d’ascension de la dent inférieure et celui de descente de la supérieure.

Enfin M. Serres, craignant sans doute d’ajouter une hypothèse à celles de ses devanciers, se contente d’expliquer le fait par le fait lui-même , et le considère comme le résultat d’une loi primordiale analogue à celle en vertu de laquelle le testicule passe en temps voulu de la région abdominale dans le scrotum, ou à celle à laquelle le fœtus obéit quand il rompt les enveloppes qui le tiennent fixé à l’utérus.

Aussi prudents que M. Serres, mais peut-être plus heureux que lui, nous nous contentons de dire que l'opinion qui nous paraît la plus plausible , et qui est toutà-fait conforme à l’observation, est celle qui trouve la

cause de la sortie des dents de leurs alvéoles dans les progrès mêmes de leur accroissement ; c’est à dire que

les dents sortent des alvéoles parce que ces derniers ne peuvent plus les contenir, et si elles gagnent le bord de l’alvéole plutôt que son fond, c’est qu’elles y sont attirées par la disposition même du feuillet interne de la capsule membraneuse qui les enveloppe et qui, de la membrane gengivale, vient se rendre au collet de la dent auquel il adhère fortement. Cette cause, assurément, n’est pas unique; il en existe d’autres du côté de la gencive.

qui est loin de rester étrangère à cet acte organique; de sorte qu’en même temps que la dent est forcée de se porter au dehors , il se fait dans l’intérieur delà gencive un

travail qui lui prépare la voie par laquelle elle doit passer.

Dans 1 état actuel de la science , il n’est pas aisé de diie si cette voie préexiste à la sortie de la dent , ou si

clic se forme au moment meme de l’éruption. Les physiologistes sont partagés sur ce point. Les uns, au nombre desquels se compte même encore M. Blandin, très disposé d’ailleurs , ainsi que M. J. Cloquet, à faire une concession à l’opinion opposée, disent que « le tissu gengival étant soulevé , la muqueuse se gonfle, rougit d’abord, s’enflamme et devient douloureuse; bientôt elle blanchit , une ou plusieurs ouvertures apparaissent à sa surface, suivant que la couronne est munie d’un ou de plusieurs tubercules, et celle-ci paraît au dehors, dans le premier cas , après avoir dilaté simplement la voie unique qu elle s’était préparée; dans le second, après avoir opéré la déchirure des différents points qui séparaient toutes les ouvertures particulières, et avoir transformé celles-ci en une seule (1). » Cette opinion , comme on le voit, laisse toute latitude pour expliquer les désordres généralement attribués à la dentition.

D’autres physiologistes, au contraire, à la tête desquels se trouve placé M. Delabarre, soutiennent que l’ouverture que traverse la dent , pour se porter au dehors , est non pas le résultat d’une ulcération de la gencive , mais bien le goulot lui-même , dilaté de son follicule; de telle sorte que la route, toute tracée, n’aurait besoin que d’être élargie. Cette opinion , reproduite d’Hérissant, qui disait : les gencives permanentes ne sont ni déchirées ni percées par les dents qui sortent , comme on paraît l’avoir cru; cette opinion, disons-nous, qui conduit à admettre l’existence d’un iter dentis , n’a certainement rien qui choque, quand on pense surtout combien est grande , en toute circonstance , la prévoyance

(1) Voyez le Mémoire de M. Blandin, page. 110.

de la nature : aussi est-elle assez généralement admise ; elle vient d’ailleurs en aide à ceux qui croient que les accidents qui attaquent souvent l’enfance, dans le cours de l’éruption des dents, lui sont tou t-à-fait étrangers.

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