Positions d'un os mobile par rapport à un os fixe
MYOLOGIE
les autres, ou tendance à l'écartement de ces surfaces. Beaucoup de muscles ne passent pas par les trois positions que nous avons étudiées et cessent d'agir avant d'avoir atteint leur moment, c'est-à-dire le point où leur traction s'exerce perpendiculairement à l'os mobile. Quoiqu'il en soit, tous les mouvements imprimés à un os parla contraction d'un muscle peuvent être ramenés à un des trois cas précédents.
Nous avons supposé un muscle tendu sur une seule articulation et allant d'un os à l'os contigu ; mais il y a des muscles tendus sur plusieurs articulations et dont les contractions peuvent par conséquent s'exercer sur plusieurs os à la fois. Ici le problème est plus complexe ; on peut toujours, il est vrai, apprécier l'action d'un muscle sur une articulation donnée, en supposant toutes les autres fixes, et les passer ainsi en revue les unes après les autres ; mais on n'a pas là ce qui se passe en réalité, et ces mouvements, que nous supposons se faire successivement, se font simultanément et se modifient les uns les autres.
Dans tous ces mouvements, l'os mobile représente un levier dont le point d'appui est à l'articulation avec l'os fixe, la puissance au lieu d'insertion du muscle moteur, la résistance en un point quelconque "variable où vient s'appliquer la résultante des actions de la pesanteur et des obstacles au déplacement de l'os mobile (résistance des antagonistes, tension des parties molles, etc.). Suivant les positions respectives de ces trois points, l'os mobile représentera un levier du premier, du deuxième ou du troisième genre : les leviers du troisième genre sont les plus usités dans l'économie animale, et s'ils sont défavorables au point de vue de la force, ils sont du moins très favorables au point de vue de la vitesse du mouvement.
Un muscle n'agit jamais seul, tous les segments osseux dont se compose le squelette ayant une certaine mobilité les uns sur les autres ; pour qu'un muscle déplace par une de ses extrémités un os donne, il faut que l'autre extrémité soit immobile et que par suite l'os qui lui donne attache soit fixé par d'autres muscles, et ainsi de suite de proche en proche jusqu'aux parties centrales du squelette. Pour les mouvements peu énergiques cette fixation, n'ayant pas besoin d'être absolue, s'opère soit par l'influence mécanique de la pesanteur, soit par des contractions, tellement faibles qu'elles passent inaperçues et que tout se fait à notre insu ; mais cette énergie paraît dans toute son intensité quand nous voulons exécuter un mouvement exigeant un très grand déploiement de force musculaire ; alors tous les muscles entrent en contraction, et le squelette forme un tout rigide et inflexible qui donne un point d'appui solide aux muscles spécialement chargés du mouvement à exécuter; c'est ce qu'on voit, par exemple, dans l'effort.
Les mouvements produits par la contraction nmsculaire peuvent être envisagés de deux façons différentes : 1» on peut avoir égard aux mouvements d'un os isolé sur un autre os, autrement dit aux mouvements se passant dans une articulation ; 2" on peut avoir égard aux divers mouvements que peut produire un muscle donné en le supposant agir isolément.
Les mouvements d'un os sur un autre sont en général le fait non pas d'un seul, mais de plusieurs muscles dits congénei-es ; c'est ainsi qu'on a pu créer des groupes de fléchisseurs, d'extenseurs, etc., qui agissent probablement tous ensemble pour produire un mouvement donné. Il est du reste très difficile de faire la part de chacun des muscles qui composent un groupe dans l'exécution d'un mouvement.
Les mouvements que peut accomplir un muscle agissant isolément ont été l'objet de recherches assez nombreuses ; c'est là, il est vrai, une manière artificielle d'envisager l'action d'un muscle ; car sur le vivant la contraction isolée d'un muscle en vue d'un mouvement donné est un fait tout à fait exceptionnel. Cependant il y a là des indications précieuses et qu'on aurait tort de négliger ; malheureusement pour beaucoup de muscles nous sommes encore dans l'incertitude la plus absolue. Le mode d'insertion des fibres d'un muscle n'influe pas sur l'action produite sur l'articulation, tout au plus peut-il produire une action plus ou moins énergique, mais jamais le sens du mouvement ne saurait être autre que celui déterminé parla forme de la surface articulaire. Le schéma ci-joint (fig. 103) fait voir que quel que soit le sens dans lequel agissent les puissances P, P', P', P'", toujours la résistance, le poids à soulever R remontera, et cela en vertu de
DES MUSCLES EN GÉNÉRAL
la forme de la surface articulaire, de la poulie (cas le plus simple que nous supposons ici) il sera élevé avec plus ou moins de déperdition de forces, mais en fm de compte le résultat acquis sera toujours le même. Il s'ensuit que dans l'immense majorité des cas, les anomalies musculaires par excès de fibres et surtout par déviation de la direction des faisceaux fibrillaires n'ont qu'une très faible importance sur le mouvement produit.
Pour arriver à connaître l'action d'un muscle, on peut employer plusieurs procédés, applicables les uns sur le cadavre, les autres sur le vivant. A priori, la direction d'un muscle indique déjà le déplacement qu'il pourra faire subir à l'os mobile et le sens de ce déplacement. On peut y arriver encore en cherchant dans quelle situation les fibres musculaires éprouvent le plus grand relâchement possible. Sur le vivant, la méthode de faradisation localisée de Duchenne, de Boulogne, a permis d'électriser isolément une grande quantité de muscles et d'étudier les mouvements qu'ils produisent. Enfin on utilise encore à ce point de vue les faits pathologiques ; c'est ainsi que les paralysies musculaires, en abolissant certains mouvements, et les contractures ou contractions permanentes des muscles, en plaçant les os dans des positions déterminées, ont fourni des données précieuses sur ce point de physiologie musculaire.
Un seul et même muscle peut avoir une action très différente par ses difl'érents faisceaux, et il est prouvé que, malgré l'homogénéité apparente d'un corps charnu, certaines portions de ce corps peuvent rester inactives pendant que les autres se contractent; il peut même y avoir antagonisme entre deux portions d'un même muscle, et dans ce cas, si le muscle entier se contracte, les actions contraires s'annulent. C'est à ce point de vue qu'on considère souvent dans les muscles une action principale dans laquelle toutes les fibres interviennent, et des actions accessoires dans lesquelles une partie seulement des fibres se contracte. On dit encore qu'un muscle agit accessoirement quand il ne fait que contribuer pour une faible part à un mouvement exécuté plus spécialement par un autre muscle.
Les muscles produisant des mouvements absolument contraires sont appelés muscles antagonistes; tels sont les fléchisseurs et les extenseurs. A l'état inactif les os prennent une position moyenne intermédiaire entre les deux positions extrêmes amenées par la contraction des antagonistes ; cette position moyenne peut du reste varier suivant la prédominance de tel ou tel groupe, car il y a rarement égalité de masse et par suite de tension élastique entre deux groupes opposés ; ainsi pour les membres inférieurs le poids des extenseurs est plus du double de celui des fléchisseurs (Weber).
Rigidité cadavérique. — Le muscle conserve encore un ceriain temps après la mort son excitabilité et ses propriétés physiques. Le premier phénomène indiquant la mort du muscle est la rigidité dite cadavérique. Elle parait à une époque très variable et qui peut osciller d'un quart d'heure à vingt heures après la mort, et marche en général de haut en bas; les muscles deviennent durs, rigides; en même temps ils perdent leur excitabilité ; leur élasticité devient moins parfaite ; leur cohésion diminue et ils se déchirent assez facilement. Cet état dure plus ou moins longtemps et il est en général d'autant plus court que le début a été plus rapide. Dès qu'il a cessé, les muscles sont livrés aux phénomènes chimiques de la décomposition putride. Cette rigidité est due à ce qu'au moment de la mort les phénomènes de nutrition interstitielle du muscle continuent encore; mais la circulation ayant cessé, ces éléments régressifs (lacto-phosphates, etc.), ne sont plus entraînés et encombrent la masse musculaire ; le phénomène de la rigidité cadavérique est de même nature que la raideur des muscles après un travail exagéré ; par suite de leur excès de consommation les produits de désassimilation se trouvent trop abondants pour que la circulation puisse les entraîner rapidement, et la raideur des muscles continue jusqu'à élimination complète de ces produits. Quand par suite de l'arrêt total de la circulation les matériaux de désassimilation ne peuvent plus être en- Beaunis et Bouch.\rd. 14
MVOLOGIE
traînés, ils restent dans le tissu musculaire qu'ils rendent rigide, et cette action ne cesse qu'au moment où la décomposition chimique, la putréfaction, intervient.
Préparation. — L'étude des muscles peut précéder sans inconvénient celle des articulations ; mais une connaissance parfaite du squelette est indispensable. Avant de préparer une région, l'élève devra l'étudier, les os à la main et en s'aidant des planches, de façon à en avoir une idée nette. On choisira de préférence des sujets jeunes, vigoureux, non infiltrés, peu chargés de graisse. La préparation des muscles consiste à les isoler les uns des autres et des organes voisins; les premières fois, on fera bien d'enlever toutes les autres parties et de ne conserver que les muscles, plus tard on conservera les principaux troncs vasculaires et nerveux. L'incision de la peau doit être en général parallèle à la direction du muscle dont elle dépassera les insertions et coupée à ses deux extrémités par deux incisions perpendiculaires, de façon qu'on ait deux lambeaux rectangulaires; la direction de l'incision variera du reste suivant la configuration même de la région disséquée. L'incision doit comprendre la peau, le fascia superficialis et l'aponévrose d'enveloppe; on formera ainsi un lambeau qu'on disséquera, en conduisant le scalpel dans le sens des libres musculaires ; on aura soin d'enlever avec ce lambeau le tissu cellulaire qui recouvre le muscle et pénètre ses faisceaux; les inser lions musculaires doivent être isolées complètement et avec le plus grand soin jusqu'à l'os. On disséquera de même les muscles profonds, soit, si on le peut, en écartant les muscles superficiels, soit en coupant ces derniers en travers par leur milieu. Pour cette dissection, les muscles doivent toujours être tendus. Pour préparer les aponévroses d'enveloppe, il suffit d'enlever la peau et le fascia superficialis, ainsi que tout le tissu cellulaire et la graisse qui recouvrent l'aponévrose. Pour les bourses musculaires séreuses et les gaines synoviales tendineuses, il faut beaucoup d'attention pour ne pas les léser; du reste, on les injecte et on les insuffle comme pour les synoviales articulaires. Dans l'intervalle de deux dissections, la préparation doit être recouverte par les deux lambeaux cutanés soigneusement réappliqués pour éviter la dessiccation, surtout celle des tendons; chez les sujets infiltrés, il sera quelquefois avantageux, au contraire, de laisser les muscles à découvert pendant un certain temps.
Conservation des préparations et des pièces anatomigues. ■ — Il me paraît convenable, à propos de la préparation des muscles, de dire un mot des différents procédés de conservation des pièces anatomiques et des cadavres, laissant de côté tout ce qui concerne les pièces sèches. On a employé dans ce but un grand nombre de liquides conservateurs simples ou composés.
Les liquides conservateurs les plus usités depuis que l'on a renoncé à. la solution de chlorure de zinc qui donnait aux pièces une teinte grisâtre, uniforme, déplaisante à l'oeil, sont à base de glycérine tenant en solution une substance aseptique.
La glycérine phéniquée de Laskowsky a contre elle sa mauvaise odeur; quant aux glycérines phéniquées additionnées d'acide arsénieux ou de sublimé, leur maniement dans les grands laboratoires est toujours dangereux en raison de la toxicité de ces substances, elles ont en outre l'inconvénient de noircir les muscles.
Nous avons commencé par conserver les pièces dans la glycérine boriquée, mais depuis que l'un d'entre nous dirige l'Institut anatomique de Bordeaux, nous avons perfectionné ce procédé et nous l'avons étendu à la conservation totale des cadavres autopsiés et non autopsiés. Voici d'abord le procédé : On dissout jusqu'à saturation du borate de soude finement pulvérisé dans de la glycérine du commerce chauffée à 80 degrés. Le liquide obtenu est de consistance sirupeuse, on l'étend avec une quantité variable d'alcool ordinaire. S'agit-il d'injecter un cadavre pour le conserver; on dispose à 3 ou 4 mètres au-dessus du corps, sur une planchette, un récipient muni à sa partie inférieure d'un tube en caoutchouc qui aboutit à une canule à injection munie de son robinet. La canule est introduite dans la carotide, on ouvre le robinet et on laisse le liquide pénétrer lentement dans les artères. Il faut environ 4 à 5 litres de liquide par sujet; l'écoulement s'arrête de lui-même quand l'injection est complète. On retire la canule, on lie la carotide et doux ou trois heures après il n'existe plus trace de liquide dans les troncs artériels; tout a passé en vertu des propriétés de diffusion de la glycérine jusque dans la trame des tissus et dans les éléments anatomiques. A partir de ce moment, le cadavre est imputrescible. Les laboratoires de Bordeaux en possèdent qui ont été injectés depuis huit ans sans autopsie préa-
DES MUSCLES EN PARTICULIER
MUSCLES DU DOS ET DE LA NUQUE
lable ; les muscles, les viscères sont aujourd'hui à l'état de momie d'Egypte. C'est la préparation que subissent tous les sujets qui passent par l'Institut. En hiver on augmente la quantité d'alcool, en été on la diminue. Pour les sujets autopsiés on injecte les membres, par les anastomoses le liquide revient aux parois du tronc qui sont conservées aussi. Au bout de quelque temps l'exposition des muscles à l air les fait noircir, mais ce n'est que la couche superficielle qui subit cette altération, au-dessous le muscle conserve sa couleur. Tous les tissus profonds ont leur aspect normal. Les cadavres préparés ainsi restent sur les tables de dissection pendant six semaines ou deux mois et, jamais dans aucun de nos pavillons, aucun de nos nombreux visiteurs n'a pu constater une odeur cadavérique quelconque. Depuis sept ans que notre procédé est généralisé, aucun accident de piqûre si léger qu'il soit ne s'est présenté dans l'Institut, jamais même nul de nous n'a éprouvé les coliques anatomiques autrefois si fréquentes. Les molécules de glycérine boratée pénètrent partout, on les trouve au microscope jusque dans le sarcolemme et dans les cellules nerveuses de l'écorce cérébrale qu'elles remplissent de granulations élémentaires ; en traitant la coupe par l'alcool absolu ou l'éther on fait disparaître ces granulations de glycérine et l'élément anatomique reparait intact. — Lorsque les pièces restées trop longtemps sur les tables au contact de l'air sont desséchées, durcies, momifiées, on les dépose dans une cuve qui contient de la solution gljcérinée boratée, additionnée d'alcool très étendu d'eau, et au bout de quelques jours elles reprennent leur volume et leur consistance normale sans trace de putréfaction. — Pour que le liquide conservateur pénètre ainsi jusque dans les éléments anatomiques, il faut que les vaisseaux soient restés perméables, qu'il n'y ait ni caillot, ni obstacle quelconque à leur pénétration, il faut surtout que la putréfaction gazeuse ne soit pas encore développée: les gaz en effet comprimeraient concentriquement vaisseaux et capillaires et les liquides ne pénétreraient pas, c'est là un inconvénient que nous éprouvons à Bordeaux pendant l'été. Les sujets nous arrivent trop tard et nous ne pouvons plus les conserver. Nos procédés ont été communiqués à l'Académie de médecine, ils sont aujourd'hui employés dans tous les pays chauds et c'est grâce à eux qu'il est possible de faire face aux besoins de nos nombreux élèves.