Stomatites toxiques
Les lésions que produisent divers agents, soit appliqués directement sur la muqueuse, soit après absorption de certains médicaments (mercure, tartre stibié, etc.), ont de l'importance pour le toxicologisle.
Les acides concentrés avalés par mégarde, ou mis en contact avec la muqueuse buccale dans une intention de suicide et d'homicide, produisent des colorations spéciales en imbibant les tissus de la muqueuse et en les désorganisant.
L'acide sulfurique produit une escliare noirâtre ou brunâtre, qui est bleuâtre quand il s'agit de la solution sulfurique d'indigo. L'acide azotique racornit répitliéliuin buccal et lui donne une coloration jaunâtre ou orangée. La solution phospliorée des allumettes chimiques rend la cavité buccale blanchâtre et la langue d'un blanc éclatant, ainsi que j'en ai vu récemment un exemple. L'acide chlorhydrique forme des taches grisâtres et ayant l'aspect de détritus.
Les alcalis concentrés, la potasse et la soude, rendent les parois buccales boursoullécs et grisâtres ; il en est de même de l'ammoniaque, l'épithélium est enlevé ou détruit. Le nitrate d'argent donne une teinte blanche qui brunit ensuite.
D'autres agents chimiques produisent des altérations particulières, tels sont le mercure et le tartre stibié. 11 est démontré que le dernier de ces agents provoque, par absorption, une pustulation remarquable qui est cependant plus rapide et plus commune lorsqu'il est déposé en nature sur les tissus (Tardieu)
Dans la stomatite mercurielle, appelée plus spécialement stomatite métallique, on trouve les lésions suivantes :
Homme, vingt-trois ans, cliélif, ayant t'ait usage, depuis une semaine, de pilules mercurielles. Au moment de son entrée la muqueuse buccale est tuméfiée, épaissie, montrant des deux cotés des joues l'empreinte des dents, en d'autres termes, les parois bucc;iles offrent le moule des dents en creux ; les gencives sont elles-mêmes très-tuméfiées, douloureuses et saignantes ; la muqueuse est grisâtre avec des excoriations multiples.
Peu après, les dents sont moins solides dans les alvéoles, tandis que le rebord gingival et les parois génales se recouvrent de productions membraniformes. La salive visqueuse qui dès le début coule abondamment de la bouche entr'ouverte et l'odeur fétide sont caractéristiques, ainsi que le gonflement de la muqueuse buccale. Les glandes salivaires sont tumétîées.
^ L'examen microscopique des productions membraniformes démontre qu'il s'agit de fausses membranes, ou pseudhymènes, au moins dans trois cas, que j'ai examinés et dont voici le résumé:
CAVITÉ BUCCALE
Les productions recouvrant la muqueuse sont formées d'épithélium paviinenteux stratifié, mélangé de granulations moléculaires abondantes et de matière amorphe.
Une seule fois j'ai trouvé, dans des ulcérations assez profondes, des fibrilles de fibrine ; ces fibrilles provenaient-elles du sang épanché ?
La salive qui s'écoule de la bouche parfois en quantité très-considérable renferme du mercure. Cette salive est riche en mucine et coagule par l'acide acétique, elle renferme aussi de l'albumine (Simon et Wright).
Grainger," De modo excitandi ptyalismum et mo ibis inde pendontibus. Edinburgb, 1753. — MiTSCHERLiCH, De salivaî indole iii nonnullis morbis. Berolini, 1834-. — Donné, Histoire pbysiologique et pathologique de la salive. Paris, 1836 ; et Cours de microscopie. l*aris, ISii, in-8. — Wright, On tbe physiology of the Saliva. London, 184.2. — Ricord, Leçons sur le chancre, etc. Paris, 1858. — Overbeck, Mcrcur und Syphilis. Berlin, 1861. — Beaulies, Quelques considérations sur la stomatite niercurielle. Thèses de Strasbourg, 1862. — Guipon, Observations de stomatite argentique (Bull, de thérap., 1866). — Cabaret, Stomatite niercurielle déterminée par des frictions avec l'onguent citrin (Journ. des connaissances médic. et chir.,1867). — Denis, Étude pliysiologiquc et patiiologique de la salive. Tlièses de Paris, n° 93, 18G8. — A. Tardieu, Étude sur l'empoisonnement, "2° édition, 1875.
O. — Gan^^rèno de la bouche, IVoina.
Fille, dix-huit mois, venant d'avoir à l'hôpital Necker une rougeole grave. Je trouve sur la face interne de la joue gauclie une petite ulcération d'une teinte rouge sombre, et je remarque nue induration périphérique très-forte. Le lendemain, cette partie ulcérée est devenue noirâtre et s'est étendue de moitié, au moins, dans tous les sens, puis la face interne de la joue arrive à n'être plus qu'une surface gangréneuse et ramollie. Enfin la joue est perforée de dedans en dehors; la petite malade succombe avec une infiltration étendue de tous les tissus de la joue, qui n'étaient pas d'un rouge vif, mais d'une teinte livide et d'un jaune rougeâtre foncé.
Divers fragments provenant des tissus putrilagineux de la joue examinés pendant que la malade vivait encore m'ont offert les éléments reconnaissables de la région : fibres conjonctives et élastiques, lambeaux musculaires et surtout une quantité de granulations noirâtres, des matières grasses, des cristaux de margarine, des spores de végétaux inférieurs.
Après la mort, j'ai constaté les mêmes éléments anatomiques et un infiltrat par des leucocytes nombreux, dans les tissus autour des parties gangrenées ; j'ai suivi les vaisseaux artériels et je les ai trouvés perméables jusqu'auprès des portions mortifiées. Dans une étendue variant de un centimètre à un demi-centimètre, les artérioles disséquées et fendues étaient remplies par un coagulum sanguin non adhérent. Au milieu même du sphacèle, les rameaux artériels observables étaient remplis de détritus. Les veinules étaient également pleines de matières demi-solides. J'ai pu reconnaître de la fibrine dans les coagula en dehors du sphacèle buccal, mais non dans les vaisseaux des parties gangrenées. 11 y avait des granulations noirâtres ou brunâtres, et les parois vasculaires étaient friables.
16 APPAREIL DE LA D-IGESTION
Les filets nerveux étaient reconnaissables dans les parties sphacélées, la gaîne conjonctive peu altérée, mais les tubes à myéline vides et avec de fines granulations et des gouttelettes de matière grasse.
Petit garçon de dix mois et demi, cbélif, atteint d'entérite. La joue gauche présente un gonflement marqué vers le milieu de la hauteur, mais un peu en bas. La peau est tendue, luisante. Une induration est sensible à ce niveau. Le lendemain et les jours suivants, les tissus de la joue deviennent plus épais, d'une couleur violacée; il se produit une mortification qui gagne les lèvres, la joue est perforée et le maxillaire est mis à nu. La paupière inférieure est atteinte au moment où l'enfant succombe.
L'examen, fait avec soin sous la direction de Monneret, fait constater un sphacèle de toute la joue, une partie de la face est détruite, l'os maxillaire est nécrosé en partie.
L'étude des vaisseaux est l'objet d'une étude spéciale. Les artères arrivant aux paities sphacélées sont remplies par un coagulum fibrineux, elles sont perméables à un centimètre environ du point où la mortification commence, les veines sont elles-mêmes remplies de coagula.
Dans les portions les plus escharifiées, on remarque, encore reconnaissables, les éléments des tissus cellulaire et fibreux (fibres conjonctives et élastiques). Les filets nerveux sont conservés. Une grande quantité de matière colorante brunâtre et des cristaux aiguillés , des matières grasses ainsi que des granules à forte réfringence occupent toutes les portions sphacélées.
Outre les lésions buccales, les intestins sont le siège d'une inflammation manifeste avec quelques ulcérations disséminées. Les poumons offrent les signes anatomiques de la pneumonie lobulaire, tant à droite qu'à gauche (février, 1851).
Je n'ai observé que peu de cas de gangi^ène buccale-, mais dans les deux que je rapporte les vaisseaux ont été examinés et je les ai trouvés obturés par des coagula.
La gangrène de la bouche, {stomacace,iilcus nonia, etc.) est caractérisée par la mortification d'une grande partie de la muqueuse et des tissusbuccaux. Elle est devenue assez rare depuis l'amélioration de l'hygiène hospitalière et atteint surtout les sujets débilités. Dans le noma, il n'y a point de fausse membrane, de pseudhymène, mais le sphacèle des tissus buccaux peut s'étendre fort loin, atteindre les os, dénuder une partie de la face, enfin produire des désordres réparables seulement par des cicatrices étendues et le plus ordinairement mortels.
Y a-t-il obstruction constante des vaisseaux et obstacle au cours du sang dans tous les cas de gangrène de la bouche? J'ai trouvé les vaisseaux obturés, mais plusieurs auteurs les ont trouvés perméables ou bien ils ne regardent les coagulations 'que comme secondaires (Rillet et Barthez). Ce point d'anatomio pathologique exige de nouvelles recherches pour être définitivement établi.
CAVITÉ BUCCALE
La gangrène buccale résulte sûrement d'un défaut de proportion entre l'arrivée des éléments nutritifs, entre leur assimilation et la dénutrition des tissus de la joue. Je suis porté à attribuer le plus grand rôle à l'obstruction vasculaire. Quoi qu'il en soit, la partie mortifiée se décompose et exhale une odeur fétide. Nous retrouverons ces caractères dans la gangrène pulmonaire.
Ploucouet, De Chilocace. Tiibingœ. 1794.. — Baron, Journal de médecine de Leroux, 18 IG. — WiEGAND, Der Wasserkrebs Erlangen, 1830. — Richter, Dor Wasserkrebs der Kinder. Berlin, 18:28; und Beitrage zur Lehre vom Wasserkrebs. Berlin, 1832. — Taupin, Journal des connaissances médico-chirurgicales, avril 1839. — HiiNT, Med. chir. Transactions, t. XXVl, 1843. — TouRDES, Du Noma. Thèse de Strasbourg, 1818. — Billet et Barthez, Traité des maladies des enfants, t. II, 18.54. — Bouneau, Gangrène de la bouche, suivie d'une nécrose du maxillaire supérieur et séquestre (Bulletin de la Soc. anat. de Paris, 1851). — Dufour, Tuberculisation généralisée suivie de gangrène de la bouche (Soc. anat., 1851). — Verneuil Lésions multiples du système osseux coïncidant avec une gangrène buccale (1851). — Sistrat (A.), Étude sur la gangrène morbilleuse chez les enfants. Thèse de Paris, 1872.