CHAPITRE PREMIER
MÉDECINE OPÉRÂT OIRE.
De tous les organes que la nature particulière de leurs maladies place dans le domaine spécial de la chirurgie , il n’en est assurément aucuns sur lesquels cette branche de la thérapeutique ait plus à s’exercer (pie sur les dents. Depuis l’incision des gencives, qui a pour but de faciliter leur sortie, jusqu’au moyen extrême que constitue leur extraction complète , les opérations auxquelles l’art les a soumises forment un champ immense, dont la culture exige d’autant plus de connaissances positives et d’adresse que les résultats en sont appréciables de tout le monde, et que les erreurs, quand il y en a de commises, ne restant pas ensevelies dans l'épaisseur des tissus, peuvent être sévèrement jugées.
Parmi ces opérations qui forment, à vrai dire, ( essence même de notre art , les unes ont pour but soit de détruire les obstacles qui s’opposent à l’éruption des
dents et de faciliter leur arrangement régulier, soit de les débarrasser de ce qui peut nuire à leur intégrité et à leur beauté ; les autres consistent, au contraire, ou à remédier aux diverses altérations dont elles sont le siège et qui peuvent en occasionner la perte, ou à consommer, en tout ou en partie, cette perte elle-même, quand il est démontré que leur conservation ne peut être achetée qu’aux dépens de la santé générale et au détriment de celles qui les avoisinent.
Dans le chapitre consacré à l’hygiène et à l’orthopédie, nous avons développé , autant que le permet l’étendue que requiert un ouvrage élémentaire, les règles suivant lesquelles s’exécutent les premières, tels que le nettoyage et le redressement des dents; occupons-nous maintenant des secondes qui , appliquées à des étals maladifs proprement dits, constituent plus directement des opérations, tels que le limage , la cautérisation, Y oblitération, la luxation, la résection, enfin Y extraction des dents et toutes ses conséquences.
Quant à la question si souvent agitée de savoir s’il est absolument indispensable que le chirurgien-dentiste puisse faire avec la même facilité, des deux mains, toutes les opérations qui sont de son ministère, en un mot soit ambidextre , nous pensons que tout à cet égard doit se réduire à cette règle que , bien qu’en théorie il soit rationnellement possible de démontrer qu’il doit être plus facile d’opérer sur le côté droit du malade avec la main gauche et vice verset, il n’en reste pas moins vrai qu’à moins d’être naturellement ambidextre , ce qui est fort rare, il vaut mieux en général renoncer aux avantages d’une position commode que de s’exposer à opérer d’une main mal assurée. Il est d’ailleurs des opérations qu’on
ne pourrait jamais exécuter, taule de force suffisante, avec la main dont on ne se sert pas habituellement, quelque exercée qu’elle fût.
Cela dit, nous allons, non pas comme l’ont fait tous les auteurs qui ont écrit avant nous des traités élémentaires sur notre art, tracer simplement des règles géné-
raies, mais entrer, au sujet de chaque opération, dans les détails nécessaires, et réduire les divers temps qui les composent à des données assez précises pour que le nouvel initié puisse en saisir parfaitement l’esprit et le but, et ne soit jamais exposé à faire, en présence du client, des essais et des tâtonnements qui ne seraient propres qu’à effrayer ou à faire douter de son habileté et de l’expérience qu’il est toujours à désirer qu’on lui suppose.
Mais avant de décrire le manuel opératoire, redisons que le dentiste doit avoir la précaution de se laver les mains, et que la personne sur laquelle il se propose d’opérer doit être placée devant un jour direct, dans un fauteuil à base large, à quatre pieds et d’un poids solide, afin qu’il puisse résister à tous les mouvements qu’on pourrait lui imprimer. Ce fauteuil doit aussi être pourvu de bras résistants, sur lesquels on puisse, pour ainsi dire, se cramponner, et terminé en arrière par un dossier à bord supérieur en général horizontal , mais arrondi et garni sur ses côtés , afin de ne pas blesser la tête qui doit reposer sur lui dans le plus grand nombre des circonstances.
Quant au fauteuil , soit à bascule ou à crémaillière , dont on a tant prôné les avantages comme moyen de donner a la tête le degré d’inclinaison voulu, soit à vis , pour l’élever ou l’abaisser suivant la taille des
personnes auxquelles il est appelé à servir, nous pensons que, pour être utile, il n’est cependant point indispensable. Le dentiste doit même savoir opérer sur tous les sièges , car , dans le cas où il serait appelé en ville, il pourrait se trouver embarrassé s’il avait pris l’habitude d’opérer exclusivement sur un seul. Dans cette circonstance il doit lui suffire de garnir d’un oreiller le dossier du fauteuil ou, à la rigueur, de la chaise qu’on mettrait à sa disposition.
Nous ferons aussi remarquer que non seulement le dentiste doit avoir, pour ainsi dire , sous la main tous les instruments dont il peut avoir besoin, et dont tout le mérite doit consister à être propres et solides ; mais qu’il doit, autant que possible, éviter d’en faire l’étalage devant le client. Do là la nécessité, suivant nous, de les tenir dans la pièce même où il opère, renfermés dans des tiroirs , rangés par ordre d’application , c’est à dire toutes les pinces qui servent aux extractions ensemble, de même des limes, des grattoirs, des cautères, etc., afin qu’il puisse les prendre promptement, sans hésitation, et qu’il évite les lenteurs qu'exigerait leur choix. Il va sans dire que sa prévoyance doit également s’étendre sur les objets accessoires à l’opération, tels que le crachoir, les serviettes, l’eau tiède, etc.
Une chose dont il est encore important de prendre de suite l’habitude, c’est de se placer convenablement; mais on conçoit qu’il est difficile d’établir de prime abord à cet égard des préceptes généraux, car cette position doit varier à chaque instant, non seulement quant à l’opération en elle-même , mais quant aux divers temps de cette opération. Tout ce qu’on peut dire à ce sujet, c’est qu’en général , pour opérer sur la ma-
chaire supérieure, ou est obligé de se placer derrière la personne et de se tenir debout, et que, pour opérer sur la mâchoire inférieure, on se place au contraire devant elle et un genou à terre, le droit ou le gauche, suivant le cas, mais le plus ordinairement dans le sens opposé au côté sur lequel on agit. En mettant un genou à terre, on se trouve plus directement à la hauteur de la personne, les mouvements sont et plus faciles et surtout moins fatigants (pie si on se tenait courbé.
Dans la plupart des cas les doigts suffisent pour tenir les lèvres écartées; mais dans certaines circonstances assez communes, celles par exemple de quelques individus chez lesquels les muscles, surtout ceux qui forment la fèvre inférieure, jouissent d’une grande force contractile, on pourrait se servir d’un appareil disposé à cet effet. Nous en avons fait construire un en platine, (jui est une espèce de cercle ovoïde, creusé dans son pourtour, sous forme de gouttière, pour recevoir la totalité des lèvres qui se trouvent par là maintenues forcément écartées, et cintré sur son plat pour s’accommoder à la forme de la bouche.
Quant à la langue, qui vient souvent gêner, surtout dans le cours des opérations un peu longues, on peut
la fixer en la tenant abaissée au moyen de deux plaques de buis, d ivoire ou de platine, semi-elliptiques, un peu concaves, appliquées, l’une sur la voûte palatine, 1 autre sur la langue, et maintenues écartées par une tige de baleine recourbée en arrière et fixée par chaque bout dans une gaine ménagée sur la face concave de chacune des plaques. La plaque supérieure est terminée par un appendice qui côtoie la face postérieure du bord
alvéolaire et des dents pour faire saillie hors de la bouche et permettre qu’on puisse enlever avec facilité et promptitude l’appareil , dans le cas où il occasionnerait une gêne quelconque à laquelle les doigts ne permettraient pas de remédier assez tôt.
Nous admettons , comme on le voit , que la bouche sur laquelle on se propose d’opérer offre un degré convenable d’ouverture. Dans les occasions , fort heureusement assez rares , où cette ouverture ne permettrait pas l’introduction des instruments, par suite d’une simple roideur de l’articulation temporo-maxillaire, occasionnée par certaines inflammations chroniques du pharynx, des phlegmasies intenses du fond de la bouche, celles surtout qui se sont établies autour de la dernière molaire, il faudraitde toute nécessité obtenir son agrandissement. On se sert pour cela de coins de liège ou de bois dont on augmente successivement le nombre et l’épaisseur; on commence par un coin mince et fort allongé , qu’on pousse entre les deux arcades dentaires jusqu’auprès de l’apophyse coronoïde; on en augmente chaque jour le volume jusqu’à ce que les mouvements de la mâchoire aient retrouvé leur étendue et leur liberté.
11 est aisé de concevoir que la présence d’un coin de liège ou de bois placé entre les arcades dentaires ne peut guère avoir de chance de succès que pour les cas d’immobilité dépourvue 1° d’adhérence contre nature des gencives avec la lace interne des joues, qu’il faudrait avant tout détruire; 2° d’ankylose véritable de l’articulation, qui nécessiterait une opération rentrant, par sa nature, dans le domaine de la médecine opératoire générale. Mais il est bien entendu que si l’occlusion de la bouche était produite par une cause purement acciden-
telle, telle qu’une fluxion , il serait toujours prudent d’attendre qu’elle eut disparu sous l’inlluence d’un traitement convenable.
Si le dentiste était appelé auprès d’une personne soit affectée de tétanos, à laquelle on voudrait administrer des médicaments , soit venant de s’empoisonner et ne voulant pas permettre l’emploi de l’antidote approprié , soit môme voulant se laisser mourir de faim , comme cela arrive à certains fous, particulièrement aux hypocondriaques, il n’aurait rien de mieux à faire , si les arcades dentaires n offraient aucune brèche , que d’enlever avec la gouge et le maillet deux dents collatérales, surtout en bas , et d’introduire dans la bouche une espèce de forceps dont les mors, s’écartant par le rapprochement deses branches, repousseraient les mâchoires en sens contraire, et les maintiendraient ainsi écartées d’un côté au moyen des crans dont les mors sont garnis pour recevoir les dents et les empêcher de glisser, et d’un autre côté par une espèce de crémaillière qui (ixe l’extrémité des branches au degré d’ouverture voulu. Ayant été requis, il y a quelques années , pour ouvrir la bouche d’une jeune fille qui, dans un moment de désespoir, avait avalé de l’acétate de cuivre, nous réussîmes assez bien avec cet instrument, pour qu'on put lui administrer à temps les soins que nécessitait son état.
Enfin, dans toutes les opérations qu’on est appelé à pratiquer sur la bouche, on doit, après l’avoir toutefois explorée avec assez d’attention pour ne pas commettre d’erreur, et après avoir averti le client du véritable état dans lequel sont ses dents , agir avec promptitude, mais cependant avec sûreté; car s’il est important de faire les choses assez vite pour éviter les anxiétés de 1 attente
el abréger la douleur de l’opération en elle- même, il est indispensable aussi de prévoir tous les accidents qui peuvent être la suite d’une trop grande précipitation et qui arrivent parfois à des dentistes qui, se laissant effrayer ou intimider par les cris, perdent en même temps le sang-froid nécessaire pour agir suivant les règles et la liberté d’esprit dont on a besoin dans une foule de circonstances exceptionnelles pouvant venir inopinément contrarier ou compliquer l’opération.